Un Mumm pour une diva…

Cette étiquette ancienne de « Champagne Patti » met en lumière plusieurs personnalités de la France de la seconde moitié du XIXe siècle, bien oubliées de nos jours : Jules Mumm, acteur éphémère de l’histoire mouvementée de la maison de Champagne Mumm, Adelina Patti, cantatrice célèbre à l’époque, mais aussi un des premiers photographes de stars et un graveur historique parisiens .

Le Champagne Jules Mumm

Le Champagne Mumm et sa cuvée Cordon Rouge, tout le monde connait.

La maison Mumm a été fondée à Reims en 1827 par 5 Allemands, trois frères Mumm originaires de Francfort, Gottlieb (1782-1852), Jacobus (1779-1835) et Philipp (1782-1842), associées à Friedrich Giesler, originaire de Rhénanie, et G. Heuser dont on sait moins de choses sinon qu’il possédait déjà une maison de négoce de vin à Reims et était marié à une épouse champenoise. La société s’est appelée initialement P. A. Mumm, Giesler & C°, la mention P. A. faisant référence à Peter-Arnold Mumm (1733-1797), père des trois frères Mumm, ancien banquier devenu en 1761 un important négociant exportateur en vins de Rhénanie, qui les a probablement financés.

Délicate étiquette lithographiée bleu et argent sur fond blanc des origines de la maison Mumm. ( P.A. Mumm & C°)  et l’un des premiers millésimes,1846.

Très rapidement, la maison Mumm P.A. et C° exporte près de 70 000 bouteilles par an sans posséder de vignes ou presque, grâce à une politique d’achat de raisin ou de vin de haute qualité et un réseau de revente étendu. Les acquisitions importantes de vignes par Mumm sont postérieures à 1880.

Heuser quitte la société en 1830, Giesler fonde sa propre maison de Champagne à Avize en 1837.

A la mort en 1852 du dernier des 3 frères fondateurs, Gottlieb, les associés se séparent et constituent deux sociétés indépendantes qui restent toutefois étroitement liées à la « maison mère » Peter Arnold Mumm en Allemagne :

  • G. H. Mumm & Co par Georges Hermann Mumm (1816-1887), fils de Gottlieb, associé à un Français, Guillaume de Bary.
  • Jules Mumm & Co par Jules Mumm (1809-1863), fils de Jacobus.

C’est Jules Mumm et C° et « les aînés et les plus anciens associés » qui conservent le siège social de la maison mère, comme  l’explique ce document publicitaire du Champagne Jules Mumm, un marque page /tarif  datant de 1893 et illustré par Maurice Réalier-Dumas.

Marque page publicitaire des Champagne Jules Mumm et C°, vers 1893 (113 x 32 mm)
Verso du marque-page publicitaire servant de tarif pour les Champagne Jules Mumm et C°

La scission est relativement courte. En difficulté financière à partir de 1903, la maison Jules Mumm & C° est dissoute en 1910 et partiellement rachetée par G. H. Mumm et C° (y compris la marque déposée « Jules Mumm »).

C’est ensuite l’ascension phénoménale de la maison G. H. Mumm & C° jusqu’à la première guerre mondiale ; sa confiscation par la France en 1914 (Georges Hermann Mumm étant resté allemand, bien qu’il ait déposé en 1876 l’habillage au fameux cordon rouge en hommage à la légion d’honneur française) ; la vente aux enchères en 1920 à la Société Vinicole de Champagne ; la reprise par le fils de Georges Hermann au nom du 3ème Reich de 1940 à 1945 ; puis une nouvelle « francisation » de la société, qui s’est appelée à partir de 1946 « G. H. Mumm & C°, Société Vinicole de Champagne, Successeurs », nom que l’on peut voir sur les étiquettes de l’époque jusqu’au rachat par Seagram en 1985 ; puis les reventes successives à d’autres groupes internationaux de vins et spiritueux [1, 2].

Etiquettes du Cordon Rouge G.H.  Mumm & C° millésimes 1913 et 1921 : ajout de la mention « Société Vinicole de Champagne successeurs », d’abord par un tampon apposé sur les étiquettes antérieures à 1920, puis imprimée dans la nouvelle étiquette à partir de 1920.

