Vignobles des Hôpitaux (Episode 2). Les Hospices de Côte d’Or et de l’Yonne

Le bien sacré des pauvres… (Résumé des épisodes précédents)

Pendant des siècles, les hôpitaux ont reçu des dons, des legs qui leur ont permis d’accueillir les pèlerins, les malades, les pauvres, les vieillards nécessiteux. Forêts, fermes, mais aussi vignes en faisaient partie. Le vin, considéré comme moins pollué que l’eau et fortifiant, était servi aux malades… et aux religieuses/religieux qui s’en occupaient. De plus, « l’offrande de vignobles était considérée comme une symbolique de l’eucharistie et témoignait, de la part du donateur, sa foi et son grand respect de l’Eglise. Pour l’ensemble de ces raisons, au fil des siècles et partout où poussait la vigne, les hôpitaux se sont constitués des domaines de grande valeur, entretenus avec soin. » [1]. La Révolution en a dispersé une grande part. La pression constante de l’Etat sur les administrations pour qu’elles vendent les biens hospitaliers aux XIXe et XXe siècles a fait le reste. Seuls quelques hôpitaux ont sauvé, non sans difficulté, leurs vignobles et leur vin, qui fut longtemps appelé « le bien sacré des pauvres » [2].

La Bourgogne et le Beaujolais sont les régions qui ont gardé le plus d’hôpitaux propriétaires de vignobles.  Dans l’épisode 1, nous avons vu le cas très particulier du Clos Chaînette d’Auxerre [3]. Dans ce 2ème épisode, ce sont les vignobles de quatre hospices historiques de la Côte d’Or et de l’Yonne qui seront à l’honneur, où les hiérarchies hospitalière et vineuse diffèrent sensiblement.

Les célébrissimes Hospices de Beaune

Le plus célèbre Hôpital-vigneron est bien entendu le Centre Hospitalier (CH) de Beaune qui, notoriété oblige, a repris son ancien nom d’Hospices civils de Beaune [4]. Sur le plan médical, le centre hospitalier de Beaune est l’établissement support de son Groupement Hospitalier de Territoire (Sud Côte d’Or), associé aux hôpitaux de Nuits-Saint-Georges, Arnay-le-Duc, Seurre et plusieurs EHPAD, avec une capacité totale de 967 lits. Il dispose d’une offre de soins en médecine, chirurgie, obstétrique, pédiatrie, réanimation assez complète, d’un service d’urgences, d’un plateau technique classique, d’un SMUR et d’un institut de formation en soins infirmiers et aides-soignants.

Les fondateurs, Nicolas Rolin et Guigone de Salins, leur monogramme et des étiquettes 1959 des cuvées des Hospices leur rendant hommage

Mais c’est pour son patrimoine viticole prestigieux qu’il est mondialement connu. Les Hospices de Beaune sont propriétaires de 70 ha de vignobles bourguignons, dont 61 en premier cru ou grand cru. Ce domaine est issu de legs ou de dons fait à l’hospice à partir de 1457, plusieurs années après la fondation des Hospices par Nicolas Rolin et Guigone de Salins en 1443 [5]. Le CH de Beaune est également propriétaire de l’ancien Hôtel-Dieu, au centre de Beaune, qui a accueilli des malades jusqu’en 1971 puis été transformé en un formidable musée [6]. L’étiquette d’en-tête de cet article (de Beaune 1er cru cuvée Nicolas Rolin) provient de la boutique du musée qui a produit des cartes composées d’une étiquette originale, d’une petite feuille de vigne séchée, d’une enveloppe assortie. Ceci explique l’absence de millésime et de nom d’acquéreur. Une partie de la production, la réserve particulière, est mise en bouteille et commercialisée directement par le domaine des Hospices de Beaune (quelques belles bouteilles sont disponibles dans la boutique du musée).

La vente annuelle des Hospices de Beaune, le 3e dimanche de novembre, est un évènement mondial. Elle rapporte au Centre Hospitalier des revenus importants (plusieurs millions d’euros) qui en font un des rares hôpitaux publics français à l’équilibre financier ! Cet atypie a été soulignée dès 2012 par la Cour des comptes dans un rapport consacré au patrimoine immobilier des hôpitaux non affecté aux soins [7]  : « L’exploitation de ce patrimoine permet aux Hospices de Beaune, non seulement d’en assurer la conservation, mais également d’en tirer des revenus à même de financer, sans s’endetter, une partie des investissements nécessaires à la modernisation des structures hospitalières et à l’accueil des patients (31 M€ de disponibilités figuraient au bilan au 31 décembre 2010). ».

À elle seule, l’histoire et la variété des cuvées et étiquettes des Hospices de Beaune mériteraient un article complet, voire plus. Pour cela, nous conseillons la lecture du livre de Laurent Gotti « Hospices de Beaune. La saga d’un hôpital-vigneron » [8], la découverte du site d’un collectionneur spécialisé dans les Hospices de Beaune [9], à la très riche iconographie, et encourageons les lecteurs à visiter l’Hôtel-Dieu de Beaune et son extraordinaire musée.

Les Hospices de Nuits (Saint-Georges)

Etiquette actuelle des vins des Hospices de Nuits. Nuits-Saint-Georges 1er cru les Vignerondes

L’hôpital de Nuits-Saint-Georges, à 16 kilomètres au nord de Beaune, existe sous la forme d’une maladrerie depuis 1270, d’un hôpital depuis 1633 et d’un hôpital viable grâce à Louis XIV depuis 1696. Peut-être parce que Fagon, son premier médecin, l’avait engagé « à quitter le vin de Champagne et à boire du vin vieux de Bourgogne ». De Nuits ou de Vosne, le débat n’est pas tranché [10]. Le domaine des Hospices de Nuits, d’environ 12 hectares, réparti sur les communes de Nuits-St-Georges, Premeaux-Prissey, Vosne-Romanée et Gevrey-Chambertin, a bénéficié de legs de vignes à partir de 1688, les derniers datant de 1994 (112 ares de vignes à Gevrey-Chambertin) et de 2000 (legs de la famille Jeanniard à Nuits). Il comporte des parcelles dans 9 premiers crus de Nuits-Saint- Georges dont un, « Les Didiers », en monopole. Au total, 19 cuvées sont élaborées, dont une en blanc [11].

Etrange étiquette ancienne du négociant Moillard-Grivot. Les Hospices de Nuits-Saint-Georges ne sont pas une AOC ! Que contenait cette bouteille ?

Le CH de Nuits-St-Georges est aujourd’hui un hôpital local à orientation gériatrique, rattaché depuis 2016 au CH de Beaune dans le cadre du groupement hospitalier de territoire « Sud Côte d’Or ». Ce regroupement administratif s’est accompagné d’une mutualisation de l’exploitation et de la vente des vins des Hospices de Nuits et de Beaune, alors qu’auparavant, l’établissement exploitait et vendait ses vin de façon autonome (photo ci-contre de l’affiche de la vente 1966).

La vente des vins des Hospices de Nuits a lieu traditionnellement le 2ème dimanche de mars, aux enchères à la bougie et en fûts. Chaque année une pièce de charité, dite « Cuvée des Bienfaiteurs », est vendue par souscription au profit d’une association agissant en santé publique. En 2026, la 64ème édition de la vente a rapporté plus de 850 000 euros à l’hôpital (cuvées 2024 et anciens millésimes), la cuvée des bienfaiteurs a dépassé les 50 000 euros.

Cette cuvée Mignotte de Nuits Saint Georges « Les Chaillots » (millésime 1973) n’apparait plus parmi les 19 cuvées élaborées par les Hospices de Nuits en 2026.
Cartes postales anciennes de l’extérieur et la grande salle des malades de la Maison-Dieu, ou Hôtel-Dieu, de Tonnerre

Marguerite de Bourgogne et la Maison-Dieu de Tonnerre

Tout au nord de la Bourgogne, pas loin d’Auxerre dans l’Yonne, le centre hospitalier de Tonnerre a lui aussi gardé son vignoble ancestral. D’une surface de 1,07 ha planté en chardonnay, l’histoire du vignoble n’est pas dissociable de celle de l’hôpital, puisque c’est Marguerite de Bourgogne [12] qui en a fait don lorsqu’elle a fondé en 1293 la Maison-Dieu Notre-Dame de Fontenille, pour accueillir les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle ! Nous sommes un siècle et demi avant la construction de l’Hôtel-Dieu de Beaune. Et dans le cas de Tonnerre, le vignoble a immédiatement accompagné le fonctionnement de l’Hospice [5]. Notre-Dame de Fontenille est un des modèles d’hôpitaux-églises du XIIIe siècle, le plus long et un des plus anciens d’Europe. Le centre hospitalier actuel de Tonnerre, à orientation essentiellement gériatrique, garde des urgences, un service de médecine et un plateau d’imagerie.

Depuis 2025, il a adopté la même stratégie que les hospices de Beaune ou de Nuits : une vente aux enchères de vins, qui a lieu début avril lors des « Vinées tonnerroises » [13]. Le produit des ventes, dont celles de dont la Cuvée Marguerite de Bourgogne, le vin des hospices de Tonnerre, est dévolu à l’entretien et la restauration de l’Hôtel-Dieu, patrimoine architectural exceptionnel dont le centre hospitalier reste propriétaire. Il est également possible d’acquérir des bouteilles en s’adressant à la direction du patrimoine de l’hôpital [14].

Une renaissance, le domaine viticole de l’Hôpital de Dijon

Capitale des Ducs de Bourgogne, chef-lieu de la Côte d’Or, Dijon ne pouvait pas être en reste. Dijon est le siège du centre hospitalier universitaire, qui « chaperonne », dans la hiérarchie médicale, les centres hospitaliers voisins de Beaune et de Nuits, entre autres. Toutefois, le vignoble du CHU de Dijon a une histoire bien différente des trois précédents.

Le premier hôpital de Dijon a été créé en 1204 par Eudes III, Duc de Bourgogne, et doté de ses premières vignes en 1336. Son vignoble, issu de dons et legs pendant plusieurs siècles, couvrait plus de 45 hectares autour de Dijon et sur les communes d’Aloxe Corton, Beaune, Pernand-Vergelesses, Pommard, Puligny-Montrachet, Savigny-les-Beaune. Mais à la suite d’un décret de Charles X en 1833, l’hôpital a dû se séparer de la majorité de ses vignes, le roi estimant qu’il ne devait garder que la surface minimale suffisante pour fournir du vin aux malades. Le vignoble a ensuite été abandonné, comme une grande partie de l’ancien et prestigieux vignoble dijonnais.

Ce n’est que dans les années 1980 que le CHU de Dijon-Bourgogne a progressivement reconstitué un vignoble par transformation de parcelles, achats, dons [15]. Des vignes ont d’abord été plantées en 1986 dans des parcelles acquises sur un domaine situé au nord des communes de Savigny-les-Beaune et Pernand-Vergelesses, en appellation Bourgogne Hautes Côtes de Beaune.

Etiquette de 1995 du domaine de Chenovre-Ermitage, AOC Bourgogne. Les vins de ce domaine sont maintenant vinifiés en Crémant de Bourgogne.

Le domaine, dont l’existence est attestée à l’époque gallo-romaine, a été nommé Chenovre-Ermitage. Il a appartenu au XVIIIe siècle à l’Abbaye cistercienne de Maizières, été vendu comme bien national à la Révolution, puis reconstitué à la fin du XIXe siècle par un négociant en vins. Dans les années 1980-90, les 15 ha du domaine étaient exploités par une convention avec la maison Patriarche et le château de Meursault, avec la participation active d’adultes handicapés du centre d’aide par le travail (actuellement ESAT) du clos Chameroy de Savigny-les-Beaune, pour les travaux dans les vignes.

Etiquette actuelle des vins de  » l’Hospital de Dijon », produits par le Château de Marsannay.

Le CHU a poursuivi ses acquisitions en appellations villages et 1er cru. Le domaine couvre maintenant 23 hectares dont 7 ha en Côtes de Nuits et de Beaune actuellement exploités par le Château de Marsannay . Le reste, dont le domaine de Chenovre-Ermitage, est exploité par la maison Louis Bouillot de Nuits, qui produit du Crémant de Bourgogne, toujours en partenariat solidaire avec l’ESAT de Chameroy [16]. Les revenus des fermages, environ 100 000 euros par an, sont principalement réinvestis dans des équipements lourds qui améliorent le plateau technique et la qualité des soins (à titre indicatif, le budget annuel du CHU de Dijon, à l’équilibre, avoisine les 900 millions d’ euros !). Admirons la composition de l’étiquette actuelle : le terme « Hospices » a été abandonné et remplacé par « Hospital », histoire de se démarquer des célèbres voisins tout en gardant une connotation historique (comment dit-on CHU en vieux François ?). Tout ce qui est écrit sur l’étiquette est exact mais laisse croire à un continuum imaginaire entre les legs du Moyen Âge et la provenance du vin actuel, excellent au demeurant …

(à suivre…)

Liens et références :

  1. Cédric Arcos, Odile Capitani, Philippe Lagier, Valérie Ordonez, Arthus Paty, anciens élèves de l’ENSP/EHESS, . Vignobles et Hôpitaux de Bourgogne. Mémoire de l’ENSP, 2002. Ce mémoire n’est plus disponible en ligne.
  2. Vignobles et hôpitaux de France. Ouvrage collectif coordonné par René Tournier. Supplément au Bulletin de la Société française d’histoire des hôpitaux, 1998.
  3. Histoires d’étiquettes. Vignobles des Hôpitaux (Episode 1), Le Clos Chaînette d’Auxerre. https://histoiresdetiquettes.com/2026/09/08/vignobles-des-hopitaux-episode-1-le-clos-chainette-dauxerre/
  4. Site du Centre Hospitalier de Beaune / Hospices de Beaune. https://hopital.hospices-de-beaune.com/
  5. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, aucun vignoble ne fait partie de la dotation initiale de l’Hôtel-Dieu de Beaune lors de sa fondation par Nicolas Rolin, chancelier du Duc de Bourgogne Philippe le Bon, et sa 3ème épouse Guigone de Salins. Tous deux étaient pourtant déjà propriétaires de vignes à Beaune et dans les environs (très gros propriétaire pour Nicolas Rolin, alors âgé de 68 ans). Ce sont les revenus de l’exploitation du sel (de Salins), pas du vin, qui ont financé l’accueil initial des « pôvres ».
  6. Site de l’Hôtel Dieu et du musée des Hospices de Beaune. https://musee.hospices-de-beaune.com/
  7. Rapport annuel de la cour des comptes 2012. Tome I, Les observations. Chapitre IV, Le patrimoine immobilier des hôpitaux non affecté aux soins https://prd.ccomptes.fr/sites/default/files/EzPublish/Patrimoine_immobilier_hopitaux_non_affecte_aux_soins.pdf
  8. Laurent Gotti. Hospices de Beaune. La saga d’un hôpital-vigneron. Editions Féret, Bordeaux, 2009.
  9. Site de Nicolas Manginot. Magnitifique et complète iconographie d’étiquettes des différentes cuvées des Hospices de Beaune, récentes ou anciennes, voire disparues! https://collection-etiquettes-vins.blog4ever.com/
  10. Une des cuvées des Hospices, un Nuits St Georges 1er cru Saint Georges, est dédiée à Fagon.
  11. Site des hospices de Nuits. https://www.hospicesdenuits.com/le-domaine-des-hospices-de-nuits-saint-georges
  12. Marguerite de Bourgogne – Tonnerre (1249/1250 – 1308), comtesse de Tonnerre, veuve de Charles d’Anjou (roi de Sicile, de Naples, d’Albanie et de Jérusalem), et belle-sœur du roi Saint-Louis. A ne pas confondre avec une autre Marguerite de Bourgogne (v. 1290-1315), reine de Navarre et de France par son mariage avec le roi Louis X le Hutin, célèbre pour avoir été emprisonnée avec sa sœur à la Tour de Nesle avant de finir dans un couvent, pour suspicion d’adultère.
  13. Jean-Michel Brouard, Les hospices de Tonnerre inaugurent leur vente aux enchères. Site Terre de vins, publié le 15/04/2025. https://www.terredevins.com/actualites/les-hospices-de-tonnerre-inaugurent-leur-vente-aux-encheres
  14. Contact en 2026 : Madame Agnès GUINCHARD, responsable du patrimoine, mail : a.guinchard@ch-tonnerre.fr ; 📞 : 03 86 54 35 01. https://www.facebook.com/61558020610750/posts/cuv%C3%A9e-marguerite-de-bourgogne-la-cuv%C3%A9e-marguerite-de-bourgogne-est-arriv%C3%A9e-comme/122179363058267353/
  15. Le patrimoine viticole du CHU de Dijon. Vidéo publiée le 29/10/2018. https://www.youtube.com/watch?v=DSDKTp23n40
  16. Jeannette Monarchi. L’ESAT de Savigny-lès-Beaune à l’œuvre – Vendanges sous le signe de l’inclusion et de la tradition. InfoBeaune.com, Publié le 11 Septembre 2024. https://www.info-beaune.com/articles/2024/09/11/8117/l-esat-de-savigny-les-beaune-a-l-oeuvre-vendanges-sous-le-signe-de-l-inclusion-et-de-la-tradition/

