Sur les hauteurs de Fronsac… Puy Guilhem

Trois étiquettes, un même domaine [1], mais trois versions pour le nom du château (Peyguillem, Puy Guilhem, Puy Guillem) et deux AOC différentes (Fronsac et Côtes de Fronsac). Même l’orthographe de la propriétaire fluctue. Il n’y a pas qu’en Bourgogne que les orthographes des noms de vignobles varient.

Le nom du Château

En fait, c’est le même. Pey ou Puy signifient « hauteur, promontoire », l’un en Occitan, l’autre en Français. De très nombreuses localités ou lieux-dits commencent par Pey- ou Puy- ou leurs dérivés (Pui, Pi, Puech), qui qualifient des lieux situés en altitude, aux sommets de collines ou de tertres, voire les sommets eux-mêmes (la chaîne des Puys en Auvergne). Guilhem ou Guillem sont des variantes catalanes et occitanes du nom d’origine germanique « Willahelm » ou « Willehelm », qui a aussi donné Guillaume en France ou William en Angleterre. Dans tous les cas, le nom du château signifierait « Hauteur de Guillaume ». Mais pas de trace d’un Guillem ou Guilhem parmi les notables locaux au Moyen Âge, ou après. Les seigneurs de Saillans, la famille de Carle, avaient leur propre château, voisin de Puy Guilhem, le Château de Carle [2] (ou Château de Carles selon l’orthographe actuelle).  Et Fronsac était érigé en Duché [3].

A Puy Guilhem, le joli château qui domine la propriété vinicole est de style Empire mais construit en 1868. Lui est constant sur les différentes étiquettes. Il est effectivement établi sur le point culminant  du plateau de Saillans, surplombant la vallée de l’Isle.

Fronsac (où Charlemagne aurait érigé un château en 769) et Canon sont eux aussi situés sur des hauteurs ou tertres rocheux, respectivement à 76 et 61 mètres d’altitude, avec vues magnifiques sur les vallées de la Dordogne et de l’Isle et les vignobles voisins de Pomerol et Saint Emilion.

L’appellation d’origine contrôlée (AOC)

Il ne s’agit pas de deux appellations différentes, mais de l’évolution d’une même appellation. Dans les décrets de 1937 et 1939 qui ont créé les deux AOC du Fronsadais, les dénominations officielles étaient « Côtes de Fronsac » et « Côtes de Canon-Fronsac » [4]. Les noms des deux AOC ont été simplifiés en « Fronsac » et « Canon-Fronsac » par décret en 1976 et 1964 [5, 6]. La quasi-totalité des étiquettes portant les AOC « Côtes de Fronsac » et « Côtes de Canon-Fronsac » sont donc antérieures à 1976, rien d’anormal à cela.

Exemples d’étiquettes portant les anciennes appellations « Côtes de » Fronsac ou Canon-Fronsac

Les propriétaires

La propriété de Peyguillem ou Puy Guilhem existerait depuis 1780, elle n’est pas citée, ni ses propriétaires de l’époque, dans les premières éditions du « Bordeaux et ses vins » de Cocks et Féret. Sur les 3 étiquettes du domaine entre 1966 et 1989, la propriétaire est Madame Janine MOTHES (avec un s), également propriétaire à l’époque du Château Puy Saint Vincent à Fronsac.

Etiquettes de Château Puy Saint Vincent, AOC Fronsac, avant et après 1995

Il n’est hélas pas possible de lui demander pourquoi elle a modifié plusieurs fois le nom du château, surtout entre 1966 et 1979, et finalement préféré le nom français au nom occitan [7] car elle est décédée à Saillans en 2017, à 91 ans.

Etiquette de Château Puy Guilhem de 2003, propriété de la famille Enixon.

En 1995, le château Puy Guilhem, dont l’orthographe ne changera plus sur les étiquettes, a été vendu, ainsi que Château Puy Saint Vincent, à Annie et Jean-François Enixon, qui en ont transmis l’exploitation à leur fils l’œnologue Jean-Marc Enixon en 2004.

En 2014, Château Puy Guilhem devient la propriété de Monsieur Gen-Xiong Li, riche investisseur sino-canadien [8] qui possède trois autres domaines, dont le château Plaisance à Capian. Depuis 2016, les vins de Château Puy Guilhem en Fronsac et Canon Guilhem en Canon Fronsac ont bénéficié avec succès de l’expertise de l’agronome Claude Bourguignon pour les sols et de l’œnologue Stéphane Derenoncourt pour la vinification.  Puy Guilhem et Canon Guilhem sont régulièrement cités dans le Guide Hachette des vins, avec des commentaires élogieux. Particularité, la propriété conserve des plants presque centenaires de Malbec, le cépage prédominant du Fronsadais au XIXe siècle, qui intervient encore pour 7 à 10% de l’assemblage des vins actuels, avec le Merlot (90%) et un peu de Cabernet Franc.