Le renouveau du Sekt Jules Mumm

Rebondissement récent, des bouteilles de vin pétillant « Jules Mumm » sont réapparues sur le marché. Les vins sont produits en sec, demi-sec et rosé par la société Rotkäppchen-Mumm Sektkellereien GmbH à Freyburg en Allemagne (région viticole du Rheingau). L’explication : l’historique maison de vins mousseux Rotkäppchen a ajouté le nom de Mumm, car elle a racheté en 2000 les marques « Mumm », « Jules Mumm » et « MM Extra » à Seagram, à l’exception du champagne Mumm, qui a été racheté par Pernod Ricard. L’histoire n’est pas terminée car, à son tour selon la rumeur courant en 2025, Pernod Ricard chercherait à revendre la maison de Champagne Mumm …

En ce qui concerne le sekt Jules Mumm, un site de vente sur internet prend un certain risque juridique dans sa notice, qui se veut alléchante malgré une version française approximative : « Le Medium Dry de Jules Mumm séduit par sa perlage vivante et ses arômes fruités de physalis, papaye et mangue.  (…). Fabriqué dans le renommé Rheingau, ce champagne promet un morceau de tradition viticole allemande dans chaque gorgée » [3].

Champagne ? Vous avez bien lu : champagne de tradition viticole allemande ?

Adelina Patti

 Entre les années 1870 et 1890, la maison de Champagne Jules Mumm alors en plein essor, a dédié une cuvée spéciale à la diva Adelina Patti.

Adela Juana María Patti (1843-1919), dite Adelina Patti, était une chanteuse lyrique espagnole célèbre de la fin du XIXe siècle. Issue d’une famille de musiciens, formée aux USA, précoce (début de carrière à 9 ans), dotée, comme la Malibran un peu avant elle, d’une tessiture étendue (soprano colorature) et d’une qualité de chant remarquable, elle a triomphé sur toutes les scènes du monde, joué et chanté de nombreux rôles avec une prédilection pour l’opéra italien et français. La longévité de sa carrière (plus de 50 ans) a été exceptionnelle. Elle s’est mariée avec un marquis de Caux, puis remariée deux fois après divorce en gardant le titre de marquise. « La marquise de Caux sera chez elle samedi soir ; la Patti chantera » écrivait-elle sur ses invitations.

Considérée comme la dernière des grandes divas du XIXe siècle, « La Patti » est enterrée au Père Lachaise [4]. On peut encore entendre sa voix, enregistrée en 1905 ou 1906 sur disques 78 tours [5, 6].

Charles Reutlinger et Moïse Stern…

Le portrait gravé d’Adelina Patti reproduit sur l’étiquette (Stern, graveur à Paris) a été réalisée à partir d’une photographie de Charles Reutlinger. Ce photographe d’origine allemande, fondateur en 1850 de l’un des plus importants studios de photographie parisiens, s’était spécialisé dans les portraits de personnalités célèbres [7]. La photographie originale est conservée au musée Carnavalet de Paris.

Adelina Patti. Photographie de Charles Reutlinger

C’est probablement la même photographie qui a inspiré Gustave Doré, auteur d’une gravure en couleur du portrait d’Adelina Patti, qui reprend avec quelques nuances le profil gauche avec pendant d’oreille et fleur blanche dans la coiffure.

Adelina Patti. Gravure de Gustave Doré

L’étiquette de « Champagne Patti » a été produite par le célèbre atelier-boutique de gravure Stern, ouvert à Paris en 1834 par Anselme Aumoitte et Moise Stern. Il réalisait tous les travaux d’imprimerie et de gravure, en particulier des cartons d’invitation, des menus, des cartes de visite pour une clientèle prestigieuse, noblesse et haute bourgeoisie, ambassades, grandes sociétés, l’Elysée [8]. Stern a fusionné en 2018 avec Boisnard, un autre imprimeur graveur parisien, et l’activité existe toujours en 2025 au sein du groupe des établissements Lavrut [9].

