Stari Most, le Vieux Pont de Mostar

Cette étiquette de vin blanc de cépage Žilavka représente le Vieux Pont ottoman de MOSTAR , emblème de cette ville de Bosnie-Herzégovine (Stari Most signifie « Vieux Pont »). L’étiquette date de la fin des années 1970, la Bosnie-Herzégovine était alors un des états composant la fédération de Yougoslavie, de régime communiste indépendant de l’URSS. C’était aussi un temps où les nombreuses communautés yougoslaves, Serbes orthodoxes, Croates et Slovènes catholiques, Bosniaques musulmans et bien d’autres (Albanais, Kosovars, Macédoniens…) vivaient en paix, ou du moins ensemble.

Ce superbe pont, joyau de l’architecture ottomane, symbole du multiculturalisme balkanique, a eu un destin tragique.

Mostar est la capitale de la région d’Herzégovine, située au sud de la Bosnie, à 125 km au sud de Sarajevo et à 50 km de la côte adriatique, qui reste croate.

La date de 1353 indiquée sur la collerette de l’étiquette n’est pas celle de la construction du pont, mais celle de la première mention de ce vin dans une charte de Stefan Tvrtko Ier (1338-1391), roi de Bosnie, qui concernait Čitluk, une petite ville jouxtant Mostar, où est située la « vinarija » productrice.

Recto verso de la notice appendue au col de la bouteille de Žilavka Mostar, expliquant en trois langues l’historique du vin.

Malgré les mentions en français et en allemand, cette bouteille richement habillée ne semblait pas destinée à l’exportation. L’étiquette a été décollée d’une bouteille récupérée à Mostar, dans les casiers à verre d’un restaurant. L’organisme producteur du vin, HEPOK, était une entreprise d’état (conglomérat agricole herzégovien) créée en 1956 sur une base beaucoup plus ancienne, 1886 selon le site de la marque. L’entreprise a été privatisée en 2007 et produit toujours des vins de qualité, mais sans référence au pont de Mostar sur les étiquettes contemporaines [1].

Autre étiquette de Žilavka produit par HEPOK à Mostar en 1978, avec une illustration différente du Vieux Pont. Comme cela se faisait souvent dans les ex-pays de l’Est, même si le vin n’était pas millésimé, l’étiquette l’était sous la forme d’un tampon-date ou de petites encoches en face du mois et de l’année de production.

Le pont de Mostar, lui, aurait été construit entre 1557 et 1566 [2] [3] sur ordre du sultan ottoman Soliman le Magnifique, qui régnait sur toute la région des Balkans depuis la fin du XIVe siècle. C’est l’œuvre de Mimar Hayruddin, disciple du célèbre architecte Sinan. Ouvrage unique pour l’époque, constitué d’une seule arche en dos-d’âne de 27 m de portée, 4 m de largeur et 29 m de longueur, il surplombait la rivière Neretva de plus de 20 mètres. Ses accès étaient gardés par deux tours fortifiées du XVIIe siècle.

Le pont de Mostar à la fin du XIXe siècle. Photographie de Mor (Maurice) de Déchy (1851-1917), alpiniste, écrivain et photographe hongrois. Don à la société de géographie (Paris) le 8 janvier 1892. (Source et Copyright Gallica)

Le pont reliait les deux quartiers de la ville, un quartier à majorité croate chrétienne à l’ouest et un quartier à majorité bosniaque musulmane à l’est. D’une solidité à (presque) toute épreuve, il avait même supporté le passage de tanks allemands lors de la seconde guerre mondiale. Il n’a en revanche pas résisté à la folie destructrice des hommes du XXe siècle.

Entre 1991 et 1995, lors de la guerre de l’ex-Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, sa capitale Sarajevo, ainsi que la ville de Mostar ont beaucoup souffert. D’abord alliés des bosniaques face à l’attaque serbe, les croates se sont retournés en 1993 contre leurs anciens alliés musulmans dans l’espoir de créer une entité croate « pure » en Bosnie (République d’Herceg Bosna). Comme l’ont fait les serbes, l’armée du conseil de défense croate (HVO) a massacré, violé, déporté, terrorisé les populations civiles bosniaques non croates [3]. Mostar a ainsi été l’épicentre de combats entre les deux armées pendant presque un an. Citons un extrait du remarquable texte d’Etienne Madranges, avocat et ancien magistrat [4] :

« L’une de ses six républiques nées à la suite de la dissolution de la Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, proclame son indépendance en 1992. Sa population est diversifiée : Serbes orthodoxes, Bosniaques musulmans, Croates catholiques. Les nationalismes y sont exacerbés. Elle va subir une guerre qui fera environ 100 000 morts. Les forces serbes et croates lancent en effet une offensive contre les musulmans dans ce qu’il est convenu d’appeler « le nettoyage ethnique ».