Visitez Fronsac et sa région magnifique et vous aurez certainement un coup de cœur pour ses excellents vins, d’un rapport qualité/prix très attractif !

Liens et références :

  1. Site du Château Puy Guilhem. https://www.chateaupuyguilhem.com/
  2. Histoire de Saillans. Site de la commune de Saillans. https://mairiedesaillans.jimdofree.com/vie-communale/la-commune/histoire/
  3. Les Ducs de Fronsac étaient également Ducs de Richelieu, de la famille du cardinal. Un des plus célèbre, Louis-François Armand Vignerot du Plessis (1696-1788), Maréchal Duc de Richelieu, arrière-petit-neveu du Cardinal, était Duc de Fronsac dans sa jeunesse, propriétaire d’un relais de chasse à Moulis (l’actuel Château Duplessis), gouverneur militaire de la Guyenne, grand buveur et jouisseur devant l’Éternel. C’est lui qui a promu le vin de Bordeaux à la cour de Louis XV, la « Tisane de Richelieu », que nous avons évoquée dans un autre article. Le Château Richelieu de Fronsac, toujours en activité vinicole et dont le propriétaire actuel est également chinois, perpétue par son nom le souvenir de l’illustre famille.
  4. Décret du 4 mars 1937 définissant l’appellation contrôlée « Côtes de Fronsac ». Décret modifié du 1er juillet 1939 définissant l’appellation contrôlée « Côtes Canon-Fronsac ».
  5. Décret du 28 juillet 1964 concernant l’appellation contrôlée « Canon Fronsac ».
  6. Décret du 21 septembre 1976. Modification du nom d’appellation d’origine « Côtes de Fronsac » qui Devient « Fronsac » https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000688281?init=true&page=1&query=21+septembre+1976+fronsac&searchField=ALL&tab_selection=all
  7. L’adresse du siège social de la société créée le 1er janv. 1979 par Madame Janine MOTHES était bien « CHATEAU PEYGUILLEM, 33141 SAILLANS »
  8. Brasseur Béatrice. Heureux comme un Chinois à Fronsac. ©Les Echos. Publié le 2 sept. 2019. https://www.lesechos.fr/weekend/gastronomie-vins/heureux-comme-un-chinois-a-fronsac-1212703

© Texte posté le 28/03/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.

Ces deux étiquettes anciennes mentionnent le nom de Fronsac mais leur châteaux ne sont pas dans l’aire d’appellation définie en 1937 et 1939. Le Château de Brague produit toujours du vin en AOC Bordeaux Supérieur. Le Domaine de La Rousserie semble avoir cessé toute activité vinicole et a été transformé en un lieu de réception et mariages…

Frédéric, Prince de Anhalt

Pour une fois, ce n’est pas une étiquette qui raconte une histoire, mais presque…  L’objet en question est une matrice d’imprimerie qui a servi à la fabrication d’étiquettes de vin. Celle-ci est constituée de deux plaques en laiton gravées et provient de la région d’Epernay en Champagne. La grande plaque, produisant l’étiquette principale, fait 110 mm sur 97 mm et pèse 569 grammes. Il y est gravé, en Français et à l’envers : « Frédéric Prince de Anhalt » et en bas « Prince impérial ». La petite mesure 55 mm sur 38 mm et pèse 101 grammes. Y figure un blason surmonté d’une couronne de type royal ou princier. Pas d’indication d’un vin, de Champagne ou d’ailleurs …

Initialement, n’ayant pas de connaissance particulière en imprimerie, j’ai pensé que cette matrice datait de la fin du XIXe ou début du XXe siècle, ainsi que les étiquettes qu’elle avait produites. L’étiquette aurait pu rendre hommage ou être commandée par des descendants de la lignée des ducs et princes d’Anhalt [1], dynastie ancienne et célèbre en Allemagne comme on va le voir.

Le vrai-faux Frédéric Prince de Anhalt

Mais lorsqu’on tape « Frédéric Prince de Anhalt » sur un moteur de recherche, on tombe tout de suite sur plusieurs articles relatant la vie rocambolesque d’un citoyen américain, né allemand en 1943 et toujours vivant en 2026, qui se fait appeler « Frédéric Prinz von Anhalt » [2 , 3].