La boutique-atelier historique, classée et aujourd’hui occupée par le Caffè Stern [10], est toujours visible à Paris, au 47 passage des Panoramas à Paris.

Liens et références :

  1. Pour en savoir plus sur l’histoire mouvementée de la maison de Champagne Mumm, on peut lire les chapitres consacrés à cette grande maison dans l’encyclopédie  « l’histoire du Champagne » du Colonnel François Bonal, une référence … https://maisons-champagne.com/fr/encyclopedies/histoire-du-champagne ,
  2. Mais aussi en consultant le site « Champagner.com » de M. Karl Schnürch (basé au Seychelles !), très documenté :  https://champagner.com/fr/glossaire-2/mumm/
  3. Site de vente Vinello. https://www.vinello.fr/medium-dry-jules-mumm
  4. Site des amis du Cimetière du Père Lachaise. Monument funéraire d’Adelina Patti : Division 4, avenue principale, 1ère ligne. https://www.appl-lachaise.net/patti-adelina-baronne-cederstrom-1843-1919/
  5. L’air des bijoux. Faust de Gounot, enregistré en décembre 1905 au domicile d’Adelina Patti, à Craig-y-Nos (Pays de Galles). Piano : by Landon Ronald. Disque 78 tours His Master’s voicie. The Gramophone  Co. https://www.youtube.com/watch?v=fB6BEQ-9TDg
  6. Site Gallica de la Bibliothèque nationale de France. La sonnambula. Ah ! non Credea mirarti / Bellini, compositeur. ; Adelina Patti, Soprano ; Alfredo Barili, piano. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1284249
  7. Charles Reutlinger (1816-1880), photographe. Site de la Comédie Française https://comedie-francaise.bibli.fr/index.php?lvl=author_see&id=12496 ; ou National Portrait Gallery https://www.npg.org.uk/collections/search/person/mp82485/charles-reutlinger
  8. Stern Graveur. Notice Wikipedia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Graveur_Stern#:~:text=Graveur%20Stern%20ou%20Stern%20Graveur,galerie%20des%20Vari%C3%A9t%C3%A9s%20(Paris).
  9. https://www.ets-lavrut.com/les-marques/boisnard-stern
  10. Site du restaurant CAFFÈ STERN, Paris. https://alajmo.it/fr/pages/homepage-caffe-stern

© Texte posté le 22/05/2025

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur. Les boissons alcoolisées peuvent être dangereuses pour la santé et sont à consommer avec modération.

Charles Spindler et la légende des 3 épis

L’Alsace étant étroitement liée à Sainte Odile, sa patronne, on pourrait croire que cette étiquette de René Neymeyer, propriétaire et négociant à Ingersheim en Alsace, lui rend hommage. En fait, c’est la Sainte Vierge qui est représentée à gauche de l’étiquette, et avec elle la légende alsacienne dite des trois épis.

Selon cette légende, le 3 mai 1491, sur la montagne du Habthal à Ammerschwir, la Sainte Vierge est apparue à un forgeron se rendant au marché voisin [1, 2]. Voilée de blanc, tenant dans sa main droite 3 épis de blé et dans la gauche un grêlon, elle dit au forgeron, prostré :

« Relève-toi, brave homme, et écoute. Vois ces épis. Ils sont le symbole de l’abondance des belles moissons qui viendront récompenser les êtres vertueux, généreux, et apporter le bien-être et le bonheur dans les foyers des fidèles chrétiens. Quant à ce glaçon, il signifie que la grêle, la gelée, l’inondation, la famine et tout son cortège de désolation et de malheurs viendront punir les mécréants dont la gravité des péchés a pu lasser la miséricorde divine. Va, bonhomme, descends dans les villages et annonce à tous les habitants le sens de ces prophéties »

Le forgeron, fortement impressionné, n’en parla à personne, acheta un sac de blé, mais il ne put le lever du sol ni le hisser sur sa mule. Ce n’est qu’après avoir transmis le message divin qu’il put emporter son sac de blé.