© Texte posté le 03/10/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Louis Bahèzre de Lanlay est un des principaux bienfaiteurs des Hospices, auxquels il légua sa fortune et ses vignobles hérités de son père, en 1884

Vignobles des Hôpitaux (Episode 1) Le Clos Chaînette d’Auxerre

Le bien sacré des pauvres

Depuis le Moyen Âge, les hôpitaux ont reçu des dons, des legs qui leur ont permis d’accueillir les pèlerins, les malades, les pauvres, les vieillards nécessiteux. Forêts, fermes, mais aussi vignes en faisaient partie. Un mémoire collectif d’élèves directeurs d’hôpitaux en résumait parfaitement le contexte [1] : « Pendant des siècles, les hôpitaux ont disposé d’un patrimoine important afin de trouver par eux-mêmes les ressources nécessaires à l’accueil, à l’hébergement et à la nourriture des malades. Le patrimoine hospitalier était en grande partie le fruit de la charité, prenant la forme de dons et legs. Au sein de ces donations de toutes sortes, les vignes tenaient une place importante. On prêtait en effet au vin de nombreuses qualités qui pouvaient s’avérer d’une grande utilité au sein d’un hôpital. Ainsi, le vin à la différence de l’eau n’était pas pollué ni porteur d’épidémies, en outre le vin était considéré comme un fortifiant, voire aussi comme un désinfectant. Enfin, au-delà de ces considérations, l’offrande d’une vigne était par sa forte puissance symbolique l’un des dons les plus nobles. En effet, les hôpitaux étant principalement tenus par des congrégations religieuses, l’offrande de vignobles était considérée comme une symbolique de l’eucharistie et témoignait, de la part du donateur, sa foi et son grand respect de l’Eglise. Pour l’ensemble de ces raisons, au fil des siècles et partout où poussait la vigne, les hôpitaux se sont constitués des domaines de grande valeur, entretenus avec soin. ».

De nos jours, les hôpitaux publics français encore propriétaires de vignobles sont moins d’une vingtaine, 17 en 1998 selon le travail de recensement de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux coordonné par René Tournier [2], un peu moins en 2026. La raison, selon les historiens des hôpitaux, est que : « Le pouvoir central s’est toujours efforcé de faire vendre ces « biens de main morte » notamment pour les convertir en rentes sur l’Etat… La Révolution en aliéna une très grande partie, souvent à vil prix. L’Etat pendant les XIXe et XXe siècles fit une constante pression pour la vente des biens hospitaliers. Quelques établissements grâce à la sagesse et la perspicacité de leurs Administrateurs sauvèrent cependant, et non sans difficulté, ce qui fut longtemps appelé « le bien sacré des pauvres » [2].

Carte de la ville d’Auxerre en 1911, millésime de l’étiquette . Tout en haut, le Clos de la Chaînette entourant l’asile d’aliénés, et proche de l’hospice Saint Germain.

Le clos Chaînette, un des plus anciens domaines viticoles de France

Le « Clos Chaînette » d’Auxerre, illustré ici par une étiquette de 1911 et de plus récentes, est remarquable à plus d’un titre. Ancienne propriété des moines de l’Abbaye Saint-Germain d’Auxerre [3], c’est l’un des plus anciens domaines viticoles attestés de France, puisqu’on en trouve trace en 680 dans un dans le testament de l’Evêque Saint Vigile (658-683). Parmi ses biens, des vignes du Clos de la Chaînette « … d’où on récolte les meilleurs vins de la contrée ».

Le Clos Chaînette est le dernier survivant des grands vins d’Auxerre, autrefois aussi réputés que les plus grands bourgognes, et la seule vigne urbaine encore exploitée dans la ville d’Auxerre.

C’est également un des derniers représentants des vignobles appartenant à des hôpitaux publics français, en l’occurrence un hôpital psychiatrique ou « CHS », pour Centre Hospitalier Spécialisé départemental, selon la dénomination actuelle.

Etiquettes de Clos Chaînette des années 1970. A l’époque, les hôpitaux psychiatriques s’appelaient… hôpitaux psychiatriques mais plus asile d’aliénés.

Le clos Chaînette et le CHS d’Auxerre

L’acquisition du clos Chaînette par l’hôpital d’Auxerre est tardive. Si le clos a été propriété ecclésiastique de façon continue du VIIe siècle jusqu’à la Révolution française, le premier hôpital d’Auxerre a été construit en 1662 et l’asile pour malades psychiatrique créé en 1838 [4]. Le clos chaînette a été revendu à la révolution comme bien national. Acquis et bien entretenu par des familles bourgeoises, elles l’ont remis en vente après la crise du phylloxéra. Ce n’est qu’en 1890 que l’asile départemental s’en est porté acquéreur « afin d’y faire travailler ses pensionnaires issus pour la plupart du monde rural ; le travail de la terre relevant alors d’une évidence thérapeutique », selon le site du CHS de l’Yonne [5].  Cette utilisation thérapeutique pour les patients internés a perduré jusqu’aux années 1970.

Le site du CHS précise également que « Les racines des vignes du Clos de la Chaînette puisent leurs ressources dans un sous-sol de formations calcaires, argileuses, du Jurassique portlandien. En 2002, sous l’impulsion de la Direction du Centre Hospitalier Spécialisé de l’Yonne, le Clos de la Chaînette a fait l’objet d’un classement au titre des espaces verts remarquables. »

Etiquette de Clos Chaînette des années 1990, AOC Bourgogne

La production du vin, blanc de chardonnay (3 ha) ou rouge de pinot noir (1 ha), d’appellation d’origine contrôlée Bourgogne puis Bourgogne Côtes d’Auxerre depuis 1993 [6], est toujours assurée par l’hôpital. Le vin est vendu annuellement en bouteilles à une liste fermée de 2600 heureux bénéficiaires. La liste d’attente pour en faire partie est longue !

Etiquette de Clos Chaînette de 2022, AOC Bourgogne Côtes d’Auxerre

Liens et références :

  1. Cédric Arcos, Odile Capitani, Philippe Lagier, Valérie Ordonez, Arthus Paty. Vignobles et Hôpitaux de Bourgogne. Mémoire de l’ENSP, 2002. Ce mémoire n’est plus disponible en ligne. Ses auteurs, anciens élèves de l’ENSP/EHESS, sont actuellement directrices/directeurs d’établissements de santé, financier, ou conseiller d’Etat.
  2. Vignobles et hôpitaux de France. Ouvrage collectif coordonné par René Tournier. Supplément au Bulletin de la Société française d’histoire des hôpitaux, 1998.
  3. Saint Germain l’Auxerrois (vers 378-448), natif et ancien évêque d’Auxerre. A ne pas confondre avec Saint Germain de Paris (496-576), natif d’Autun, évêque de Paris et fondateur de l’abbaye de Sainte-Croix-Saint-Vincent qui deviendra Saint-Germain des Prés.
  4. Création de l’asile départemental de l’Yonne en 1838, conformément à la loi du 30 juin qui fait obligation à chaque département de se doter d’un établissement destiné à l’accueil des personnes souffrant de troubles psychiques, placé sous la surveillance d’une commission administrative nommé par le Ministre. Il est confié à la congrégation religieuse des sœurs de la providence d’Évreux jusqu’en 1840 puis à du personnel laïc.
  5. Clos Chaînette. Site du CHS de l’Yonne. https://www.chs-yonne.fr/clos-de-la-chainette/bienvenue-au-clos/
  6. Décret n° 93-499 du 26 mars 1993 relatif à l’appellation d’origine contrôlée « Bourgogne », publié au JORF no 73 du 27 mars 1993. Il reconnait la sous-région (ultérieurement « dénomination géographique ») Côtes d’Auxerre au sein de l’appellation bourgogne ; autorisation de la mention « Bourgogne-Côtes-d’Auxerre » sur les étiquettes.

© Texte posté le 08/09/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur . Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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CIEL ROUGE, cuvée solidaire incendies de l’Aude 2025

Eté 2026, des incendies géants viennent de dévaster des dizaines de milliers d’hectares de forêts dans les départements de la Gironde et des Landes. Lors de l’été 2025, c’était le département de l’Aude qui était victime de feux répétés de juin à aout. Celui du 5 aout 2025 a été particulièrement dramatique, propagé à très grande vitesse en raison de la sécheresse prolongée du pays des Corbières et d’un mistral à 70 km/h [1]. En quelques jours, 17 000 hectares de forêts et garrigues ont brûlé, et plus de 7000 hectares de vignes ont été impactés. Plusieurs vignerons ont perdu leurs vignes, leur récolte, quand ce n’étaient pas les bâtiments, installations, matériel. La vendange 2025 a été dramatiquement réduite dans les Corbières.

L’incendie du 5 aout 2025 dans le secteur de Ribaute, dans le massif des Corbières. ©Radio France – Stefane Pocher

De nombreuses actions solidaires ont été engagées, parmi lesquelles un concert caritatif au profit des sinistrés « Aidons l’Aude » le 1er décembre 2025 à Narbonne, un repas géant par le chef étoilé Gilles Goujon dont la recette a été reversée aux victimes, un banquet solidaire, et des initiatives pour la reconstruction et la prévention [2]. Des vignerons se sont mobilisés, notamment par des « vendanges solidaires » et des dons de raisins aux exploitants dont les vignes ont totalement brûlé. D’autres initiatives ont abouti à proposer des cuvées solidaires.

Incendie dans les Corbières le 9 aout 2025. Image © TF1

Trois domaines situés à Saint Laurent de la Cabrerisse, un des villages des Corbières les plus touchés, se sont associés pour créer cette cuvée solidaire d’AOP Corbières, nommée CIEL ROUGE. Il s’agit du Château les Palais [3], du Domaine Montjoie [4] et de la cave coopérative le Cellier des Demoiselles [5]. Les bouteilles, bouchons, étiquettes et cartons ont été fournis gratuitement par les fournisseurs habituels des producteurs.

L’étiquette imaginée et offerte par la société Inessens [6] est très belle, expressive, tristement démonstrative de l’enfer auquel ont été confrontés (et le sont à nouveau en 2026) les victimes des feux géants, les riverains, ceux qui ont tout perdu, mais aussi et surtout les sapeurs-pompiers. Un euro par bouteille vendue est reversé aux sapeurs-pompiers de l’Aude. Prévue pour se terminer à la fin 2025, l’opération solidaire à succès a été poursuivie et à l’heure où nous publions cet article, des bouteilles de Ciel Rouge restent disponibles à un tarif très raisonnable [7]. Acheter cette cuvée permet de participer au replantage des vignes et à la reconstruction des paysages des Corbières.

Une autre cuvée nommée L’OGRE DES CORBIERES, en référence au surnom donné à l’incendie géant du 5 aout 2025, a été produite par la famille Verdale au Château de Saint-Eutrope, également à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse [8].

La solidarité, une tradition vigneronne…

La cuvée solidaire CIEL ROUGE en rappelle d’autres.

Les 12 et 13 novembre 1999, le Languedoc-Roussillon avait déjà été victime d’une catastrophe climatique majeure, sous la forme cette fois de pluies et de crues torrentielles (35 morts, 4600 ha de vignes détruites ou endommagées [9]).  Les vignerons de Fitou, des Corbières et du Minervois s’étaient unis pour une cuvée solidaire « Coup de Main », dont une partie du prix (10 francs) avait été destinée à aider les vignerons sinistrés à reconstituer leur vignoble.

Une initiative semblable avait été prise en 2003 par les établissements Lelièvre [10], premiers producteurs de Côtes de Toul, après l’incendie du Château de Lunéville. Là aussi, un euro par bouteille était destiné à la reconstruction de cette merveille architecturale du XVIIIe siècle, ancienne propriété des Ducs de Lorraine.

Nul doute que lors des vendanges 2026, des actions solidaires, des cuvées spéciales, viendront en aide aux sapeurs-pompiers et aux sinistrés des incendies de la forêt des Landes et de Gironde de l’été 2026, stabilisés mais toujours actifs lors de la rédaction de cet article.

Liens et références :

  1. Incendie de 2025 dans le massif des Corbières. Notice Wikipedia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Incendie_de_2025_dans_le_massif_des_Corbi%C3%A8res
  2. Lauralie Margalejo et Olivier Tallès. Après les incendies, quatre initiatives solidaires pour permettre la reconstruction. © La Croix. Publié le 14 septembre 2025. https://www.la-croix.com/planete/apres-les-incendies-quatre-initiatives-solidaires-pour-permettre-la-reconstruction-20250914
  3. Château les Palais. Corbières. https://www.chateaulespalais.com/
  4. Domaine Montjoie, Corbières, 11220 Saint Laurent de Cabrerisse. (laurent.lignere@orange.fr) https://vins-corbieres.com/fiches-vignerons/domaine-de-montjoie/
  5. Cellier des Demoiselles, Cave coopérative de Saint Laurent de Cabrerisse. https://www.cellierdesdemoiselles.com/
  6. Site de la société INESSENS, imprimeurs. https://www.inessens.fr/
  7. Cuvée CIEL ROUGE. Château les Palais. https://www.chateaulespalais.com/vins/chateau-les-palais-ciel-rouge/corbieres-rouge-2024/47183
  8. Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse : l’ogre maîtrisé est mis en bouteille. ©L’indépendant. Publié le 19/09/2025 https://www.lindependant.fr/2025/09/19/saint-laurent-de-la-cabrerisse-logre-maitrise-est-mis-en-bouteille-12941502.php
  9. Freddy Vinet. Crues et inondations dans la France méditerranéenne. Les crues torrentielles des 12 et 13 novembre 1999 (Aude, Tarn, Pyrénées-Orientales et Hérault). 2003⟨hal-01895590⟩. https://hal.science/hal-01895590v1
  10. https://vins-lelievre.com/

© Texte posté le 02/08/2026

Tous nos remerciements à Béatrice et Jacky Trillou, de l’association nationale d’oenographilie (ANO). Certaines informations sont issues de leur article complet sur la cuvée Ciel Rouge paru dans la revue de l’ANO, n°80, printemps-été 2026.

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.

Des chiffres et des lettres

Une nouvelle tendance : des étiquettes de vin arborant bien en évidence des chiffres ou plutôt des nombres, plus ou moins énigmatiques… Rappelons déjà la différence : les chiffres sont aux nombres ce que les lettres sont aux mots.