En fait, ce n’est nullement son nom de naissance, mais un nom hérité de son adoption en 1980 par une dame de 82 ans (il avait alors 37 ans et des vrais parents biologiques). Cette vieille dame, décédée peu de temps après l’adoption, était la princesse Marie-Auguste d’Anhalt (1898-1983), fille et sœur des deux derniers ducs régnant d’Anhalt (respectivement Edouard et Joachim-Ernest). Elle était aussi la veuve du prince Joachim von Hohenzollern (fils du Kaiser Guillaume II) et à ce titre a été altesse impériale et royale, princesse de Prusse. Leur unique enfant, mort au Chili, aurait été un ami proche du nouveau « Frédéric d’Anhalt ».

La princesse Marie-Auguste d’Anhalt

L’adoption a permis à notre homme de prendre en toute légalité, et moyennant le versement d’une rente, le nom de sa mère adoptive. Il en a profité pour changer son prénom pour Frédéric, de façon tout aussi légale. Muni officiellement ce patronyme prestigieux, il est parti aux USA et y a fait fortune dans des activités de jeu, casino, boites de nuit, affaires diverses. Pour ne pas faire plus de publicité à ce personnage douteux, très trumpien (dont il est d’ailleurs fervent supporter), je laisse le lecteur découvrir son parcours, son mariage avec une actrice célèbre qui lui a ouvert les portes d’Hollywood, ses candidatures ratées au gouvernorat de Californie.

Il a continué à s’enrichir par la vente, à son tour, de son nom prestigieux, ce qui a provoqué la fureur et consternation des authentiques descendants des Anhalt qui s’estiment seuls légitimes à porter ce nom [3]. Car la vraie lignée des « von Anhalt », ce n’est pas rien dans le monde germanique …

La principauté d’Anhalt, ses « vrais » princes et ducs

La maison d’Anhalt est l’une des plus anciennes familles princières de l’Allemagne, une branche de la célèbre maison d’Ascanie, issue de Henri Ier d’Anhalt qui reçut la principauté d’Anhalt à la suite du décès de son père le duc Bernard III de Saxe en 1212.

A gauche : Le blason de la Principauté d’Anhalt (XIIIe siècle). (Source Wikimedia Commons). A droite, détail de la petite matrice (vue inversée) reproduisant le blason [4] surmonté de la couronne princière.
Carte des 16 länders allemands après la réunification de 1990

Initialement inclus dans la Saxe, Anhalt s’en est détachée et a été un état autonome pendant 7 siècles, sous la forme d’une principauté sur laquelle ont régné les princes (et ducs) d’Anhalt  [1] jusqu’à l’extinction de la lignée régnante en 1918. L’État libre d’Anhalt, né en 1918, a fusionné avec la Saxe prussienne pour devenir le Land de Saxe-Anhalt en 1946. C’est toujours un des 16 länder de la république fédérale d’Allemagne (carte).

Si on veut un autre exemple de la puissance de cette lignée, rappelons que la grande Catherine II qui régna sur l’empire Russe de 1763 à 1796 était aussi de la famille, née Sophie d’Anhalt-Zerbst !

Les Frédéric d’Anhalt aux XIXe et XXe siècles

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, on compte trois princes successif portant le nom de Frédéric d’Anhalt :

  • Frédéric Ier (1831 – 1904), qui a régné de 1871 à 1904. Il a participé à la guerre de 1870 contre la France et était présent à la Galerie de Glaces du château de Versailles pour la signature de la capitulation de la France.
  • Frédéric II (1856 – 1918), deuxième fils du précédent, il lui a succédé à sa mort et a régné de 1904 à 1918. Il est mort sans descendance.
  • Frédéric III (Leopold Friedrich, 1938 – 1963).  C’est le fils du dernier prince régnant d’Anhalt, Joachim-Ernest, prince jusqu’en 1918 et mort prisonnier de l’URSS au camp NKVD n°2 (ex Buchenwald) en 1947. Léopold Frédéric a été à la tête de la maison ducale jusqu’à son décès prématuré à Munich d’un accident de voiture. Il n’a jamais régné puisqu’après 1918, le duché d’Anhalt est devenu une république sous le nom d’État libre d’Anhalt puis a été intégré dans le Land de Saxe Anhalt. C’est aussi, accessoirement, le neveu de la princesse Marie-Auguste d’Anhalt, la vieille dame du début de l’histoire….

L’enquête rebondit

Difficile jusque-là de rattacher à l’un ou l’autre des Anhalt, vrais ou vrai-faux, les étiquettes produites avec ces matrices. Deux éléments ont permis d’avancer dans l’enquête.

