Frédéric, Prince de Anhalt

Pour une fois, ce n’est pas une étiquette qui raconte une histoire, mais presque…  L’objet en question est une matrice d’imprimerie qui a servi à la fabrication d’étiquettes de vin. Celle-ci est constituée de deux plaques en laiton gravées et provient de la région d’Epernay en Champagne. La grande plaque, produisant l’étiquette principale, fait 110 mm sur 97 mm et pèse 569 grammes. Il y est gravé, en Français et à l’envers : « Frédéric Prince de Anhalt » et en bas « Prince impérial ». La petite mesure 55 mm sur 38 mm et pèse 101 grammes. Y figure un blason surmonté d’une couronne de type royal ou princier. Pas d’indication d’un vin, de Champagne ou d’ailleurs …

Initialement, n’ayant pas de connaissance particulière en imprimerie, j’ai pensé que cette matrice datait de la fin du XIXe ou début du XXe siècle, ainsi que les étiquettes qu’elle avait produites. L’étiquette aurait pu rendre hommage ou être commandée par des descendants de la lignée des ducs et princes d’Anhalt [1], dynastie ancienne et célèbre en Allemagne comme on va le voir.

Le vrai-faux Frédéric Prince de Anhalt

Mais lorsqu’on tape « Frédéric Prince de Anhalt » sur un moteur de recherche, on tombe tout de suite sur plusieurs articles relatant la vie rocambolesque d’un citoyen américain, né allemand en 1943 et toujours vivant en 2026, qui se fait appeler « Frédéric Prinz von Anhalt » [2 , 3].

En fait, ce n’est nullement son nom de naissance, mais un nom hérité de son adoption en 1980 par une dame de 82 ans (il avait alors 37 ans et des vrais parents biologiques). Cette vieille dame, décédée peu de temps après l’adoption, était la princesse Marie-Auguste d’Anhalt (1898-1983), fille et sœur des deux derniers ducs régnant d’Anhalt (respectivement Edouard et Joachim-Ernest). Elle était aussi la veuve du prince Joachim von Hohenzollern (fils du Kaiser Guillaume II) et à ce titre a été altesse impériale et royale, princesse de Prusse. Leur unique enfant, mort au Chili, aurait été un ami proche du nouveau « Frédéric d’Anhalt ».

La princesse Marie-Auguste d’Anhalt

L’adoption a permis à notre homme de prendre en toute légalité, et moyennant le versement d’une rente, le nom de sa mère adoptive. Il en a profité pour changer son prénom pour Frédéric, de façon tout aussi légale. Muni officiellement ce patronyme prestigieux, il est parti aux USA et y a fait fortune dans des activités de jeu, casino, boites de nuit, affaires diverses. Pour ne pas faire plus de publicité à ce personnage douteux, très trumpien (dont il est d’ailleurs fervent supporter), je laisse le lecteur découvrir son parcours, son mariage avec une actrice célèbre qui lui a ouvert les portes d’Hollywood, ses candidatures ratées au gouvernorat de Californie.

Il a continué à s’enrichir par la vente, à son tour, de son nom prestigieux, ce qui a provoqué la fureur et consternation des authentiques descendants des Anhalt qui s’estiment seuls légitimes à porter ce nom [3]. Car la vraie lignée des « von Anhalt », ce n’est pas rien dans le monde germanique …

La principauté d’Anhalt, ses « vrais » princes et ducs

La maison d’Anhalt est l’une des plus anciennes familles princières de l’Allemagne, une branche de la célèbre maison d’Ascanie, issue de Henri Ier d’Anhalt qui reçut la principauté d’Anhalt à la suite du décès de son père le duc Bernard III de Saxe en 1212.

A gauche : Le blason de la Principauté d’Anhalt (XIIIe siècle). (Source Wikimedia Commons). A droite, détail de la petite matrice (vue inversée) reproduisant le blason [4] surmonté de la couronne princière.
Carte des 16 länders allemands après la réunification de 1990

Initialement inclus dans la Saxe, Anhalt s’en est détachée et a été un état autonome pendant 7 siècles, sous la forme d’une principauté sur laquelle ont régné les princes (et ducs) d’Anhalt  [1] jusqu’à l’extinction de la lignée régnante en 1918. L’État libre d’Anhalt, né en 1918, a fusionné avec la Saxe prussienne pour devenir le Land de Saxe-Anhalt en 1946. C’est toujours un des 16 länder de la république fédérale d’Allemagne (carte).

Si on veut un autre exemple de la puissance de cette lignée, rappelons que la grande Catherine II qui régna sur l’empire Russe de 1763 à 1796 était aussi de la famille, née Sophie d’Anhalt-Zerbst !

Les Frédéric d’Anhalt aux XIXe et XXe siècles

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, on compte trois princes successif portant le nom de Frédéric d’Anhalt :

  • Frédéric Ier (1831 – 1904), qui a régné de 1871 à 1904. Il a participé à la guerre de 1870 contre la France et était présent à la Galerie de Glaces du château de Versailles pour la signature de la capitulation de la France.
  • Frédéric II (1856 – 1918), deuxième fils du précédent, il lui a succédé à sa mort et a régné de 1904 à 1918. Il est mort sans descendance.
  • Frédéric III (Leopold Friedrich, 1938 – 1963).  C’est le fils du dernier prince régnant d’Anhalt, Joachim-Ernest, prince jusqu’en 1918 et mort prisonnier de l’URSS au camp NKVD n°2 (ex Buchenwald) en 1947. Léopold Frédéric a été à la tête de la maison ducale jusqu’à son décès prématuré à Munich d’un accident de voiture. Il n’a jamais régné puisqu’après 1918, le duché d’Anhalt est devenu une république sous le nom d’État libre d’Anhalt puis a été intégré dans le Land de Saxe Anhalt. C’est aussi, accessoirement, le neveu de la princesse Marie-Auguste d’Anhalt, la vieille dame du début de l’histoire….