Mostar est le théâtre d’un siège impitoyable en 1993. D’innombrables habitants des quartiers non croates sont arrêtés et exterminés. Les mosquées et les édifices emblématiques sont systématiquement détruits. Des crimes abominables sont commis. L’un des enjeux du conflit est le Vieux Pont de Mostar, symbole du multiculturalisme balkanique. »

Destruction du Stari Most par un char croate de l’HVO le 8 novembre 1993. Image extraite du film de l’UNESCO [5]

Le pont est finalement détruit par les forces du conseil de défense croate (HVO) le 9 novembre 1993, dans le but d’interrompre les passages bosniaques et empêcher le ravitaillement en vivres et munitions de l’enclave musulmane isolée. L’émotion internationale est vive :

« Un chef d’œuvre coule. Une part d’humanité s’écroule. » [4] 

Les enregistrements vidéo de cette catastrophe sont consultables en ligne dans le film que l’UNESCO a consacré au pont de Mostar, sa destruction et sa reconstruction [5].

Car le pont a été reconstruit, presqu’à l’identique, sous l’égide de l’UNESCO, avec le soutien financier de la banque mondiale, des autorités locales, de l’Italie, les Pays Bas, la Croatie et du conseil de l’Europe. Les travaux ont commencé en juin 2001, utilisant les techniques originelles et des équipes mixtes, bosniaques et croates [6]. Le « nouveau vieux pont » a été inauguré le 22 juillet 2004 et classé au patrimoine mondial l’UNESCO en 2005.

En 2013, six membres du commandement de l’HVO croate ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité par le Tribunal Pénal International de l’ex-Yougoslavie (TPIY), pour les exactions commises sur les civils bosniaques musulmans. La destruction du pont de Mostar était également à l’ordre du jour du procès. En première instance, les juges du TPIY ont estimé que sa destruction « était disproportionnée aux gains militaires obtenus. Il s’agit donc d’un acte illégal et, en l’espèce, d’un crime de guerre ainsi que d’un crime contre l’humanité, s’agissant « d’un acte sous-jacent de persécutions pour des motivations politiques, raciales ou religieuses » » [7]. Ce jugement a été annulé en appel, la destruction du Vieux Pont a été finalement considérée comme un objectif militaire, ne justifiant en soi aucune sanction pénale [4] [7].

Photographie du quartier du « Nouveau vieux pont » de la vieille ville de Mostar en 2011. Photo et Copyright : © Silvan Rehfeld   whc.unesco.org/fr/documents/120230

Symbole de la réconciliation entre bosniaques et croates, le pont reconstruit n’a pas effacé toute défiance, rancœur, ou hostilité entre les deux communautés qui, bien qu’à nouveau physiquement réunies de part et d’autre de la rivière, ne se mélangent ni ne fraternisent [2]. Les tensions se retrouvent au niveau de l’état bosniaque, l’équilibre intercommunautaire y est fragile malgré une co-présidence tripartite (un serbe, un croate et un bosniaque).

Comme les bouddhas de Bâmiyân détruits à l’explosif par les talibans afghans, les mausolées de Tombouctou détruits à l’explosif par les djihadistes du Sahel, les temples de Palmyre partiellement détruits à l’explosif par daesh, n’oublions pas le pont de Mostar.

Pierre commémorative sur le pont reconstruit. Source et  Copyright : [2]

Liens et références :

  1. Site de la société HEPOK. https://hepok-mostar.ba/en/home-2/ ).
  2. Site Monuments du monde. Histoire du pont de Mostar. https://www.merveilles-du-monde.com/Pont-de-Mostar/Histoire-du-pont-de-Mostar.php).
  3. Aline Cateux. Mostar : la guerre de 1992 n’a pas eu lieu. Invisibilisations et conséquences. Revue Historique des Armées 2022/1, N° 304, p 41-52. https://shs.cairn.info/revue-historique-des-armees-2022-1-page-41?lang=fr
  4. Etienne Madranges. La destruction du pont de Mostar : crime contre l’humanité ou simple acte de guerre ? Journal Spécial des Sociétés, Chronique n°266, 10 août 2025. https://jss.fr/post/La_destruction_du_pont_de_Mostar_:_crime_contre_l-humanite_ou_simple_acte_de_guerre_-6098. Extraits reproduits avec l’aimable autorisation de l’auteur et de M. Cyrille de Montis, rédacteur en chef.
  5. Le Vieux Pont de Mostar: un Symbole d’Espoir. Film UNESCO publié sur Youtube le 24 avril 2018 (https://www.youtube.com/watch?v=oXeLn5ZQVSw)
  6. La reconstruction a été réalisée sous la supervision d’un français, le Pr Léon Pressouyre (1935-2009), historien spécialiste de l’art médiéval, ancien maître de recherches au CNRS et ancien vice-président de la Sorbonne. https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Pressouyre
  7. Pierre Hazan. La destruction du Vieux Pont de Mostar est-elle un crime de guerre ? Justiceinfo.net. Publié le 10/12/2017. https://www.justiceinfo.net/fr/35704-la-destruction-du-vieux-pont-de-mostar-est-elle-un-crime-de-guerre.html
Timbres-poste montrant les différentes époques du Vieux Pont de Mostar. 1. 1452, avant la construction du pont, simple passerelle en bois ; 2. Timbre de 1906, la Bosnie Herzégovine fait partie de l’empire austro-hongrois ; 3. 1966, timbre de l’époque yougoslave commémorant les 500 ans de la construction du pont ; 4 :2006, le pont reconstruit. Noter que le timbre commémoratif (cinquantenaire de la première édition Europa-CETP en 1956) provient de la république serbe de Bosnie Herzégovine !

© Texte posté le 03/01/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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