Bien sûr, dès les origines, les étiquettes de vin ont affiché des nombres, calligraphiés à la plume ou imprimés. On ne parlera pas ici de ces nombres figurant en petits caractères, les millésimes, l’année de fondation de la maison, plus récemment les réglementaires volume et degré alcoolique du contenu, ou encore un numéro de bouteille, un code postal, un numéro de série d’imprimeur, etc… On n’évoquera pas non plus les nombres des étiquettes commémoratives, par exemple de l’an 2000, des 50 ans du débarquement allié / de la libération de villes françaises, ou des bicentenaires de la Révolution française ou de la naissance de Mozart…

Premiers millésimes manuscrits (fac simile), imprimés puis lithographiés sur étiquettes de vins

Nous avons déjà parlé de l’étiquette mystère « MT175 », qui célébrait les 175 ans de la naissance de l’inventeur du cépage Müller Thurgau [1]. D’autres nombres ou chiffres bien en évidence ont des inspirations très diverses.

Le temps qui passe…

Sur notre étiquette de « tête » d’article, une cuvée de la maison de champagne Boquet, figure en évidence le nombre 365, le nombre de jours d’une année (non bissextile), entouré des 12 mois de l’année. 365 a été choisi pour la cuvée millésimée du domaine, produite au terme d’une seule année de production et de longues années de vieillissement en cave. Elle est issues de vignes en 1er cru à Vrigny, et composée de 1/3 de Chardonnay, 1/3 de Pinot noir et 1/3 de Pinot Meunier [2]. Cette jolie étiquette fait également référence au cycle de la vigne, au temps qui file inexorablement, comme le font les cadrans solaires…

Un repère géographique universel…

La cuvée Parallèle 45 de la maison Paul Jaboulet Aîné est une référence à la célèbre latitude de 45° nord, à laquelle, selon la maison : « naissent les grands vins du monde entier.  Il (le 45e P) traverse la France et passe par les caves de la Maison Paul Jaboulet Aîné. ».

Effectivement, Bordeaux et son vignoble sont sur le 45è parallèle Nord, ou presque, ainsi que les Côtes du Rhône autour de Valence. La commune de La Roche de Glun, où a été fondée la maison en 1834, est elle pile-poil sur le 45è parallèle, qui traverse ses chais et une partie de ses vignes.

Si on continue le 45e parallèle à l’est, on tombe, comme le montre l’étiquette initiale, sur des régions viticoles d’Italie (Piémont, Lombardie, Vénétie), de Croatie, de Roumanie, de Géorgie, de Chine, du Japon. Au-delà du Pacifique on arrive au niveau de l’État américain d’Oregon, qui produit certes du vin mais moins réputé que celui de Californie… Seraient donc exclus « des grands vins du monde entier » les vins de Bourgogne, de Loire, d’Alsace, de Champagne, les vins du Rhin, d’Autriche, de Toscane ou de l’Italie du Sud, d’Espagne et… de Californie, qui ne sont pas vraiment sur le 45è parallèle ? 
Il serait peut-être plus prudent et moins « chauvin » de remarquer qu’effectivement, dans l’hémisphère nord, les conditions climatiques et géographiques régnant autour du 45è parallèle sont propices à la culture de la vigne. Dans l’hémisphère sud, le 45e parallèle passe au-dessus des océans (95% de son trajet) mais croise les vignobles de Nouvelle Zélande et une partie de ceux d’Argentine. Il faut remonter un peu, entre les 20e et le 40e parallèles sud pour croiser ceux d’Afrique du Sud, d’Australie ou du Chili, qui produisent aussi « des grands vins du monde » ….

Une altitude…

L’étiquette de la cuvée 1050 de ce vin rouge des Canaries facilite le décryptage : « ALTITUDO 1050 metros ». Il s’agit d’un vin rouge issu de vignes d’altitude, le record pour le domaine Agala étant la cuvée 1380 issue de vignes perchées à 1380 m (mais je n’ai pas encore l’étiquette !). C’est haut pour la vigne, mais cela n’en fait pas le vin le plus haut du monde, et peut être pas le vin le plus haut d’Europe, titre discuté qui pourrait faire l’objet d’un article spécial…

Un second vin…

Dans les années 1980, la commercialisation des seconds vins des grands domaines de Bordeaux s’est généralisée. La pratique était assez ancienne pour les Carruades de Lafite, anciennement Moulin des Carruades, mais c’était initialement un domaine distinct dont l’histoire débute au XVIIIe siècle. La plupart des châteaux ont trouvé un joli nom attaché au cru principal pour désigner leur second vin : Le Petit Mouton, La dame de Montrose, la Sirène de Lynch Bages, le Clarence de Haut Brion, Le Pavillon rouge de Château Margaux, les Fiefs de Lagrange, Fleur de Pédescaux, etc….

Le château Lafon-Rochet, grand cru classé de Saint-Estèphe, avait choisi la simplicité et la transparence : « Numéro 2 de Chateau Lafon-Rochet ». Mais cela n’a pas duré, puisque le second vin du château s’appelle désormais « Les Pèlerins de Lafon-Rochet » et parfois aussi « Chapelle de Lafon-Rochet ».

Une parcelle préphylloxérique…

La cuvée B418 est un vin de Corbières issu d’une parcelle bien particulière (B418 est le nom de la parcelle cadastrale) puisqu’elle abrite des ceps de carignan greffés âgés de plus de 130 ans, qui ont survécu au phylloxéra.  Le vigneron qui exploite cette parcelle est Michel Raynaud, à Boutenac dans l’Aude. Le vin est disponible en Bibs de 3 litres, commercialisé par la société BiBoViNo. Ecoutez Bruno Quenioux, élu caviste de l’année 2017 par Gault et Millau, en parler dans cette vidéo [3].

Un numéro d’assemblage…

Collection 242, 243, 244, 245…. Depuis quelques années, la maison de champagne Louis Roederer égrène des numéros de collection sur ses étiquettes, les autres indications figurant sur les contre-étiquettes. Comme tout champagne non millésimé, ces cuvées collections sont des assemblages. Le site de la Louis Roederer nous indique que les différentes cuvées collection sont créées à partir de vins d’une réserve perpétuelle (débutée avec le millésime 2012) et de vins de réserve vieillis sous bois, complétés par « les meilleurs jus de la vendange la plus récente ».  La cuvée Collection 242 représente le 242ème assemblage de la Maison depuis sa création, et ainsi de suite…. Collection 246 correspond à l’assemblage de la vendange 2021 (55%) associée à la réserve perpétuelle (35%) et aux vins de réserve (10%).

Une date historique…

La Cuvée 1582 du Domaine Verchant, situé à Castelnau-le-Lez (34170) tire son nom de la date de l’achat du domaine, alors propriété de l’abbaye de Maguelon, par le sieur Pierre Verchant, bourgeois de Montpelier, à l’évêque de Montpellier. La famille Verchant en a été propriétaire jusqu’en 1762.  Les 16 hectares de vignes du domaine sont plantés dans l’ancien lit du Rhône, en grès de Montpellier, autour d’une magnifique maison de maitre entouré d’un parc. La cuvée 1582 est un vin de pays d’Oc IGP vinifié en blanc demi-sec. Le premier millésime a été mis en bouteille en 2002 lors d’un rachat du domaine par Pierre et Chantal Mestre [4].

Une position !…

La Cuvée 96 de Seppi Landmann, truculent et sublime vigneron de la Vallée Noble à Soultzmatt (Alsace) est une invitation polissonne : en 1996, renversez-vous ! Certes, la contorsion proposée en 1996 est plus acrobatique qu’en 1969…

Nous n’en rajoutons pas, afin d’éviter que le site hébergeur, basé dans les très prudes états unis d’Amérique, nous censure cette étiquette suggestive.

Un rapport parfait…

Sans lien avec le paragraphe précédent, voici l’étiquette de la « Cuvée Rare LX » de Bandol.

LX pour 60 en chiffres romains… Pourquoi ce nombre ? Il a un rapport avec le diamant rond, dit « brillant », représenté en bas de l’étiquette, mais l’explication n’est pas triviale.

Ce Bandol d’exception est présenté comme un vrai « diamant rosé ». Le nombre 60 renvoie à un type de taille de diamant rond, appelée 60/60… Pendant des années, la taille 60/60 (combinaison d’un diamètre de table de 60 % et d’une profondeur totale de 60 %) a été considérée comme la taille idéale pour révéler tout l’éclat d’un diamant. La cuvée LX Rosé se veut ainsi « un hommage à l’équilibre parfait entre le climat, les cépages et le sol de Bandol, qui permet de créer le Rosé le plus lumineux ». Jusqu’où nous mène le marketing débridé… ?

Une œuvre d’art …

Pour conclure, citons cette étonnante étiquette illustrée par une pyramide de chiffres, cette fois.

Il s’agit d’une étiquette du millésime 1988 du Château Grand Puy Lacoste, grand cru classé de Pauillac, très différente de l’habillage classique du château.

L’étiquette rend hommage au peintre franco-polonais Roman OPALKA (1931-1971). A partir de 1965, ce peintre conceptuel a développé un projet poursuivi jusqu’à sa mort : ne peindre que des nombres (des entiers naturels nous précise Claire Lommé dans son très beau site mathématique « Pierre Carrée » [5]), l’un suivant l’autre dans l’ordre croissant, en commençant par 1 jusqu’à l’infini. Cela explique le titre de l’œuvre inscrite en noir en haut de l’étiquette : OPALKA 1965 / 1 – ∞ (symbole de l’infini). Le concept renvoie, comme pour notre première étiquette mais de façon plus complexe, au défilement du temps et à la mort. L’artiste conceptuel s’en explique dans plusieurs interviews [6], [7]. Initialement, les nombres successifs étaient peints en blanc sur fond noir sur des tableaux verticaux de format identique (195 x 135 cm). A partir de 1972, Opalka a décidé d’éclaircir progressivement le fond pour aboutir à une quasi-monochromie de nombres blancs sur fond blanc (légèrement différent). En parallèle, il s’est photographié tous les ans de face dans un format identique. Le dernier nombre peint par Opalka l’année de sa mort est 5607249.

Pour cette étiquette, l’œuvre choisie n’est pas un nombre, mais une composition mathématique des 8 premiers « entiers naturels », disposés en pyramide, leur nombre égalant leur valeur. Les chiffres sont en noir sur fond gris très clair. La seconde mention dans la partie supérieure de l’étiquette, en allemand, indique que Roman Opalka a été le lauréat 1993 du prix « Kaiserring », attribué par la ville allemande de Goslar à des artistes contemporains [8]. Il est possible que cet étiquetage spécial du château Grand Puy Lacoste ait été commandé à l’occasion de la remise du prix à l’artiste. On remarque que la même année, en 1993, Opalka a offert une composition identique, au feutre sur carton, au médecin organisateur d’un colloque « Art/Fantasme/Cerveau » à Mouans Sartoux [9]  ]. Cette œuvre a été vendue aux enchères à Cannes en novembre 2020 [10] (illustration ci-dessous).

Liens et références :

  1. MT175 : Les 175 ans d’Hermann Müller. Histoires d’étiquettes. https://histoiresdetiquettes.com/2025/12/06/les-175-ans-de-hermann-muller/
  2. Site du champagne Boquet. Cuvée 365. https://www.champagne-boquet.fr/champagnes/champagne-cuvee-365.html
  3. Corbières B418 2012. Vidéo du site Bibovino. https://www.youtube.com/watch?v=DaGaj-454Gc
  4. Domaine Verchant. Cuvée 1582. https://www.domainedeverchant.com/fr/nos-vins
  5. Opalka 1965 / 1 – infini. Pierre Carrée, blog de Claire Lommé. https://clairelommeblog.wordpress.com/2014/01/03/opalka-19651-infini/
  6. Roman Opalka, les nombres et la mort. Radio France. Emission La pièce jointe, Interview du jeudi 6 janvier 2022. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-piece-jointe/roman-opalka-les-nombres-et-la-mort-3842341
  7. Opalka- Fondu au blanc. Video INA. https://www.youtube.com/watch?v=p5I0rDF_xpQ
  8. Prix Goslarer Kaiserring, Wikipedia. https://en.wikipedia.org/wiki/Goslarer_Kaiserring
  9. Association Art Science Pensée/ Colloques. https://art-science-pensee.org/category/colloques/
  10. La gazette de drouot en ligne. https://www.gazette-drouot.com/article/roman-opalka-ou-l-obsession-des-chiffres/18491

© Texte posté le 21/06/2026

En hommage et remerciement au Professeur Damien Metz, pour les belles découvertes de la production champenoise et son sens du partage.

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Les cépages entrent en résistance

Cette cuvée Libération de la maison de négoce de François Dauvergne et Jean-François Ranvier (D & R) est issue du cépage « Floréal« . Floréal, nom charmant qui pourrait renvoyer au 8ème mois du calendrier républicain utilisé durant la Révolution française (20-21 avril ~ 19-20 mai – période de l’épanouissement des fleurs). Mais ici, Floreal signe une autre révolution, en cours celle-ci. Celle de la commercialisation dans la grande distribution de vins issus de nouveaux cépages hybrides dits « résistants ».

Depuis toujours, les chercheurs, pépiniéristes et vignerons ont cherché des nouveaux cépages permettant de lutter contre les maladies de la vigne, les plus connues étant liées à des champignons, l’oïdium, le mildiou, la pourriture noire (ou black rot) ou grise (botrytis cinerea), ou d’origine bactérienne, comme la flavescence dorée.

Des recherches menées depuis 50 ans en Allemagne, Italie, Suisse et en France par l’INRAE ont abouti, au terme de travaux colossaux de croisements et sélections, à la mise à disposition de nombreux cépages hybrides plus résistants aux attaques de ces maladies, mais aussi aux variations climatiques [1]. En Allemagne, ils sont appelés « PIWI ». Sur les plus de 300 cépages répertoriés par l’observatoire des cépages résistants [2], seuls quelques-uns permettent d’obtenir des raisins de qualité suffisante pour en faire du vin, voire du bon vin. En France et en 2025, 3 017 ha étaient plantés en variétés résistantes, dont une cinquantaine était inscrite au catalogue officiel des variétés de vigne. Les plus récentes créations françaises ont pour nom, en blanc : Floreal (2018), Voltis (2018), Coutia (2021), Selenor (2021), Opalor (2022), Exelys (2024), Artys (2024); Et en rouge :  Artaban (2018), Vidoc (2018), Rebelia (2020), Coliris (2021), Lilaro (2021), Sirano (2021), Luminan (2021), Calys (2024).

Floreal, le plus répandu des hybrides résistants français

Le Floreal (sans accent sur le e) est l’un des plus cultivé en France (937 ha en 2025). C’est un cépage de cuve blanc inventé par l’INRA, inscrit depuis 2018. Pour les spécialistes, c’est un « hybride interspécifique issu d’un croisement entre le Villaris et un descendant de Muscadinia rotundifolia » [3]. Son succès est lié à ses nombreuses qualités, rappelées ainsi en 2022 par Mme A. Rocque, directrice du centre de sélection vigne à l’Institut Français du Vin [4] : « Au niveau aromatique, le Floreal ressemble au sauvignon. Ses rendements sont stables d’une année à l’autre et supérieurs à la moyenne. Il est plutôt vigoureux et doté d’une certaine résilience et son initiation florale est assez importante. Il est moyennement précoce et en cas de gel, il peut repartir. Côté maladie, il a une bonne résistance au mildiou et à l’oïdium, mais il reste sensible au black-rot ». En France, le Floreal est maintenant intégré dans de nombreuses aires d’indication géographique protégée (IGP). Dans le rapport de suivi de l’observatoire national du déploiement des cépages résistants (OSCAR) [5] , le Floreal est le plus répandu dans les principales régions vinicoles françaises (Figure) :

L’autre cépage le plus planté en France, presqu’à égalité avec le Floreal, est le Souvignier gris (1004 ha en 2025). Créé en Allemagne en 1983, il produit des vins blancs et rosés. Propice aux zones humides, il craint la sécheresse. Il s’épanouit en Wallonie, pays jadis parsemé de vignes, mais on en trouve aussi par exemple sur l’île de Ré (Domaine Pelletier à La Couarde, avec une belle huppe fasciée sur l’étiquette).