Eglise Notre Dame de l’Annonciation, au Trois Epis, édifiée en 1967, inaugurée en 1968

A l’endroit de l’apparition, a été construite une chapelle en bois puis en pierre (inscription de 1493) [3], ainsi qu’un monastère (rédemptoriste). L’église actuelle « Notre Dame de l’Annonciation » a été édifiée en 1967. Rebaptisé « Les trois épis », le lieu-dit de l’apparition est actuellement un hameau touristique [4] partagé entre trois communes du Haut Rhin, Ammerschwihr, Turckheim et Niedermorschwihr.

Les illustrations de cette étiquette sont l’œuvre de Charles Spindler (1865 -1938), célèbre peintre, ébéniste, écrivain, photographe et illustrateur alsacien. La vierge est bien représentée voilée de blanc et tenant les 3 épis, mais on ne voit pas le glaçon. La collerette de l’étiquette complète l’histoire, montrant le forgeron incapable de soulever son sac de blé et la mention de l’année 1490.

D’autres vignerons et maisons de vins d’Alsace ont fait appel à Charles Spindler pour illustrer leurs étiquettes. La bibliothèque Forney à Paris en conserve 3 exemplaires de l’imprimerie Camis (Paris) datant des années 1920 : celle de René Meymeyer, ancêtre de notre étiquette, une crée pour le Clos Sainte Odile du viticulteur Pierre Weissenburger d’Obernai et la dernière pour Victor Christophe, un propriétaire de Barr [5].

Etiquettes illustrée par Charles Spindler, © Bibliothèque Forney, Paris

Dans les années 1900, Emile Boeckel, patron d’une autre grande maison (Vins d’Alsace Boeckel, 67140 Mittelbergheim), avait également commandé à Charles Spindler une étiquette dont le modèle a été utilisé jusqu’au début des années 2010. Le site de la maison en présente un exemplaire datant de 1918 [6] et en voici un exemplaire des années 1980.

La Maison Spindler créée par Charles Spindler existe toujours. C’est une entreprise du patrimoine vivant spécialisée en marqueterie d’art. Elle est dirigée depuis 1975 par Jean-Charles Spindler, le petit-fils du fondateur. Sur le site, à la rubrique « Histoire/amitiés et collaborations artistiques », une publicité de Charles Spindler pour le Clos Sainte Odile (différente de l’étiquette) y est représentée [7].

Illustration publicitaire de Charles Spindler pour le Clos Sainte Odile, Pierre Weissenburger, Obernai. © Maison Spindler

Liens et références :

[1] Notre Dame des trois épis. http://ndtroisepis.fr/notre-dame-des-trois-epis/

[2] https://lalumierededieu.eklablog.com/trois-epis-p32586

[3] Philippe Boutry.  Dévotion et apparition : Le « modèle tridentin » dans les mariophanies en France à l’Époque moderne. Siècles, 2000, N°12, pages 115-131. doi.org/10.4000/11v0h. https://journals.openedition.org/siecles/11828

[4] Chambre d’hôtes « LES IRIS », Trois Epis. https://www.iris68.fr/fr/page/les-trois-epis

[5] Ville de Paris. Bibliothèques patrimoniales. Etiquettes commerciales vin d’Alsace. Bibliothèque Forney, Paris.  https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0001068050/0004/v0001.simple.selectedTab=record

[6] Etiquettes célèbres de la maison de vins d’Alsace Boeckel . https://www.boeckel-alsace.com/etiquettes-celebres-8.html

[7] Site de la maison SPINDLER, marqueterie d’art. https://www.spindler.tm.fr/fr/

https://www.spindler.tm.fr/fr/galerie/la-tradition-spindler/22-mobilier-objets-decoratifs/22-collaborations-artistiques

Pour en savoir plus, à lire également ….

[8] Roland Moser, « Les étiquettes anciennes du vin d’Alsace », Revue d’Alsace [En ligne], 137 | 2011, mis en ligne le 01 septembre 2014, consulté le 05 octobre 2024. URL : http://journals.openedition.org/alsace/1198  ; DOI : https://doi.org/10.4000/alsace.1198

© Texte posté le 06/10/2024

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou des sites internet consultés.