L’enquête rebondit

Difficile jusque-là de rattacher à l’un ou l’autre des Anhalt, vrais ou vrai-faux, les étiquettes produites avec ces matrices. Deux éléments ont permis d’avancer dans l’enquête.

Le premier a été de retrouver dans ma collection, totalement par hasard [5], une étiquette de Champagne très vraisemblablement produite par ces deux matrices ! La voici :

Les inscriptions et éléments décoratifs dorés en relief de l’étiquette et leurs dimensions sont identiques à celles des matrices. Mais cette étiquette ne date pas de la fin du XIXe-début du XXe siècle. Le nom de ce champagne est une marque auxiliaire (ou marque d’acheteur) de la seconde moitié du XXe siècle. En effet, l’obligation de reporter sur les étiquettes de champagne le numéro d’immatriculation donné par le comité interprofessionnel des vins de Champagne (ici MA 1.397.119) date d’un décret de 1952 [6]. Le type de numérotation ayant été modifiée en 1985, cette étiquette a donc été produite entre 1952 et 1985 !

L’autre élément a été, au terme d’une longue enquête, l’identification de l’imprimerie d’où proviennent les matrices. Il s’agit de l’ancienne imprimerie Edouard Plantet à Aÿ. L’ancien chef de production au moment de la fermeture de l’imprimerie en 2008 [7] m’a confirmé que ce type de matrices métalliques plates étaient utilisées dans les années 1960, avant le passage à des matrices souples pour rotatives dans les années 1970. Elles ont été utilisées pour les impresssion dorées en relief que l’on identifie bien sur l’étiquette et la collerette.

Nous avons donc affaire à des matrices et une étiquette de champagne des années 1960. Aucune chance que l’étiquette ait été commandée par le « vrai-faux » Frederich Prinz von Anhalt » né en 1943, qui n’a obtenu le droit de porter ce nom qu’en 1980.

L’étiquette et ses matrices auraient-elles été créées pour Léopold Frédéric (III), seul du nom vivant dans les années 1960 ? Est-ce une cuvée créée par sa famille pour lui rendre hommage, puisqu’il est décédé accidentellement à 25 ans en 1963 ? Je n’ai pas retrouvé de trace de cette marque de champagne et il n’a pas été possible de consulter les archives du CIVC pour identifier le demandeur de l’enregistrement de cette marque auxiliaire. Certains détails restent troublants : le vrai prénom de Frédéric III d’Anhalt était Leopold Friedrich et non « Frédéric » à la française. La mention purement commerciale de « Prince Impérial », sur matrice principale de l’étiquette et la collerette, serait surprenante venant d’un héritier de la haute noblesse allemande, pour qui les titres ne s’improvisent pas. Une part de mystère subsiste…

Liens et références :

  1. Liste des souverains d’Anhalt, source Wikipédia en Français. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_souverains_d%27Anhalt
  2. Guy Adams. Frédéric Von Anhalt. Prince sans rire. © Courrier International. Publié le 17 février 2010, mis à jour le 10 juin 2022. https://www.courrierinternational.com/article/2010/02/18/prince-sans-rire
  3. François Beautemps. Le vrai-faux prince von Anhalt bouleverse l’arbre généalogique de la célèbre maison princière. © Revue Dynasties, 20 février 2022. https://revuedynastie.fr/le-vrai-faux-prince-von-anhalt-bouleverse-larbre-genealogique-de-la-celebre-maison-princiere/
  4. Le blason des Anhalt est ainsi décrit : « Mi-parti d’argent, à l’aigle de gueules, membrée, becquée et languée d’or (de Brandebourg) et burelé de dix pièces de sable et d’or (de Ballenstedt) au crancelin de sinople, brochant en bande sur le tout (de Saxe) ». Le « crancelin de sinople » est bien visible dans la moitié droite de la matrice, le burelé (les 10 bandes horizontales de 2 couleurs différentes) n’apparait pas car son impression en couleur à plat n’utilise pas la matrice.
  5. C’est en recherchant des étiquettes anciennes de champagne « blanc de blanc » pour un ami collectionneur spécialiste du sujet, que je suis tombé sur l’étiquette d’Anhalt, classée parmi les inclassables, faute de lieu de production et de nom de producteur.
  6. Le Décret du 1er juillet 1952 concernant l’appellation d’origine contrôlée « champagne » définit un certain nombre d’obligations pour l’étiquetage du champagne, dont celle pour les étiquettes et tous documents commerciaux de « comporter les immatriculations prescrites par le comité interprofessionnel du vin de Champagne en matière de réglementation des cartes professionnelles. » . Consultable sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15648231/f36.item. Nous remercions le Comité Champagne (CIVC) pour son aide.
  7. Florian LAVAL a aujourd’hui quitté les métiers de l’imprimerie et a repris avec sa sœur Aurore le domaine familial, le Champagne Michel Laval, à Boursault (51480). https://champagne-laval.fr/

© Texte posté le 10/03/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.