Vin blanc de l’Ile de Ré issu de Souvignier gris

 Toujours en blanc, la troisième variété en nombre de plants vendus est le Soreli, d’origine italienne. Lui aussi est apprécié car proche du sauvignon, avec un bon rendement, une résistance élevé au mildiou, un peu moins à l’oïdium et une faible sensibilité à la flavescence dorée. En Suisse, 7 autres variétés résistantes viennent de recevoir leur agrément par Agriscope, équivalent suisse de l’INRAE, avec lequel il collabore. Le principal cépage résistant planté en Suisse est le Divico [6].

Les premiers cépages résistants à vin rouge français (Artaban, Vidoc) ont eu plus de difficultés à convaincre. Les production plus récentes sont source d’espoir, mais il faut attendre encore un peu.

Signalons que la version rouge de la cuvée Libération de la maison Dauvergne et Ranvier est issue du cépage Monarch, créé en Allemagne en 1988 et agréé en France en 2017.

Cuvée Libération rouge à base de Monarch, de la maison Dauvergne et Ranvier

Les vins issus de cépages hybrides résistants sont surtout vendus comme « vin de France », mais de plus en plus avec une IGP. En revanche, pour l’instant, pas de Floreal ni d’autre variété résistante dans les appellations contrôlées, même à titre probatoire ou de test. En effet, la réglementation européenne actuelle précise que les vins d’AOP (appellation d’origine protégée) sont issus exclusivement de variétés de l’espèce Vitis Vinifera. Et les cépages résistants sont des hybrides de Vinifera européennes et d’autres variétés américaines ou asiatiques, vitis mais pas vinifera.

Une exception, le Voltis en Champagne

La seule aire d’appellation d’origine contrôlée dont l’organisme de défense et de gestion (ODG) a accepté un cépage résistant est la Champagne. Le cépage Voltis, moins aromatique que le Floreal mais résistant au mildiou et à l’oïdium, s’avère intéressant pour les vins effervescents. Il a été intégré en 2023 dans le cahier des charges de l’appellation Champagne comme VIFA (variété d’intérêt à fin d’adaptation). Pour ses propriétés œnologiques, mais surtout pour résoudre une difficulté environnementale. Les vignerons ont interdiction de traiter les vignes à proximité des zones habitées. Aussi, L’ODG conseille d’en planter quelques rangs en bordure des habitations, ne serait-ce que pour limiter les traitements dans ces parcelles et réduire les risques pour les riverains.

La famille Ducourt, propriétaire dans le Bordelais, s’intéresse aux cépages hybrides résistants. Elle commercialise la cuvée Métissage, en rouge et en blanc sec ou moelleux. Mais aucune indication des cépages utilisés, hélas.

De la résistance aux variétés résistantes ?

Adopter des nouveaux cépages, fussent-ils résistants, n’est pas évident pour un(e) vigneron(ne) pour qui l’expérience, la tradition, les habitudes locales d’encépagement et les contraintes des AOC/AOP sont des valeurs fortes. D’où certaines résistances du monde viti-vinicole à leur usage. Quelques jeunes vignerons courageux (mais tous les vignerons ne le sont-ils pas ?), pionniers des cépages hybrides, commencent à rapporter leur expérience de ces variétés, leurs espoirs et déceptions. Tous soulignent qu’en matière de cépages hybrides résistants, la première étape est d’abandonner certains préjugés.

Au domaine de l’Isle Saint Pierre, en Camargue, Julien Henry a planté une quinzaine de cépages résistants dans les années 2010. Dix ans plus tard [7], Il se disait très déçu par le Vidoc ou l’Artaban, incapables de faire des bons vins rouges sur son domaine. Il était en revanche satisfait de la résistance aux maladies et des vins obtenus à partir de Soreli, de Fleurtai ou de Souvignier gris en blanc et du Merlot korus en rouge. En 2022, il a produit 600 hl de résistants, dont 200 de Soreli, embouteillé en monocépage avec l’IGP Pays des Bouches du Rhône Terre de Camargue.

Deux cuvées rouges à base d’Artaban, à gauche : Domaine de Revel , à droite : IGP Pays d’Oc du Groupement la Vicomté

Mickaël Raynal, du Domaine de Revel à Vaïssac (Tarn-et-Garonne), dont nous avions déjà parlé dans un article précédent [8], n’est pas mécontent de l’Artaban, dont il vinifie une cuvée Grain de Rebel Artaban (85% Artaban et 15% Caladoc, photo). Dès son installation, il a planté du Muscaris, du Souvignier gris et du Solaris, et secondairement du Vidoc, du cabernet cortis et l’Artaban. Trois de ses cuvées sont en monocépage (Muscaris, Souvignier gris et Solaris), les autres associent 85 % d’un cépage résistant et 15 % d’un cépage oublié. Lui aussi souligne, dans un article qui lui est consacré dans le site Vitisphère [9], les difficultés à faire adopter les vins issus d’hybrides résistants : « Au départ, j’ai gardé des cépages classiques pour que les consommateurs puissent se raccrocher à quelque chose de connu et qu’ils acceptent de goûter mes vins. Il fallait beaucoup expliquer les cépages résistants. C’est moins le cas à présent. Ils commencent à être plus connus, mais il reste encore un gros travail de pédagogie ».

Valentin Morel, qui a repris en 2014 le domaine familial « Les pieds sur terre » à Poligny dans le Jura , est un autre spécialiste des cépages hybrides, auxquels il a été initié en Allemagne en 2013. A côté des cépages traditionnels du Jura (Poulsard, Pinot noir, Savagnin, Chardonnay), il vinifie des cuvées 100% hybrides rouges (Chambourcin, Plantet) et blancs (Seyval, Rayon dordor, Morelle rose, Sauvignac). Il innove aussi, par exemple avec cette infusion de pellicules d’hybrides sur chardonnay, ce qui permet de profiter des levures naturelles des hybrides et obtenir une fermentation spontanée de haute qualité de ses chardonnays (c’est la cuvée Broken hearts are for assholes, en hommage au guitariste Franck Zappa !).

Etiquette de la cuvée « Broken hearts are for assholes » de Valentin Morel, Poligny dans le Jura

Valentin Morel est auteur d’un livre (« Un autre vin », comment penser la vigne face à la crise écologique, Editions Flammarion, 2023 [10]), dans lequel il partage ses expériences de jeune vigneron face à l’adversité climatique, bactérienne et fongique, et plaide en faveur des cépages hybrides résistants : production préservée sans traitement même face au gel de printemps, réduction du travail dans les vignes, en particulier en bio, relative sérénité pour le vigneron vis-à-vis des aléas climatiques.  En 2024, il déclarait au Figaro [11]. « D’abord, pour tous les vignerons, qu’ils soient en bio ou pas, les cépages résistants, c’est la garantie d’avoir une production suffisante les années où les conditions sont les plus difficiles et où les fragilités de la vitis vinifera mettent à mal la récolte. Quand j’écris dans mon livre que nous pourrions aborder les temps à venir plus sereinement si nous avions tous 30 % de notre surface viticole plantée avec des hybrides, c’est d’abord pour garantir aux vignerons de pouvoir chaque année vivre de leur travail. Au-delà de la garantie en termes de rendements, les cépages hybrides, c’est aussi un moindre coût en termes de labeur et surtout en termes de soins. C’est des vignes que nous n’avons pas à traiter contre les maladies fongiques, car elles y résistent naturellement. ». Pour découvrir ce vigneron particulièrement érudit et attachant et sa production, on peut écouter le reportage que France 3 Bourgogne lui a consacré en janvier 2026 [12].

Autre habillage assez « Rock and Roll » pour une cuvée à base de cépages hybrides résistants de Valentin Morel, à Poligny en Jura.

Les rapports annuels de l’observatoire OSCAR le confirment régulièrement depuis 2017 : les cépages hybrides permettent une diminution de 90 à 95% des pesticides [13].

Une quinzaine de vignerons « hybridophiles » se regroupent annuellement, en marge des salons bio, au salon VINEA, dont la 3ème édition s’est tenue en janvier 2026 au domaine La Clausade, à Mauguio (Hérault). Ce domaine propose d’ailleurs 3 cuvées issues d’hybrides résistants, dont l’Irrésistible en blanc (Muscaris, Floreal, Souvignier Gris) et l’Affranchi en rosé (Artaban et Muscaris).

Et pour les œnographiles, les habillages « résistants » vont s’enrichir de quelques logos nouveaux !

Liens et références :

  1. Le projet InnoVitiPlant (Innovation variétale des plants de vigne) de l’INRAE a pour objectif de « proposer des innovations en mesure de réduire drastiquement et durablement les traitements phytosanitaires pour contrôler le développement du mildiou et de l’oïdium de la vigne, mais également d’assurer la pérennité du vignoble dans un contexte de changement climatique. » https://svqv.colmar.hub.inrae.fr/content/download/4565/47005?version=4
  2. Observatoire des cépages résistants. https://observatoire-cepages-resistants.fr/varietes-resistantes/
  3. INRAE et IFV. Catalogue des vignes cultivées en France (PlantGrape), Cépage Floreal. https://www.plantgrape.fr/fr/search?search=floreal
  4. Citation dans : Christelle Stef. Les cépages blancs résistants au mildiou et à l’oïdium font leur trou. ©Vitisphère, publié le 3 octobre 2022.
     https://www.vitisphere.com/actualite-97664–les-cepages-blancs-resistants-au-mildiou-et-a-loidium-font-leur-trou.html#:~:text=Mat%C3%A9riel%20v%C3%A9g%C3%A9tal,la%20deuxi%C3%A8me%20g%C3%A9n%C3%A9ration%20de%20Resdur
  5. Note technique OSCAR 2026. https://observatoire-cepages-resistants.fr/wp-content/uploads/2026/02/2026_Note_technique_OSCAR_vf.pdf
  6. Agroscope dévoile sept nouveaux cépages résistants. 27 janvier 2026.
    https://www.agroscope.admin.ch/agroscope/fr/home/actualite/newsroom/2026/01-29_resistente-rebsorten.html
  7. Marion Bazireau. Le bilan de 10 ans d’essais vignerons de cépages résistants. © Vitisphère, Publié le 11 octobre 2022. https://www.vitisphere.com/actualite-97732-le-bilan-de-10-ans-dessais-vignerons-de-cepages-resistants.html
  8. Histoires d’étiquettes. Un cépage rare, l’Egiodola. https://histoiresdetiquettes.com/2025/11/05/un-cepage-rare-legiodola/
  9. Florence Guilhem. Cépages résistants, ce n’est pas vendeur. Pour commercialiser les vins qui en sont issus, mieux vaut parler de leur goût et d’écologie. © Vitisphère, Publié le 13 février 2026. https://www.vitisphere.com/actualite-106014–cepages-resistants-ce-nest-pas-vendeur-pour-vendre-les-vins-qui-en-sont-issus-mieux-vaut-parler-de-leur-gout-et-decologie.html
  10. Valentin Morel. Un autre vin. Editions Flammarion, 2023. Disponible en librairie ou, entre autres, sur le site de la FNAC
  11. Agathe Pigneux. Pourquoi les cépages hybrides sont-ils un sujet de discorde ? Le vigneron Valentin Morel a choisi son camp, il s’explique. © Le Figaro. Publié le 27 juin. https://avis-vin.lefigaro.fr/domaines-et-vignerons/o157375-valentin-morel-vigneron-du-domaine-les-pieds-sur-terre-je-ne-suis-pas-un-propagandiste-des-hybrides-mais-je-suis-convaincu-qu-ils-peuvent-exprimer-la-singularite-d-un-lieu
  12. « Chez les vignerons, vous ne trouverez pas de climatosceptique » : le portrait de Valentin Morel. France 3 Bourgogne-Franche-Comté. 16 janvier 2026 https://www.youtube.com/watch?v=oC-M8afmWZI
  13. Observatoire national du déploiement des cépages résistants. Bilans annuels. https://observatoire-cepages-resistants.fr/bilans-annuels/

© Texte posté le 4 Floréal de l’an CCXXXIV de la République ! (23/04/2026)

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Sur les hauteurs de Fronsac… Puy Guilhem

Trois étiquettes, un même domaine [1], mais trois versions pour le nom du château (Peyguillem, Puy Guilhem, Puy Guillem) et deux AOC différentes (Fronsac et Côtes de Fronsac). Même l’orthographe de la propriétaire fluctue. Il n’y a pas qu’en Bourgogne que les orthographes des noms de vignobles varient.

Le nom du Château

En fait, c’est le même. Pey ou Puy signifient « hauteur, promontoire », l’un en Occitan, l’autre en Français. De très nombreuses localités ou lieux-dits commencent par Pey- ou Puy- ou leurs dérivés (Pui, Pi, Puech), qui qualifient des lieux situés en altitude, aux sommets de collines ou de tertres, voire les sommets eux-mêmes (la chaîne des Puys en Auvergne). Guilhem ou Guillem sont des variantes catalanes et occitanes du nom d’origine germanique « Willahelm » ou « Willehelm », qui a aussi donné Guillaume en France ou William en Angleterre. Dans tous les cas, le nom du château signifierait « Hauteur de Guillaume ». Mais pas de trace d’un Guillem ou Guilhem parmi les notables locaux au Moyen Âge, ou après. Les seigneurs de Saillans, la famille de Carle, avaient leur propre château, voisin de Puy Guilhem, le Château de Carle [2] (ou Château de Carles selon l’orthographe actuelle).  Et Fronsac était érigé en Duché [3].

A Puy Guilhem, le joli château qui domine la propriété vinicole est de style Empire mais construit en 1868. Lui est constant sur les différentes étiquettes. Il est effectivement établi sur le point culminant  du plateau de Saillans, surplombant la vallée de l’Isle.

Fronsac (où Charlemagne aurait érigé un château en 769) et Canon sont eux aussi situés sur des hauteurs ou tertres rocheux, respectivement à 76 et 61 mètres d’altitude, avec vues magnifiques sur les vallées de la Dordogne et de l’Isle et les vignobles voisins de Pomerol et Saint Emilion.

L’appellation d’origine contrôlée (AOC)

Il ne s’agit pas de deux appellations différentes, mais de l’évolution d’une même appellation. Dans les décrets de 1937 et 1939 qui ont créé les deux AOC du Fronsadais, les dénominations officielles étaient « Côtes de Fronsac » et « Côtes de Canon-Fronsac » [4]. Les noms des deux AOC ont été simplifiés en « Fronsac » et « Canon-Fronsac » par décret en 1976 et 1964 [5, 6]. La quasi-totalité des étiquettes portant les AOC « Côtes de Fronsac » et « Côtes de Canon-Fronsac » sont donc antérieures à 1976, rien d’anormal à cela.

Exemples d’étiquettes portant les anciennes appellations « Côtes de » Fronsac ou Canon-Fronsac

Les propriétaires

La propriété de Peyguillem ou Puy Guilhem existerait depuis 1780, elle n’est pas citée, ni ses propriétaires de l’époque, dans les premières éditions du « Bordeaux et ses vins » de Cocks et Féret. Sur les 3 étiquettes du domaine entre 1966 et 1989, la propriétaire est Madame Janine MOTHES (avec un s), également propriétaire à l’époque du Château Puy Saint Vincent à Fronsac.