Le premier a été de retrouver dans ma collection, totalement par hasard [5], une étiquette de Champagne très vraisemblablement produite par ces deux matrices ! La voici :

Les inscriptions et éléments décoratifs dorés en relief de l’étiquette et leurs dimensions sont identiques à celles des matrices. Mais cette étiquette ne date pas de la fin du XIXe-début du XXe siècle. Le nom de ce champagne est une marque auxiliaire (ou marque d’acheteur) de la seconde moitié du XXe siècle. En effet, l’obligation de reporter sur les étiquettes de champagne le numéro d’immatriculation donné par le comité interprofessionnel des vins de Champagne (ici MA 1.397.119) date d’un décret de 1952 [6]. Le type de numérotation ayant été modifiée en 1985, cette étiquette a donc été produite entre 1952 et 1985 !

L’autre élément a été, au terme d’une longue enquête, l’identification de l’imprimerie d’où proviennent les matrices. Il s’agit de l’ancienne imprimerie Edouard Plantet à Aÿ. L’ancien chef de production au moment de la fermeture de l’imprimerie en 2008 [7] m’a confirmé que ce type de matrices métalliques plates étaient utilisées dans les années 1960, avant le passage à des matrices souples pour rotatives dans les années 1970. Elles ont été utilisées pour les impresssion dorées en relief que l’on identifie bien sur l’étiquette et la collerette.

Nous avons donc affaire à des matrices et une étiquette de champagne des années 1960. Aucune chance que l’étiquette ait été commandée par le « vrai-faux » Frederich Prinz von Anhalt » né en 1943, qui n’a obtenu le droit de porter ce nom qu’en 1980.

L’étiquette et ses matrices auraient-elles été créées pour Léopold Frédéric (III), seul du nom vivant dans les années 1960 ? Est-ce une cuvée créée par sa famille pour lui rendre hommage, puisqu’il est décédé accidentellement à 25 ans en 1963 ? Je n’ai pas retrouvé de trace de cette marque de champagne et il n’a pas été possible de consulter les archives du CIVC pour identifier le demandeur de l’enregistrement de cette marque auxiliaire. Certains détails restent troublants : le vrai prénom de Frédéric III d’Anhalt était Leopold Friedrich et non « Frédéric » à la française. La mention purement commerciale de « Prince Impérial », sur matrice principale de l’étiquette et la collerette, serait surprenante venant d’un héritier de la haute noblesse allemande, pour qui les titres ne s’improvisent pas. Une part de mystère subsiste…

Liens et références :

  1. Liste des souverains d’Anhalt, source Wikipédia en Français. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_souverains_d%27Anhalt
  2. Guy Adams. Frédéric Von Anhalt. Prince sans rire. © Courrier International. Publié le 17 février 2010, mis à jour le 10 juin 2022. https://www.courrierinternational.com/article/2010/02/18/prince-sans-rire
  3. François Beautemps. Le vrai-faux prince von Anhalt bouleverse l’arbre généalogique de la célèbre maison princière. © Revue Dynasties, 20 février 2022. https://revuedynastie.fr/le-vrai-faux-prince-von-anhalt-bouleverse-larbre-genealogique-de-la-celebre-maison-princiere/
  4. Le blason des Anhalt est ainsi décrit : « Mi-parti d’argent, à l’aigle de gueules, membrée, becquée et languée d’or (de Brandebourg) et burelé de dix pièces de sable et d’or (de Ballenstedt) au crancelin de sinople, brochant en bande sur le tout (de Saxe) ». Le « crancelin de sinople » est bien visible dans la moitié droite de la matrice, le burelé (les 10 bandes horizontales de 2 couleurs différentes) n’apparait pas car son impression en couleur à plat n’utilise pas la matrice.
  5. C’est en recherchant des étiquettes anciennes de champagne « blanc de blanc » pour un ami collectionneur spécialiste du sujet, que je suis tombé sur l’étiquette d’Anhalt, classée parmi les inclassables, faute de lieu de production et de nom de producteur.
  6. Le Décret du 1er juillet 1952 concernant l’appellation d’origine contrôlée « champagne » définit un certain nombre d’obligations pour l’étiquetage du champagne, dont celle pour les étiquettes et tous documents commerciaux de « comporter les immatriculations prescrites par le comité interprofessionnel du vin de Champagne en matière de réglementation des cartes professionnelles. » . Consultable sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15648231/f36.item. Nous remercions le Comité Champagne (CIVC) pour son aide.
  7. Florian LAVAL a aujourd’hui quitté les métiers de l’imprimerie et a repris avec sa sœur Aurore le domaine familial, le Champagne Michel Laval, à Boursault (51480). https://champagne-laval.fr/

© Texte posté le 10/03/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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