Etiquettes de Château Puy Saint Vincent, AOC Fronsac, avant et après 1995

Il n’est hélas pas possible de lui demander pourquoi elle a modifié plusieurs fois le nom du château, surtout entre 1966 et 1979, et finalement préféré le nom français au nom occitan [7] car elle est décédée à Saillans en 2017, à 91 ans.

Etiquette de Château Puy Guilhem de 2003, propriété de la famille Enixon.

En 1995, le château Puy Guilhem, dont l’orthographe ne changera plus sur les étiquettes, a été vendu, ainsi que Château Puy Saint Vincent, à Annie et Jean-François Enixon, qui en ont transmis l’exploitation à leur fils l’œnologue Jean-Marc Enixon en 2004.

En 2014, Château Puy Guilhem devient la propriété de Monsieur Gen-Xiong Li, riche investisseur sino-canadien [8] qui possède trois autres domaines, dont le château Plaisance à Capian. Depuis 2016, les vins de Château Puy Guilhem en Fronsac et Canon Guilhem en Canon Fronsac ont bénéficié avec succès de l’expertise de l’agronome Claude Bourguignon pour les sols et de l’œnologue Stéphane Derenoncourt pour la vinification.  Puy Guilhem et Canon Guilhem sont régulièrement cités dans le Guide Hachette des vins, avec des commentaires élogieux. Particularité, la propriété conserve des plants presque centenaires de Malbec, le cépage prédominant du Fronsadais au XIXe siècle, qui intervient encore pour 7 à 10% de l’assemblage des vins actuels, avec le Merlot (90%) et un peu de Cabernet Franc.

Visitez Fronsac et sa région magnifique et vous aurez certainement un coup de cœur pour ses excellents vins, d’un rapport qualité/prix très attractif !

Liens et références :

  1. Site du Château Puy Guilhem. https://www.chateaupuyguilhem.com/
  2. Histoire de Saillans. Site de la commune de Saillans. https://mairiedesaillans.jimdofree.com/vie-communale/la-commune/histoire/
  3. Les Ducs de Fronsac étaient également Ducs de Richelieu, de la famille du cardinal. Un des plus célèbre, Louis-François Armand Vignerot du Plessis (1696-1788), Maréchal Duc de Richelieu, arrière-petit-neveu du Cardinal, était Duc de Fronsac dans sa jeunesse, propriétaire d’un relais de chasse à Moulis (l’actuel Château Duplessis), gouverneur militaire de la Guyenne, grand buveur et jouisseur devant l’Éternel. C’est lui qui a promu le vin de Bordeaux à la cour de Louis XV, la « Tisane de Richelieu », que nous avons évoquée dans un autre article. Le Château Richelieu de Fronsac, toujours en activité vinicole et dont le propriétaire actuel est également chinois, perpétue par son nom le souvenir de l’illustre famille.
  4. Décret du 4 mars 1937 définissant l’appellation contrôlée « Côtes de Fronsac ». Décret modifié du 1er juillet 1939 définissant l’appellation contrôlée « Côtes Canon-Fronsac ».
  5. Décret du 28 juillet 1964 concernant l’appellation contrôlée « Canon Fronsac ».
  6. Décret du 21 septembre 1976. Modification du nom d’appellation d’origine « Côtes de Fronsac » qui Devient « Fronsac » https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000688281?init=true&page=1&query=21+septembre+1976+fronsac&searchField=ALL&tab_selection=all
  7. L’adresse du siège social de la société créée le 1er janv. 1979 par Madame Janine MOTHES était bien « CHATEAU PEYGUILLEM, 33141 SAILLANS »
  8. Brasseur Béatrice. Heureux comme un Chinois à Fronsac. ©Les Echos. Publié le 2 sept. 2019. https://www.lesechos.fr/weekend/gastronomie-vins/heureux-comme-un-chinois-a-fronsac-1212703

© Texte posté le 28/03/2026

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Ces deux étiquettes anciennes mentionnent le nom de Fronsac mais leur châteaux ne sont pas dans l’aire d’appellation définie en 1937 et 1939. Le Château de Brague produit toujours du vin en AOC Bordeaux Supérieur. Le Domaine de La Rousserie semble avoir cessé toute activité vinicole et a été transformé en un lieu de réception et mariages…

Frédéric, Prince de Anhalt

Pour une fois, ce n’est pas une étiquette qui raconte une histoire, mais presque…  L’objet en question est une matrice d’imprimerie qui a servi à la fabrication d’étiquettes de vin. Celle-ci est constituée de deux plaques en laiton gravées et provient de la région d’Epernay en Champagne. La grande plaque, produisant l’étiquette principale, fait 110 mm sur 97 mm et pèse 569 grammes. Il y est gravé, en Français et à l’envers : « Frédéric Prince de Anhalt » et en bas « Prince impérial ». La petite mesure 55 mm sur 38 mm et pèse 101 grammes. Y figure un blason surmonté d’une couronne de type royal ou princier. Pas d’indication d’un vin, de Champagne ou d’ailleurs …

Initialement, n’ayant pas de connaissance particulière en imprimerie, j’ai pensé que cette matrice datait de la fin du XIXe ou début du XXe siècle, ainsi que les étiquettes qu’elle avait produites. L’étiquette aurait pu rendre hommage ou être commandée par des descendants de la lignée des ducs et princes d’Anhalt [1], dynastie ancienne et célèbre en Allemagne comme on va le voir.

Le vrai-faux Frédéric Prince de Anhalt

Mais lorsqu’on tape « Frédéric Prince de Anhalt » sur un moteur de recherche, on tombe tout de suite sur plusieurs articles relatant la vie rocambolesque d’un citoyen américain, né allemand en 1943 et toujours vivant en 2026, qui se fait appeler « Frédéric Prinz von Anhalt » [2 , 3].

En fait, ce n’est nullement son nom de naissance, mais un nom hérité de son adoption en 1980 par une dame de 82 ans (il avait alors 37 ans et des vrais parents biologiques). Cette vieille dame, décédée peu de temps après l’adoption, était la princesse Marie-Auguste d’Anhalt (1898-1983), fille et sœur des deux derniers ducs régnant d’Anhalt (respectivement Edouard et Joachim-Ernest). Elle était aussi la veuve du prince Joachim von Hohenzollern (fils du Kaiser Guillaume II) et à ce titre a été altesse impériale et royale, princesse de Prusse. Leur unique enfant, mort au Chili, aurait été un ami proche du nouveau « Frédéric d’Anhalt ».

La princesse Marie-Auguste d’Anhalt

L’adoption a permis à notre homme de prendre en toute légalité, et moyennant le versement d’une rente, le nom de sa mère adoptive. Il en a profité pour changer son prénom pour Frédéric, de façon tout aussi légale. Muni officiellement ce patronyme prestigieux, il est parti aux USA et y a fait fortune dans des activités de jeu, casino, boites de nuit, affaires diverses. Pour ne pas faire plus de publicité à ce personnage douteux, très trumpien (dont il est d’ailleurs fervent supporter), je laisse le lecteur découvrir son parcours, son mariage avec une actrice célèbre qui lui a ouvert les portes d’Hollywood, ses candidatures ratées au gouvernorat de Californie.

Il a continué à s’enrichir par la vente, à son tour, de son nom prestigieux, ce qui a provoqué la fureur et consternation des authentiques descendants des Anhalt qui s’estiment seuls légitimes à porter ce nom [3]. Car la vraie lignée des « von Anhalt », ce n’est pas rien dans le monde germanique …

La principauté d’Anhalt, ses « vrais » princes et ducs

La maison d’Anhalt est l’une des plus anciennes familles princières de l’Allemagne, une branche de la célèbre maison d’Ascanie, issue de Henri Ier d’Anhalt qui reçut la principauté d’Anhalt à la suite du décès de son père le duc Bernard III de Saxe en 1212.

A gauche : Le blason de la Principauté d’Anhalt (XIIIe siècle). (Source Wikimedia Commons). A droite, détail de la petite matrice (vue inversée) reproduisant le blason [4] surmonté de la couronne princière.
Carte des 16 länders allemands après la réunification de 1990

Initialement inclus dans la Saxe, Anhalt s’en est détachée et a été un état autonome pendant 7 siècles, sous la forme d’une principauté sur laquelle ont régné les princes (et ducs) d’Anhalt  [1] jusqu’à l’extinction de la lignée régnante en 1918. L’État libre d’Anhalt, né en 1918, a fusionné avec la Saxe prussienne pour devenir le Land de Saxe-Anhalt en 1946. C’est toujours un des 16 länder de la république fédérale d’Allemagne (carte).

Si on veut un autre exemple de la puissance de cette lignée, rappelons que la grande Catherine II qui régna sur l’empire Russe de 1763 à 1796 était aussi de la famille, née Sophie d’Anhalt-Zerbst !

Les Frédéric d’Anhalt aux XIXe et XXe siècles

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, on compte trois princes successif portant le nom de Frédéric d’Anhalt :

  • Frédéric Ier (1831 – 1904), qui a régné de 1871 à 1904. Il a participé à la guerre de 1870 contre la France et était présent à la Galerie de Glaces du château de Versailles pour la signature de la capitulation de la France.
  • Frédéric II (1856 – 1918), deuxième fils du précédent, il lui a succédé à sa mort et a régné de 1904 à 1918. Il est mort sans descendance.
  • Frédéric III (Leopold Friedrich, 1938 – 1963).  C’est le fils du dernier prince régnant d’Anhalt, Joachim-Ernest, prince jusqu’en 1918 et mort prisonnier de l’URSS au camp NKVD n°2 (ex Buchenwald) en 1947. Léopold Frédéric a été à la tête de la maison ducale jusqu’à son décès prématuré à Munich d’un accident de voiture. Il n’a jamais régné puisqu’après 1918, le duché d’Anhalt est devenu une république sous le nom d’État libre d’Anhalt puis a été intégré dans le Land de Saxe Anhalt. C’est aussi, accessoirement, le neveu de la princesse Marie-Auguste d’Anhalt, la vieille dame du début de l’histoire….

L’enquête rebondit

Difficile jusque-là de rattacher à l’un ou l’autre des Anhalt, vrais ou vrai-faux, les étiquettes produites avec ces matrices. Deux éléments ont permis d’avancer dans l’enquête.

Le premier a été de retrouver dans ma collection, totalement par hasard [5], une étiquette de Champagne très vraisemblablement produite par ces deux matrices ! La voici :

Les inscriptions et éléments décoratifs dorés en relief de l’étiquette et leurs dimensions sont identiques à celles des matrices. Mais cette étiquette ne date pas de la fin du XIXe-début du XXe siècle. Le nom de ce champagne est une marque auxiliaire (ou marque d’acheteur) de la seconde moitié du XXe siècle. En effet, l’obligation de reporter sur les étiquettes de champagne le numéro d’immatriculation donné par le comité interprofessionnel des vins de Champagne (ici MA 1.397.119) date d’un décret de 1952 [6]. Le type de numérotation ayant été modifiée en 1985, cette étiquette a donc été produite entre 1952 et 1985 !

L’autre élément a été, au terme d’une longue enquête, l’identification de l’imprimerie d’où proviennent les matrices. Il s’agit de l’ancienne imprimerie Edouard Plantet à Aÿ. L’ancien chef de production au moment de la fermeture de l’imprimerie en 2008 [7] m’a confirmé que ce type de matrices métalliques plates étaient utilisées dans les années 1960, avant le passage à des matrices souples pour rotatives dans les années 1970. Elles ont été utilisées pour les impresssion dorées en relief que l’on identifie bien sur l’étiquette et la collerette.

Nous avons donc affaire à des matrices et une étiquette de champagne des années 1960. Aucune chance que l’étiquette ait été commandée par le « vrai-faux » Frederich Prinz von Anhalt » né en 1943, qui n’a obtenu le droit de porter ce nom qu’en 1980.

L’étiquette et ses matrices auraient-elles été créées pour Léopold Frédéric (III), seul du nom vivant dans les années 1960 ? Est-ce une cuvée créée par sa famille pour lui rendre hommage, puisqu’il est décédé accidentellement à 25 ans en 1963 ? Je n’ai pas retrouvé de trace de cette marque de champagne et il n’a pas été possible de consulter les archives du CIVC pour identifier le demandeur de l’enregistrement de cette marque auxiliaire. Certains détails restent troublants : le vrai prénom de Frédéric III d’Anhalt était Leopold Friedrich et non « Frédéric » à la française. La mention purement commerciale de « Prince Impérial », sur matrice principale de l’étiquette et la collerette, serait surprenante venant d’un héritier de la haute noblesse allemande, pour qui les titres ne s’improvisent pas. Une part de mystère subsiste…

Liens et références :

  1. Liste des souverains d’Anhalt, source Wikipédia en Français. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_souverains_d%27Anhalt
  2. Guy Adams. Frédéric Von Anhalt. Prince sans rire. © Courrier International. Publié le 17 février 2010, mis à jour le 10 juin 2022. https://www.courrierinternational.com/article/2010/02/18/prince-sans-rire
  3. François Beautemps. Le vrai-faux prince von Anhalt bouleverse l’arbre généalogique de la célèbre maison princière. © Revue Dynasties, 20 février 2022. https://revuedynastie.fr/le-vrai-faux-prince-von-anhalt-bouleverse-larbre-genealogique-de-la-celebre-maison-princiere/
  4. Le blason des Anhalt est ainsi décrit : « Mi-parti d’argent, à l’aigle de gueules, membrée, becquée et languée d’or (de Brandebourg) et burelé de dix pièces de sable et d’or (de Ballenstedt) au crancelin de sinople, brochant en bande sur le tout (de Saxe) ». Le « crancelin de sinople » est bien visible dans la moitié droite de la matrice, le burelé (les 10 bandes horizontales de 2 couleurs différentes) n’apparait pas car son impression en couleur à plat n’utilise pas la matrice.
  5. C’est en recherchant des étiquettes anciennes de champagne « blanc de blanc » pour un ami collectionneur spécialiste du sujet, que je suis tombé sur l’étiquette d’Anhalt, classée parmi les inclassables, faute de lieu de production et de nom de producteur.
  6. Le Décret du 1er juillet 1952 concernant l’appellation d’origine contrôlée « champagne » définit un certain nombre d’obligations pour l’étiquetage du champagne, dont celle pour les étiquettes et tous documents commerciaux de « comporter les immatriculations prescrites par le comité interprofessionnel du vin de Champagne en matière de réglementation des cartes professionnelles. » . Consultable sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15648231/f36.item. Nous remercions le Comité Champagne (CIVC) pour son aide.
  7. Florian LAVAL a aujourd’hui quitté les métiers de l’imprimerie et a repris avec sa sœur Aurore le domaine familial, le Champagne Michel Laval, à Boursault (51480). https://champagne-laval.fr/

© Texte posté le 10/03/2026

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Stari Most, le Vieux Pont de Mostar

Cette étiquette de vin blanc de cépage Žilavka représente le Vieux Pont ottoman de MOSTAR , emblème de cette ville de Bosnie-Herzégovine (Stari Most signifie « Vieux Pont »). L’étiquette date de la fin des années 1970, la Bosnie-Herzégovine était alors un des états composant la fédération de Yougoslavie, de régime communiste indépendant de l’URSS. C’était aussi un temps où les nombreuses communautés yougoslaves, Serbes orthodoxes, Croates et Slovènes catholiques, Bosniaques musulmans et bien d’autres (Albanais, Kosovars, Macédoniens…) vivaient en paix, ou du moins ensemble.

Ce superbe pont, joyau de l’architecture ottomane, symbole du multiculturalisme balkanique, a eu un destin tragique.

Mostar est la capitale de la région d’Herzégovine, située au sud de la Bosnie, à 125 km au sud de Sarajevo et à 50 km de la côte adriatique, qui reste croate.

La date de 1353 indiquée sur la collerette de l’étiquette n’est pas celle de la construction du pont, mais celle de la première mention de ce vin dans une charte de Stefan Tvrtko Ier (1338-1391), roi de Bosnie, qui concernait Čitluk, une petite ville jouxtant Mostar, où est située la « vinarija » productrice.

Recto verso de la notice appendue au col de la bouteille de Žilavka Mostar, expliquant en trois langues l’historique du vin.

Malgré les mentions en français et en allemand, cette bouteille richement habillée ne semblait pas destinée à l’exportation. L’étiquette a été décollée d’une bouteille récupérée à Mostar, dans les casiers à verre d’un restaurant. L’organisme producteur du vin, HEPOK, était une entreprise d’état (conglomérat agricole herzégovien) créée en 1956 sur une base beaucoup plus ancienne, 1886 selon le site de la marque. L’entreprise a été privatisée en 2007 et produit toujours des vins de qualité, mais sans référence au pont de Mostar sur les étiquettes contemporaines [1].

Autre étiquette de Žilavka produit par HEPOK à Mostar en 1978, avec une illustration différente du Vieux Pont. Comme cela se faisait souvent dans les ex-pays de l’Est, même si le vin n’était pas millésimé, l’étiquette l’était sous la forme d’un tampon-date ou de petites encoches en face du mois et de l’année de production.

Le pont de Mostar, lui, aurait été construit entre 1557 et 1566 [2] [3] sur ordre du sultan ottoman Soliman le Magnifique, qui régnait sur toute la région des Balkans depuis la fin du XIVe siècle. C’est l’œuvre de Mimar Hayruddin, disciple du célèbre architecte Sinan. Ouvrage unique pour l’époque, constitué d’une seule arche en dos-d’âne de 27 m de portée, 4 m de largeur et 29 m de longueur, il surplombait la rivière Neretva de plus de 20 mètres. Ses accès étaient gardés par deux tours fortifiées du XVIIe siècle.

Le pont de Mostar à la fin du XIXe siècle. Photographie de Mor (Maurice) de Déchy (1851-1917), alpiniste, écrivain et photographe hongrois. Don à la société de géographie (Paris) le 8 janvier 1892. (Source et Copyright Gallica)

Le pont reliait les deux quartiers de la ville, un quartier à majorité croate chrétienne à l’ouest et un quartier à majorité bosniaque musulmane à l’est. D’une solidité à (presque) toute épreuve, il avait même supporté le passage de tanks allemands lors de la seconde guerre mondiale. Il n’a en revanche pas résisté à la folie destructrice des hommes du XXe siècle.

Entre 1991 et 1995, lors de la guerre de l’ex-Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, sa capitale Sarajevo, ainsi que la ville de Mostar ont beaucoup souffert. D’abord alliés des bosniaques face à l’attaque serbe, les croates se sont retournés en 1993 contre leurs anciens alliés musulmans dans l’espoir de créer une entité croate « pure » en Bosnie (République d’Herceg Bosna). Comme l’ont fait les serbes, l’armée du conseil de défense croate (HVO) a massacré, violé, déporté, terrorisé les populations civiles bosniaques non croates [3]. Mostar a ainsi été l’épicentre de combats entre les deux armées pendant presque un an. Citons un extrait du remarquable texte d’Etienne Madranges, avocat et ancien magistrat [4] :

« L’une de ses six républiques nées à la suite de la dissolution de la Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, proclame son indépendance en 1992. Sa population est diversifiée : Serbes orthodoxes, Bosniaques musulmans, Croates catholiques. Les nationalismes y sont exacerbés. Elle va subir une guerre qui fera environ 100 000 morts. Les forces serbes et croates lancent en effet une offensive contre les musulmans dans ce qu’il est convenu d’appeler « le nettoyage ethnique ».

Mostar est le théâtre d’un siège impitoyable en 1993. D’innombrables habitants des quartiers non croates sont arrêtés et exterminés. Les mosquées et les édifices emblématiques sont systématiquement détruits. Des crimes abominables sont commis. L’un des enjeux du conflit est le Vieux Pont de Mostar, symbole du multiculturalisme balkanique. »

Destruction du Stari Most par un char croate de l’HVO le 8 novembre 1993. Image extraite du film de l’UNESCO [5]

Le pont est finalement détruit par les forces du conseil de défense croate (HVO) le 9 novembre 1993, dans le but d’interrompre les passages bosniaques et empêcher le ravitaillement en vivres et munitions de l’enclave musulmane isolée. L’émotion internationale est vive :

« Un chef d’œuvre coule. Une part d’humanité s’écroule. » [4] 

Les enregistrements vidéo de cette catastrophe sont consultables en ligne dans le film que l’UNESCO a consacré au pont de Mostar, sa destruction et sa reconstruction [5].

Car le pont a été reconstruit, presqu’à l’identique, sous l’égide de l’UNESCO, avec le soutien financier de la banque mondiale, des autorités locales, de l’Italie, les Pays Bas, la Croatie et du conseil de l’Europe. Les travaux ont commencé en juin 2001, utilisant les techniques originelles et des équipes mixtes, bosniaques et croates [6]. Le « nouveau vieux pont » a été inauguré le 22 juillet 2004 et classé au patrimoine mondial l’UNESCO en 2005.

En 2013, six membres du commandement de l’HVO croate ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité par le Tribunal Pénal International de l’ex-Yougoslavie (TPIY), pour les exactions commises sur les civils bosniaques musulmans. La destruction du pont de Mostar était également à l’ordre du jour du procès. En première instance, les juges du TPIY ont estimé que sa destruction « était disproportionnée aux gains militaires obtenus. Il s’agit donc d’un acte illégal et, en l’espèce, d’un crime de guerre ainsi que d’un crime contre l’humanité, s’agissant « d’un acte sous-jacent de persécutions pour des motivations politiques, raciales ou religieuses » » [7]. Ce jugement a été annulé en appel, la destruction du Vieux Pont a été finalement considérée comme un objectif militaire, ne justifiant en soi aucune sanction pénale [4] [7].

Photographie du quartier du « Nouveau vieux pont » de la vieille ville de Mostar en 2011. Photo et Copyright : © Silvan Rehfeld   whc.unesco.org/fr/documents/120230

Symbole de la réconciliation entre bosniaques et croates, le pont reconstruit n’a pas effacé toute défiance, rancœur, ou hostilité entre les deux communautés qui, bien qu’à nouveau physiquement réunies de part et d’autre de la rivière, ne se mélangent ni ne fraternisent [2]. Les tensions se retrouvent au niveau de l’état bosniaque, l’équilibre intercommunautaire y est fragile malgré une co-présidence tripartite (un serbe, un croate et un bosniaque).

Comme les bouddhas de Bâmiyân détruits à l’explosif par les talibans afghans, les mausolées de Tombouctou détruits à l’explosif par les djihadistes du Sahel, les temples de Palmyre partiellement détruits à l’explosif par daesh, n’oublions pas le pont de Mostar.

Pierre commémorative sur le pont reconstruit. Source et  Copyright : [2]

Liens et références :

  1. Site de la société HEPOK. https://hepok-mostar.ba/en/home-2/ ).
  2. Site Monuments du monde. Histoire du pont de Mostar. https://www.merveilles-du-monde.com/Pont-de-Mostar/Histoire-du-pont-de-Mostar.php).
  3. Aline Cateux. Mostar : la guerre de 1992 n’a pas eu lieu. Invisibilisations et conséquences. Revue Historique des Armées 2022/1, N° 304, p 41-52. https://shs.cairn.info/revue-historique-des-armees-2022-1-page-41?lang=fr
  4. Etienne Madranges. La destruction du pont de Mostar : crime contre l’humanité ou simple acte de guerre ? Journal Spécial des Sociétés, Chronique n°266, 10 août 2025. https://jss.fr/post/La_destruction_du_pont_de_Mostar_:_crime_contre_l-humanite_ou_simple_acte_de_guerre_-6098. Extraits reproduits avec l’aimable autorisation de l’auteur et de M. Cyrille de Montis, rédacteur en chef.
  5. Le Vieux Pont de Mostar: un Symbole d’Espoir. Film UNESCO publié sur Youtube le 24 avril 2018 (https://www.youtube.com/watch?v=oXeLn5ZQVSw)
  6. La reconstruction a été réalisée sous la supervision d’un français, le Pr Léon Pressouyre (1935-2009), historien spécialiste de l’art médiéval, ancien maître de recherches au CNRS et ancien vice-président de la Sorbonne. https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Pressouyre
  7. Pierre Hazan. La destruction du Vieux Pont de Mostar est-elle un crime de guerre ? Justiceinfo.net. Publié le 10/12/2017. https://www.justiceinfo.net/fr/35704-la-destruction-du-vieux-pont-de-mostar-est-elle-un-crime-de-guerre.html
Timbres-poste montrant les différentes époques du Vieux Pont de Mostar. 1. 1452, avant la construction du pont, simple passerelle en bois ; 2. Timbre de 1906, la Bosnie Herzégovine fait partie de l’empire austro-hongrois ; 3. 1966, timbre de l’époque yougoslave commémorant les 500 ans de la construction du pont ; 4 :2006, le pont reconstruit. Noter que le timbre commémoratif (cinquantenaire de la première édition Europa-CETP en 1956) provient de la république serbe de Bosnie Herzégovine !

© Texte posté le 03/01/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Les 175 ans de Hermann Müller

Une étiquette sobrissime, un nom énigmatique :  175 M-T. Il ne s’agit pas de célébrer la sortie d’un nouveau canon de 175 mm [1] ni d’une moto trial de 175 cm3.

Mais de célébrer, en cette fin d’année 2025, le 175è anniversaire de la naissance de Hermann Müller, l’inventeur du cépage Müller-Thurgau (M-T) [2]. Peu connu en France, le Müller-Thurgau est un cépage très répandu en Allemagne (environ 11 000 hectares, soit 10,6 % de la superficie totale du vignoble), en Suisse alémanique, en Autriche et au Luxembourg. On le cultive aussi en Belgique, Italie (Haut Adige, Dolomites), Hongrie, Slovénie, Croatie, Nouvelle Zélande, … et en France dans l’AOC Moselle.

Hermann Müller (1856-1927)

Hermann Müller est né le 21 octobre 1850 à Tägerwilen, village allemand proche de Constance, dans une famille de boulangers et de vignerons.

Professeur de sciences, il a ensuite dirigé la station expérimentale de physiologie végétale de l’Institut de recherche de Geisenheim, près de Mayence, de 1876 à 1890. En 1882, il crée un nouveau cépage à partir du croisement de ce qu’il pensait être du Riesling et du Silvaner.

C’est de cette confusion que provient le nom de Rivaner souvent donné à ce cépage (en Suisse ou au Luxembourg) ou de noms plus ou moins dérivés : Rivana en Autriche, Riesling-Sylvaner ou Riesling-Silvaner en Suisse et Nouvelle Zélande, Rizlingszilváni en Hongrie, Rizvanac en Croatie, Rizvanec en Slovénie [3] [4].

Etiquette de Rivaner de la Moselle Luxembourgeoise des années 1970-80, avec l’indication du croisement de cépages erroné

En réalité, le Müller-Thurgau est un croisement entre le Riesling et la Madeleine Royale, cépage rare lui-même issu d’un croisement naturel entre le Pinot Noir et le Frankenthal (raisin noir de table ou de cuve qui prend aussi les noms de Trollinger en Allemagne, Vernatsch au Tyrol du Sud, Schiava grossa en Italie, Chasselas de Jérusalem, Gros bleu, prince Albert en France…). Vous suivez ?

Au royaume des cépages, les noms sont aussi un voyage … [5]

Le Müller-Thurgau B est donc un cépage à raisins blancs issu d’un croisement Blanc x Noir. Au départ, il n’eut aucun succès. Aussi, quand on proposa en 1891 à Hermann Müller de fonder un institut de recherche en Suisse, à Wädenswil dans le canton de Zurich, il emporta ses nouveaux cépages, sans plus de succès. A sa mort en 1927, toujours pas de débouché ni d’exploitation pour ce qui ne s’appelait pas encore le Müller-Thurgau.

Ce serait finalement grâce à un de ses employés que le succès est arrivé. Selon certaines sources, dont le site du producteur suisse de notre étiquette M-T 175 [2], cet employé a rapporté en 1913 des plants en Allemagne, à l’Institut de recherche de Geisenheim, et a baptisé le cépage « Müller-Thurgau » en hommage à son créateur, Hermann Müller, et au canton suisse de Thurgovie (Thurgau en allemand), qui borde le lac de Constance.

D’autres sources font état d’un retour illégal du cépage Müller-Thurgau en Allemagne en juillet 1925, à Immenstaad sur la rive du Lac de Constance, à la suite d’un trafic de contrebande opéré par un certain Jean-Baptiste Röhrenbach à l’aide de pêcheurs du lac [6] [7].

Dans tous les cas, des expérimentations ont été menées en Allemagne et en Suisse de part et d’autre du lac de Constance, aboutissant à une exploitation commerciale dans les années 1950 et un succès grandissant dans les années 1970.

Deux pays, deux noms pour le même cépage

La raison du succès ? Le Müller-Thurgau est facile à cultiver, offre des rendements élevés, et s’adapte facilement aux zones septentrionales ou froides en raison de son cycle court. A la dégustation, il produit un vin harmonieux, facile à boire, avec un fruit frais et une acidité équilibrée. C’est ce qui en a fait un vin de prédilection des vignerons depuis le milieu des années 1970, supplantant des cépages plus exigeants comme le Riesling ou le Silvaner.

Mais après l’apogée des années 1960 à 1990, pendant lesquelles il était le cépage le plus cultivé en Allemagne, le Müller-Thurgau connait un déclin. Pour les raisons inverses à celles qui ont fait son succès : diminution de la consommation globale de vin, effondrement de la consommation de vins de qualités intermédiaire ou inférieure, augmentation des importations de l’étranger de vins courants et peut-être une sensibilité aux maladies qui le rend vulnérable en bio, bien que plusieurs domaines fassent du vin bio 100% Müller-Thurgau. En France, 20 hectares étaient plantés en Müller-Thurgau en 2018 (moins de 10 hectares en 2000) [3]. Il fait partie, avec l’auxerrois, le pinot gris et le pinot noir, des 4 cépages principaux de l’AOC Moselle, créée en 2011 et dont 60% de la production est en bio [8].

Hermann Müller a également contribué à de nombreuses avancées dans la recherche viticole. Il a étudié la biologie florale de la vigne, le métabolisme des plantes, les maladies comme le mildiou et les mécanismes de fermentation alcoolique. Il est également considéré comme un précurseur de l’industrie moderne des jus de fruits. Plusieurs expositions et manifestations lui ont rendu hommage en 2025, en particulier autour du lac de Constance [6] et du lac de Zurich [9].

Liens et références :

  1. Un canon de 175 mm a bien existé.  Le canon autoporté M107 de 175 mm (6.9 inches) a été utilisé par l’armée américaine des années 1960 à la fin des années 1970, et par d’autres armées jusqu’en 2024.
  2. Site du domaine viticole suisse 8247, producteur de la cuvée M-T 175 de notre étiquette. https://www.8247.ch/2025/06/12/jubilaeumswein-zum-175-geburtstag-von-hermann-mueller-thurgau/
  3. Catalogue des vignes cultivées en France. Site PlantGrape du centre INRAE de Montpellier. https://www.plantgrape.fr/fr/varietes/varietes-a-fruits/179
  4. Site « Les cépages » dirigé par Raymond Groeninger. Site internet :  http://www.lescepages.fr . Sur Twitter : https://twitter.com/comagri_france. http://lescepages.free.fr/muller_thurgau.html
  5. Dix-sept Syllabes / C’est bien mais insuffisant / Pour un vrai Haiku !
  6. Anniversaire du vin 2025 – 100 ans de Müller-Thurgau sur le lac de Constance. https://www.bodensee.eu/de/was-erleben/genuss/weinregion-bodensee/mts100
  7. Gabrielle Meton. Le müller-thurgau, ce cépage de contrebande devenu un vin de renommée internationale. L’Alsace, publié le 17 août 2025. https://www.lalsace.fr/magazine-cuisine-et-vins/2025/08/17/le-muller-thurgau-de-cepage-de-contrebande-a-vin-de-renommee-internationale
  8. Site de l’Organisme de Défense et de Gestion de l’AOC Moselle. https://www.vins-aocmoselle.fr/fr/le-vignoble.html
  9. Musée de la viticulture sur le lac de Zurich. Exposition spéciale : « Müller-Thurgau ». https://weinbaumuseum.ch/blogpost/sonderausstellung/?fbclid=IwY2xjawNGGaZleHRuA2FlbQIxMAABHuaJ-IZWId0rwsY19sxzzjTNQKIl6lkG-VMSQAWX3an1VUb0TI-4w2iiizmS_aem_u2KgAeFhzUL9mOx1ivOQKw

© Texte posté le 06/12/2025

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Clos du Chapitre, vins de chanoines

Cette étiquette de « Clos du Chapitre de Gevrey Chambertin, ancienne propriété des Evêques-Ducs de Langres« , est une véritable machine à remonter le temps. Et source de quelques interrogations. Elle va nous faire voyager dans le passé, nous éloigner un peu du monde du vin et de ses étiquettes, mais on y reviendra à la fin..

Langres au Moyen Âge, son évêque, son chapitre

Transportons-nous à Langres à la fin du Moyen Age, disons aux XIIIe – XIVe siècles. Langres, actuelle sous-préfecture de Haute Marne, belle ville fortifiée dont les remparts médiévaux enserrent de nombreux et anciens bâtiments ecclésiastiques, avait à cette époque un rayonnement tout particulier.

Vue de Langres au XVIIe siècle. Au premier plan, la Marne. Gravure de Johan Peeters Delin (vers 1660)

Langres est présentée par les historiens du Moyen Âge comme un modèle de seigneurie ecclésiastique. La puissance de l’église est alors très importante. Celle de l’évêque de Langres encore plus. Langres est un tous premiers évêchés primitifs de la Gaule gallo-romaine, fondé au IIème siècle, position éminente héritée de l’ancienne capitale des Lingons : Andematunum. Et c’est l’un des plus vastes. Il s’étendait sur une partie de la Champagne, de la Franche Comté et de la Bourgogne, alors duché indépendant rallié au Saint Empire germanique. Dijon, pourtant capitale des ducs de Bourgogne et résidence des évêques de Langres pendant plusieurs siècles, a dû attendre 1731 pour avoir son propre évêché. Dans une bulle de l’année 1439, le concile de Bâle soulignait l’importance du diocèse de Langres, qualifié, qualifié « d’insigne et de fameuse parmi les autres églises du royaume de France » [1].

Les seigneurs-évêques de Langres avaient aussi un pouvoir temporel fort. Issus de la haute noblesse, ils étaient proches du pouvoir royal, avaient acquis les titres de pairs de France (1216) et de ducs (1354) [2], comme le rappelle fort justement notre étiquette. L’évêque de Langres participait au sacre du roi de France à Reims avec une fonction protocolaire élevée.

Cependant, malgré ce haut rang, les évêques de Langres (comme la plupart des autres évêques d’ailleurs) ont de tout temps été confrontés à un contre-pouvoir local presque aussi puissant que le leur : le chapitre de « leur » cathédrale. A Langres, le chapitre de la cathédrale Saint Mammès [3].

Pilier gravé de la cathédrale Saint Mammès de Langres (© histoiresdetiquettes.com)

Les chanoines et leur chapitre

De nos jours, on a un peu oublié ce qu’étaient les chanoines, leurs fonctions, leur pouvoir, cette catégorie de religieux ayant été supprimée par la Révolution française [4]. Les chanoines étaient des membres du clergé (clercs) voués à la vie séculière le plus souvent, ce qui les différenciaient des moines [5]. Ils étaient rattachés à une cathédrale ou à une collégiale. Réunis en chapitre, ils avaient pour mission première d’assurer la liturgie, les prières et les chants lors de tous les offices. Au siège d’un évêché, ils avaient aussi la charge de toute l’intendance de la cathédrale et du diocèse : réparations des bâtiments, gestion des biens de l’évêché, conservation des manuscrits. Ils étaient également responsables des écoles (la totalité de l’enseignement était religieux) et des soins aux malades et indigents. A Langres, c’est le chapitre de la cathédrale St Mammès qui a créé le premier hôpital de la ville en 1201.

Les bâtiments et biens qui leur étaient dédiés, souvent leur propriété [6], étaient dits canoniaux par opposition aux bien épiscopaux de l’évêque. A cette époque, les chanoines de Langres étaient souvent (mais pas toujours) ordonnés prêtres et avaient quasiment toujours des sacrements majeurs (diacres, archidiacres). Et ils étaient le plus souvent (mais pas toujours) issus de la noblesse.

Le pouvoir du chapitre de Langres et de ses chanoines était immense. Comme le résume Hubert Flammarion [7]: « Durant le haut Moyen Âge, la situation (de Langres) est celle d’une polarité religieuse double, avec la cathédrale Saint-Mammès à Langres, et l’évêque en résidence à Dijon. (…) Le pouvoir sur la ville est partagé en deux, c’est une « co-seigneurie ecclésiastique ». Mais l’influence canoniale est prépondérante (…). Le chapitre domine la cathédrale et la ville. »

Le chapitre cathédral de St Mammès était, selon le même auteur, « une institution nombreuse, riche et puissante ». Au XIIIe siècle, il se composait de 48 chanoines (à peu près autant qu’à Paris), parmi lesquels 9 dignitaires : le Doyen, leur chef, élu par ses pairs, un chantre (normal, vu leur fonction première), un trésorier, 6 archidiacres en charge des paroisses des 6 territoires du diocèse, et les chanoines ordinaires. Le chapitre de Langres jouissait de privilèges particuliers, par exemple l’exemption de la juridiction épiscopale, temporelle et spirituelle, ainsi que celui d’élire l’évêque de Langres ! Ce privilège autoproclamé, jamais confirmé par le Pape, acquis par l’usage et l’accord tacite du Roi, a fonctionné pendant deux siècles (jusqu’en 1516) [6], hormis quelques exceptions.

Langres, évêché frontière

Par sa localisation géographique à la frontière entre le royaume de France, le duché de Bourgogne et l’empire germanique, Langres était à cette époque une ville stratégique, un évêché-frontière [7, 8].

En 1200, le roi de France est Philippe Auguste. A son accession au trône de France, le royaume de France n’est presque rien en comparaison des possessions de ses voisins-ennemis anglais ou germaniques. A la fin de son règne, la France que nous connaissons commence à se dessiner. Les deux cartes d’après Léon Mirot l’illustrent parfaitement (le domaine royal est en bleu, les domaines plutôt favorables à la couronne en vert foncé).

Sur les deux cartes, les possessions ecclésiastiques sont en jaune. On voit que l’une des plus étendue après le Comtat Venaissin, possession papale, est le fief du duc-évêque de Langres (flèche rouge à droite), juste avant ceux de l’archevêque de Reims et des évêques de Chalons, Laon, et Beauvais. Bien que proche du pouvoir royal, le fief de l’évêque de Langres était continuellement menacé d’être grignoté par ses voisins de l’« intérieur », les comtes de Champagne au nord, les ducs de Bar à l’ouest, qui étaient pourtant, comme les ducs de Bourgogne au sud, en partie ses vassaux. 

Les chanoines de Langres ont, eux aussi, toujours témoigné un soutien indéfectible au Roi de France. Cela s’est traduit en retour par « les bonnes grâces royales », selon Michel Legrand [1]: « Il est remarquable que tous les rois de France depuis Philippe le Bel jusqu’à Louis XII aient exprimés par des « lettres gardiennes » la sauvegarde spéciale en laquelle ils entendent maintenir les chanoines de Langres ». Le chapitre de Langres a toujours bénéficié d’un fort soutien du pape, avec qui il avait des liens directs, court-circuitant souvent la hiérarchie ecclésiastique (évêque, archevêque de Lyon), surtout pendant les graves conflits qui ont l’ont opposé le chapitre à « son » évêque.

Les conflits entre évêque et chapitre de Langres

Comme le souligne Michel Legrand, le chapitre de Langres « n’échappe pas non plus à cette loi commune qui veut que les évêques soient en conflit perpétuel avec les chapitres de leurs cathédrales ; mais à Langres, cette animosité a pris des proportions singulières, notamment au xive siècle, sous l’épiscopat de Louis de Poitiers. » [1]

Troisième d’une série d’évêques imposés par le pape, Louis de Poitiers devient évêque de Langres en 1318, sans l’accord du chapitre. Son passage à Langres est décrit comme apocalyptique par l’abbé Mathieu : « Cet homme turbulent et emporté, plus propre à commander une troupe de brigands qu’à régir un diocèse, se porte à des violences inouïes envers son chapitre qui lui avait refusé les clefs de ses caves et de ses greniers. Outré de ce refus, il en fait rompre les portes, s’empare de force des vins, du froment et des provisions des chanoines, dont deux, Jean de Talant et Jean de La Chaume, expirent par suite des mauvais traitements qu’ils éprouvent. (…) Par un attentat inouï, cet homme furibond fait briser les portes de la Basilique, et dans l’excès d’une rage impie et sacrilège, il la pollue lui-même, puis il fait sonner les cloches et célébrer les redoutables mystères par des prêtres étrangers et indignes, qu’il avait fait venir à cette fin, sans qu’elle eût été auparavant réconciliée. Il jette dans les prisons tous les chanoines que ses sbires peuvent trouver, ordonne d’abattre les cloîtres, et de leurs débris fait reconstruire les murailles de la ville, à l’orient. (…) Les chanoines consternés se réfugient à Dijon et ont recours au roi, qui envoie des commissaires pour les réintégrer dans leur église et arrêter le mal. ».

Il faut les interventions conjointes d’autres chapitres cathédraux appelés au secours, du roi de France, d’un jugement du parlement de Paris pour que Louis de Poitiers soit condamné à réparation, et enfin du pape Jean XXII pour que le chapitre soit mis sous la juridiction directe du Saint Siège et que l’évêque de Langres soit transféré à Metz en 1325.

Ambiance … On remarquera que le vin est en partie à l’origine du conflit, le chapitre refusant de donner accès à ses caves et greniers à l’évêque et ses hommes. Deux chanoines en meurent, les autres emprisonnés. Il faut dire que, toujours selon Michel Le Grand, depuis « la fin du XIIe siècle – en 1179 exactement- a lieu à Langres un partage des biens entre l’évêque et le chapitre, qui équivaut à une séparation définitive des menses épiscopales et canoniales et à la création d’un domaine capitulaire particulier. Dès lors le chapitre va avoir une vie propre » [6]. Les prétentions de l’évêque à se servir dans les caves et greniers des chanoines étaient totalement illégales.

Vins, clos et domaines viticoles ecclésiastiques

Le vin est essentiel aux sacrements de l’église catholique. La culture de la vigne, la production de vins de qualité étaient consubstantielles de toutes les organisations religieuses et étaient inscrites dans la règle de St Benoit.  Chaque partie du pouvoir ecclésiastique possédait des vignes, la haute hiérarchie (du pape à l’évêque), les chapitres qui avaient le pouvoir financier et assuraient la logistique des diocèses, et les monastères. La Bourgogne était particulièrement riche en ordres monastiques (Cluny, Cîteaux) qui ont essaimé en Europe puis dans le monde entier avec leur savoir-faire viticole. Langres était un foyer cistercien (de Cîteaux).

En Bourgogne, les vignobles qui sont devenus ensuite les climats les plus célèbres ont été l’œuvre des moines ou des moniales [9, 10].  L’actuel clos de Vougeot, cité pour la première fois en 1212, a été patiemment constitué par l’abbaye de Cîteaux. Le clos de Tart, à Morey, est issu de la vente en 1141 d’un domaine viticole par les hospitaliers de Brochon à la jeune abbaye Notre-Dame de Tart, première maison féminine de l’ordre cistercien. Le clos Saint Vivant (actuel grand cru Romanée-Saint-Vivant) doit son nom au prieuré clunisien de Saint-Vivant de Vergy, fondé entre 894 et 918 qui avait des vignes à Vosne. Le clos de Bèze, à Gevrey Chambertin, doit son nom à l’abbaye bénédictine de Saint-Pierre de Bèze, fondée en 630 à 30 km au Nord-Est de Dijon.

La première mention d’un clos à Gevrey appartenant à l’abbaye de Bèze figure dans un acte de 1219 par lequel les moines en grande difficulté financière cèdent leur clos aux chanoines de la cathédrale de Langres. Le Pr Jean-Pierre Garcia, de l’Université de Bourgogne, complète : « Par quelques autres achats de terres contigües, ils (les chanoines) parviennent à se rendre propriétaires d’un clos homogène d’environ 50 journaux qu’ils mettent en fermage à différentes associations de vignerons de Gevrey. » [10]. Ainsi, le chapitre de la cathédrale Saint Mammès de Langres a été propriétaire de l’actuel Chambertin Clos de Bèze de 1219 jusqu’à sa vente à un particulier en 1626, que le chapitre a bien regretté par la suite.

Au moyen âge, à coté de ses célèbres monastères et abbayes, la Bourgogne comptait 3 diocèses : Autun, cité romaine majeure et autre évêché bourguignon très ancien et puissant [5], Langres et plus tard Chalon sur Saône. Chaque évêque et chapitre cathédral possédait des vignes dans les meilleurs climats bourguignons voisins. Leurs zones d’influence étaient héritées de celles des anciennes tribus gauloises. Citons Jacques Bazin, historien local [11] :

« Le pouvoir, la richesse se trouve à Autun et à Langres, métropoles des Eduens et des Lingons. Jusqu’à la Révolution, les diocèses, les circonscriptions administratives et politiques, les zones d’influence économiques maintiennent les vieilles frontières celtes, situées entre Eduens et Lingons, entre Nuits et Gevrey. ».

Ou encore Henri Magnien [11]

« Il faut préciser que la paroisse de Gevrey se trouvait la dernière en place du diocèse de Langres en tirant vers la Sud, au pied de la Côte surplombant les vignobles puis la plaine en direction de l’Est vers la Saône. Le village de Morey St-Denis situé à 4 km au Sud dépendait du diocèse d’Autun, jusqu’en 1731, date de création du diocèse de Dijon. Cette démarcation reprenait exactement les limites des anciennes tribus gauloises Eduens et Lingons. »   

La répartition des vignes était donc schématiquement : pour Autun, la côte de Beaune et le sud de l’actuelle côte de Nuits ; pour Langres, le nord de l’actuelle côte de Nuits en remontant jusqu’à Dijon, alors plus grand domaine viticole de Bourgogne ; pour Chalon, la côte Chalonnaise et une partie du Mâconais.

Mais il y avait bien entendu des exceptions. Par exemple, le Chapitre d’Autun possédait des vignes à Chenôve, tout près de Dijon [5]. Inversement, le domaine de Blagny, contigu à Meursault au cœur de la Côte de Beaune, était la propriété du chapitre cathédral de Langres, qui en a fait don à l’abbaye cistercienne de Maizières en 1184. Le site du domaine actuel nous précise que « La grange alors installée par l’abbaye deviendra au cours du XIIIe siècle une de ses plus importantes ressources en vin. » [12].  Gevrey (qui deviendra Gevrey-Chambertin en 1847) a été du XIIIe siècle jusqu’à la Révolution sous la double autorité des abbés de Cluny (abbaye bien plus éloignée que celle de Cîteaux), seigneurs du territoire de Gevrey, et de Langres (évêque et chapitre), la paroisse de Gevrey relevant du diocèse de Langres [11].

Le Clos des Langres (qui aurait pu s’appeler clos du chapitre de Langres), actuel monopole du Domaine d’Ardhuy, a été planté par les moines de Cluny mais tient son nom « de l’inscription de la propriété au chapitre de la Cathédrale de la ville de Langres à partir du Xe siècle » [13]. Cet excellent vin d’AOC/AOP Côtes de Nuits villages est situé à Corgolin, bien au sud de la frontière entre les diocèses de Langres et Autun, sur la zone d’influence d’un autre chapitre, celui de la collégiale de Saint Denis de Vergy. A côté des chapitres cathédraux, il y avait localement deux chapitres collégiaux importants, par exemple ceux de la collégiale de Beaune et de la collégiale Saint Denis de Vergy au diocèse d’Autun (voir carte ). Ces deux cartes issues des travaux de Jean-Pierre Garcia, Guillaume Grillon et Thomas Labbé [14], de l’université de Bourgogne, illustrent la complexité et l’intrication des possessions de clos et celliers ecclésiastiques en Bourgogne au Moyen Âge.

Source : JP Garcia, G Grillon, T Labbé. Terroirs, climats … ou le vin et le lieu en Bourgogne. Terroirs et climats [14]. Reproduit avec l’aimable autorisation de Jean-Pierre Garcia.

On connait assez bien les propriétés du chapitre cathédral d’Autun au Moyen Âge, car elles ont fait l’objet d’un recensement détaillé établi en 1219 par le doyen du chapitre, Clérembaud de Châteauneuf. Dans son histoire des chanoines du chapitre cathédral d’Autun du XIe à la fin du XIVe siècle [5], l’historien Jacques Madignier nous transmet de précieuses informations issues de ce recensement.

En ce qui concerne les vignes du chapitre, « On distinguait quatre grands foyers : le premier était centré sur Chenôve, au sud de Dijon ; le second était localisé au nord de Beaune, à Aloxe, Echevonne ; le troisième s’étalait au sud de Beaune, à Volnay, Monthélie, Meursault, Meloisey ; le dernier occupait les abords de la basse valée de la Dheune, à Perreuil, Sampigny, Dezize-lès-Maranges et au-delà à Saint-Aubin et Baubigny. » (carte ci-contre et [15]) . La surface estimée des vignes directement contrôlées par le chapitre était de « 700 ouvrées, soit une trentaine d’hectares », et la production annuelle de « sept cent cinquante à huit cents muids de vin, soit plus de 1800 hectolitres » (un muid de vin équivalait à 228 litres) [5]

Source : Pr Jacques Madignier. Les chanoines du chapitre cathédral d’Autun du XIe siècle à la fin du XIVe siècle. Editions Dominique Gueniot / Liralest. (reproduit avec autorisation)

Les clos du Chapitre actuels

Résumons : les chapitres et leurs chanoines étaient riches, localement puissants, ils avaient la haute main sur toutes les aspects matériels du diocèse, bâtiments, propriétés foncières, enseignement, soins hospitaliers, et avaient des liens étroits, en particulier financiers, avec les paroisses et les monastères du diocèse. A ce titre, ils exerçaient un contre-pouvoir à celui de l’évêque, avec qui les rapports étaient souvent tendus voire conflictuels. De plus, les biens de l’évêque et du chapitre étaient indépendants depuis le XIIe siècle.

Pour en revenir à notre étiquette de Gevrey-Chambertin, il parait difficile dans ce contexte d’imaginer qu’une vigne dénommée Clos du Chapitre eût été la propriété de l’évêque et non du chapitre lui-même. A moins qu’à une période antérieure à 1179, l’évêque ait donné des terres au Chapitre de sa cathédrale, ou encore que les biens ecclésiastiques aient été répartis entre le chapitre et l’évêque dans le cadre de la co-seigneurie, comme cela a été bien documenté dans le cas de Saint Malo [16]. Ventes, dons ou transferts divers (en particulier depuis la réforme grégorienne) de propriétés agricoles et donc de vignes entre seigneurs, évêques, chapitres, monastères, prieurés ont été continus durant plusieurs siècles.

Carte postale ancienne de l’église et du clos du chapitre de Gevrey-Chambertin

Le Clos du Chapitre de Gevrey-Chambertin est aujourd’hui classé en 1er cru. Etonnamment, ce clos n’est pas cité parmi les climats de Gevrey par le Dr Jules Lavalle dans son Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte d’Or (1855) [17].

Il subsiste quelques autres Clos du Chapitre en Bourgogne et en Beaujolais, témoins d’anciennes possessions viticoles de chapitres cathédraux, collégiaux ou abbatiaux.

S’il ne cite pas celui de Gevrey, Jules Lavalle cite deux vignes à Chenôve-les-Dijon, Le Chapitre et le bas chapitre, visibles sur cette carte de 1891. Comme on l’a vu, ils ont été la propriété du chapitre de la cathédrale Saint Lazare d’Autun pendant plus de mille ans, entre 653 (donation de l’évêque d’Autun au chapitre) et 1789 (saisie comme bien national).

Carte de Chenôve de 1861, Le clos « Le chapitre » et les anciens bâtiments du chapitre sont bien identifiés, pas loin du Montrecul (merveilleux Bourguignons qui font voisiner un clos millénaire d’austères chanoines et une parcelle au nom rabelaisien, dont la pente ouvrait quelques perspectives intéressantes, mais ancienne propriété des ducs de Bourgogne quand même ! Voir aussi notre article sur la pucelle et la putain…)

Une petite parcelle de 8 hectares a survécu à l’urbanisation de cette commune, dont le passé viticole a été important avant le XIXe siècle [18] et qui est maintenant « conurbée » avec Dijon. Le clos millénaire jouxte les HLM des années 1960.

Vendanges au clos du Chapitre de Chenôve, octobre 1978

Les vins sont commercialisés sous le nom de Bourgogne clos du chapitre ou Bourgogne Le chapitre, cette parcelle de Chenôve étant la seule, avec le célèbre Montrecul voisin, a pouvoir indiquer son nom à côté de l’appellation Bourgogne. Depuis 2019, les vins de Chenôve peuvent aussi être aussi vendus sous l’appellation Marsannay, on trouve donc du Marsannay Clos du Chapitre (ex. domaine Sylvain Pataille) issu de la même parcelle.

Le Clos du Chapitre d’Aloxe Corton, actuel 1er cru, a été une autre propriété viticole majeure du chapitre cathédral d’Autun, comme le rappelle sans ambiguïté cette étiquette de la maison Louis Latour. La date de 1550 reste énigmatique, les documents anciens attestent la donation au chapitre d’Autun d’un domaine viticole situé à Aloxe avant l’an 858 [5, 19].  

Pas d’ambiguïté non plus pour le Clos du Chapitre de Fixin, également 1er cru.  Si la Perrière était cistercienne, le Chapitre et les Arvelets appartenaient au chapitre de Langres [20, 21].

Pas de chanoines en revanche pour ce Clos du Chapitre de l’appellation Viré-Clessé dans le Mâconnais, dont l’étiquette nous apprend qu’il était propriété des moines de Cluny.  A côté de Cîteaux, dont les vignobles s’étendaient plutôt dans l’actuelle cote de Nuits, Cluny était l’autre pôle monastique majeur du Xe au XIIIe siècle. Son vignoble s’étendait du beaujolais à la côte de Beaune (mais comme on l’a déjà vu, à la suite de donations, l’abbé de Cluny était devenu seigneur de Gevrey [11, 22], rien n’est simple en Bourgogne…). Ce Clos du Chapitre n’appartenait pas à un collectif de chanoines cathédraux comme les précédents, mais à un monastère. Ceux-ci avaient aussi leurs chapitres, qui désignaient dans ce cas les « assemblées générales » que les moines organisaient périodiquement au sein de leur communauté. Ainsi, le chapitre général de Cîteaux réunissait annuellement plusieurs centaines d’abbés venant de toute l’Europe (l’ordre comptait environ 600 abbayes au début du XIIIème siècle), ce qui n’était pas sans créer des difficultés logistiques d’acheminement et d’hébergement, ainsi que financières [23]. Les moines réservaient peut-être leur meilleure production ou parcelles pour célébrer ces importants chapitres ?

On trouve d’autres Clos du Chapitre pour les appellations Mercurey et Rully en côte chalonnaise et Saint Amour en Beaujolais (ancienne propriété du chapitre de la cathédrale Saint Vincent de Mâcon) .

Une mention spéciale pour Mercurey qui perpétue le souvenir de la dualité évêque/chapitre cathédral en accueillant à la fois un Clos l’Evêque, ancienne propriété de l’évêque de Chalon (au XVIe siècle) et un Clos du Chapitre, probablement une ancienne propriété des chanoines de la cathédrale Saint Vincent de Chalon sur Saône.

Notes, liens et références :

  1. Michel Le Grand. Le chapitre cathédral de Langres de la fin du XIIe siècle au concordat de 1516. Revue d’histoire de l’Église de France, année 1930, 73 pp. 502-532 https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1930_num_16_73_2558
  2. Parcours Langres et son pays. https://langres.fr/wp-content/uploads/2023/06/PARCOURS-LANGRES-BD.pdf
  3. Mammès était un martyr grec dont les reliques ont été déposées dans la cathédrale de Langres au VIIIe siècle
  4. De nos jours, le titre de chanoine est honorifique, conféré par l’évêque à titre de retraite ou de récompense à des prêtres au parcours particulièrement méritant. Un des plus connus est le chanoine Felix Kir (1876-1968), prêtre bourguignon, ancien résistant, homme politique, ancien député et maire de Dijon, qui a popularisé le blanc-cassis qui porte son nom. Un autre titre de chanoine laïc, moins connu bien que traditionnel, est dévolu au président de la République française, « premier et unique chanoine d’honneur » de la Basilique de Saint Jean de Latran, dans la continuité des rois de France depuis Henri IV.
  5. Jacques Madignier. Les chanoines du chapitre cathédral d’Autun du XIe siècle à la fin du XIVe siècle. Éditions Dominique Guéniot, Langres, 2011. Et https://journals.openedition.org/cem/1500 (résumé).
  6. Michel Le Grand. Le chapitre cathédral de Langres. Son organisation et son fonctionnement, de la fin du XIIe siècle au concordat de 1516. Revue d’histoire de l’Église de France. Année 1929, 69, pp. 431-488. https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1929_num_15_69_2522
  7. Hubert Flammarion. Les chanoines, l’évêque, la ville : l’exemple de langres du XIe au XIIIe siècle.https://crulh.univ-lorraine.fr/sites/default/files/users/user921/Flammarion.pdf
  8. Aux origines d’une seigneurie ecclésiastique. Langres et ses évêques VIIIe-XIe siècles ». Société historique et archéologique de Langres. Actes du colloque Langres-Ellwangen, Langres, 28 juin 1985.
  9. Jean-Pierre Garcia. Climats des vignobles de bourgogne comme patrimoine mondial de l’humanité. Édition Presses Universitaires de Dijon, Dijon 2011.
  10. Guillaume Grillon, Jean-Pierre Garcia, avec contribution de Charlotte L’Hermitte. La construction historique du site des Climats. Les parcours thématiques des climats, Parcours historique Nord Sud. Site des vins de Bourgogne. https://www.vins-bourgogne.fr/visites-en-bourgogne/les-incontournables/les-parcours-thematiques-des-climats/gallery_files/site/2962/2963/41223.pdf
  11. Gilles Martin. Histoire de Gevrey en ‘parcelles’ Site Monocépages. https://monocepage.com/histoire-de-gevrey-en-parcelles/ . Les citations de Jacques Bazin, Histoire de Gevrey-Chambertin (1961) et d’Henri Magnien (1926-2016) en sont extraites.
  12. Site du Domaine Chapelle de Blagny, Hameau de Blagny, 21190 Puligny-Montrachet. https://www.chapelledeblagny.vin/fr/notre-domaine.html
  13. Site du domaine d’Ardhuy, 21700 Corgoloin. Clos des Langres monopole. https://www.ardhuy.com/vins/le-clos-des-langres-monopole-rouge
  14. Jean-Pierre Garcia, Guillaume Grillon, Thomas Labbé. Terroirs, climats … ou le vin et le lieu en Bourgogne. Terroirs et climats, pp.42-48, 2017, halshs-01574896. Association Pontus de Tyard et HAL-SHS (Archive Ouverte du CNRS des sciences humaines et sociales). https://shs.hal.science/halshs-01574896v1
  15. Jacques Madignier, Sampigny-lès-Maranges, Histoire millénaire d’un village viticole bourguignon,édition Société d’Histoire et d’Archéologie de Chalon-sur-Saône, 2026
  16. Henri G. Gaignard. Connaître Saint Malo. Editions Fernand Lanore, Paris 1973. Citation : « Les revenus seigneuriaux étaient répartis entre le chapitre et l’évêque, ainsi qu’en avait décidé Jean de Châtillon lorsqu’en 1152 il avait institué la Co-seigneurie ou Seigneurie commune, en même temps que l’Insigne Chapitre. »
  17. Jules Lavalle, Joseph Garnier, Emile Delarue. Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte d’Or. Dusacq, Paris, 1855.
  18. Henri Marc. Histoire de Chenôve près Dijon. Darantière, Dijon, 1893. Réédition Laffitte reprints, Marseille, 1980. Chenôve abrite toujours les pressoirs des ducs de Bourgogne, deux anciens pressoirs construits en 1236, les plus grands et les plus anciens « treulx » de la région avec ceux du Clos Vougeot. https://chenove.fr/les-pressoirs-des-ducs-de-bourgogne
  19. « Le premier acte signalant la présence des chanoines autunois à Aloxe date de 858, dans une donation de l’évêque Jonas au profit de l’Église d’Autun, plus précisément au profit des chanoines et clercs de la cathédrale Saint-Nazaire. L’acte de donation concernait le legs des biens et droits de la villa de Sampigny, ainsi que des biens à Marcheseuil aux marges de l’Auxois. Le même acte confirmait la donation effectuée antérieurement à Aloxe. (Voir A. de Charmasse, Cartulaire de l’Eglise d’Autun, vol. 1, pp. 32-34.). Le second document date de 1289. Il est extrait de la vaste enquête entreprise par le doyen du chapitre cathédral Clérembaud de Châteauneuf concernant tous les biens et redevances que le chapitre possédait à cette date (AD21, G 748). Plusieurs feuillets sont consacrés au domaine capitulaire d’Aloxe » (Communication personnelle du Pr Jacques Madignier)
  20. Site de l’INAO. https://www.inao.gouv.fr/node/33921/printable/print
  21. Site du domaine Pierre Gelin, 21220 Fixin. https://www.domaine-pierregelin.fr/vin-fixin-gevrey-chambertin/vin-fixin-terroir.html
  22. Site de la ville de Gevrey-Chambertin. Histoire du château de Gevrey. https://ville-gevrey-chambertin.fr/un-peu-dhistoire/#:~:text=Le%20Ch%C3%A2teau%20de%20Gevrey%2DChambertin&text=En%201257%2C%20l’abb%C3%A9%20de,se%20poursuivra%20jusqu’en%201275.
  23. François Poillotte. Garnier II de Rochefort, évêque de Langres : Société archéologique et historique du Châtillonnais – Archéologie et histoire à Chatillon sur Seine. http://sahc21.org/garnier-ii-de-rochefort-eveque-de-langres/

© Texte posté le 23/11/2025

Pour Yves et Isabelle Naizot, très affectueusement

Remerciements au Pr Jean-Pierre Garcia et au Pr Jacques Madignier, de l’université de Bourgogne, pour les informations complémentaires et l’accord pour reproduction de leurs cartes.

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours une application d’intelligence artificielle générative.

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