Frédéric, Prince de Anhalt

Pour une fois, ce n’est pas une étiquette qui raconte une histoire, mais presque…  L’objet en question est une matrice d’imprimerie qui a servi à la fabrication d’étiquettes de vin. Celle-ci est constituée de deux plaques en laiton gravées et provient de la région d’Epernay en Champagne. La grande plaque, produisant l’étiquette principale, fait 110 mm sur 97 mm et pèse 569 grammes. Il y est gravé, en Français et à l’envers : « Frédéric Prince de Anhalt » et en bas « Prince impérial ». La petite mesure 55 mm sur 38 mm et pèse 101 grammes. Y figure un blason surmonté d’une couronne de type royal ou princier. Pas d’indication d’un vin, de Champagne ou d’ailleurs …

Initialement, n’ayant pas de connaissance particulière en imprimerie, j’ai pensé que cette matrice datait de la fin du XIXe ou début du XXe siècle, ainsi que les étiquettes qu’elle avait produites. L’étiquette aurait pu rendre hommage ou être commandée par des descendants de la lignée des ducs et princes d’Anhalt [1], dynastie ancienne et célèbre en Allemagne comme on va le voir.

Le vrai-faux Frédéric Prince de Anhalt

Mais lorsqu’on tape « Frédéric Prince de Anhalt » sur un moteur de recherche, on tombe tout de suite sur plusieurs articles relatant la vie rocambolesque d’un citoyen américain, né allemand en 1943 et toujours vivant en 2026, qui se fait appeler « Frédéric Prinz von Anhalt » [2 , 3].

En fait, ce n’est nullement son nom de naissance, mais un nom hérité de son adoption en 1980 par une dame de 82 ans (il avait alors 37 ans et des vrais parents biologiques). Cette vieille dame, décédée peu de temps après l’adoption, était la princesse Marie-Auguste d’Anhalt (1898-1983), fille et sœur des deux derniers ducs régnant d’Anhalt (respectivement Edouard et Joachim-Ernest). Elle était aussi la veuve du prince Joachim von Hohenzollern (fils du Kaiser Guillaume II) et à ce titre a été altesse impériale et royale, princesse de Prusse. Leur unique enfant, mort au Chili, aurait été un ami proche du nouveau « Frédéric d’Anhalt ».

La princesse Marie-Auguste d’Anhalt

L’adoption a permis à notre homme de prendre en toute légalité, et moyennant le versement d’une rente, le nom de sa mère adoptive. Il en a profité pour changer son prénom pour Frédéric, de façon tout aussi légale. Muni officiellement ce patronyme prestigieux, il est parti aux USA et y a fait fortune dans des activités de jeu, casino, boites de nuit, affaires diverses. Pour ne pas faire plus de publicité à ce personnage douteux, très trumpien (dont il est d’ailleurs fervent supporter), je laisse le lecteur découvrir son parcours, son mariage avec une actrice célèbre qui lui a ouvert les portes d’Hollywood, ses candidatures ratées au gouvernorat de Californie.

Il a continué à s’enrichir par la vente, à son tour, de son nom prestigieux, ce qui a provoqué la fureur et consternation des authentiques descendants des Anhalt qui s’estiment seuls légitimes à porter ce nom [3]. Car la vraie lignée des « von Anhalt », ce n’est pas rien dans le monde germanique …

La principauté d’Anhalt, ses « vrais » princes et ducs

La maison d’Anhalt est l’une des plus anciennes familles princières de l’Allemagne, une branche de la célèbre maison d’Ascanie, issue de Henri Ier d’Anhalt qui reçut la principauté d’Anhalt à la suite du décès de son père le duc Bernard III de Saxe en 1212.

A gauche : Le blason de la Principauté d’Anhalt (XIIIe siècle). (Source Wikimedia Commons). A droite, détail de la petite matrice (vue inversée) reproduisant le blason [4] surmonté de la couronne princière.
Carte des 16 länders allemands après la réunification de 1990

Initialement inclus dans la Saxe, Anhalt s’en est détachée et a été un état autonome pendant 7 siècles, sous la forme d’une principauté sur laquelle ont régné les princes (et ducs) d’Anhalt  [1] jusqu’à l’extinction de la lignée régnante en 1918. L’État libre d’Anhalt, né en 1918, a fusionné avec la Saxe prussienne pour devenir le Land de Saxe-Anhalt en 1946. C’est toujours un des 16 länder de la république fédérale d’Allemagne (carte).

Si on veut un autre exemple de la puissance de cette lignée, rappelons que la grande Catherine II qui régna sur l’empire Russe de 1763 à 1796 était aussi de la famille, née Sophie d’Anhalt-Zerbst !

Les Frédéric d’Anhalt aux XIXe et XXe siècles

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, on compte trois princes successif portant le nom de Frédéric d’Anhalt :

  • Frédéric Ier (1831 – 1904), qui a régné de 1871 à 1904. Il a participé à la guerre de 1870 contre la France et était présent à la Galerie de Glaces du château de Versailles pour la signature de la capitulation de la France.
  • Frédéric II (1856 – 1918), deuxième fils du précédent, il lui a succédé à sa mort et a régné de 1904 à 1918. Il est mort sans descendance.
  • Frédéric III (Leopold Friedrich, 1938 – 1963).  C’est le fils du dernier prince régnant d’Anhalt, Joachim-Ernest, prince jusqu’en 1918 et mort prisonnier de l’URSS au camp NKVD n°2 (ex Buchenwald) en 1947. Léopold Frédéric a été à la tête de la maison ducale jusqu’à son décès prématuré à Munich d’un accident de voiture. Il n’a jamais régné puisqu’après 1918, le duché d’Anhalt est devenu une république sous le nom d’État libre d’Anhalt puis a été intégré dans le Land de Saxe Anhalt. C’est aussi, accessoirement, le neveu de la princesse Marie-Auguste d’Anhalt, la vieille dame du début de l’histoire….

L’enquête rebondit

Difficile jusque-là de rattacher à l’un ou l’autre des Anhalt, vrais ou vrai-faux, les étiquettes produites avec ces matrices. Deux éléments ont permis d’avancer dans l’enquête.

Le premier a été de retrouver dans ma collection, totalement par hasard [5], une étiquette de Champagne très vraisemblablement produite par ces deux matrices ! La voici :

Les inscriptions et éléments décoratifs dorés en relief de l’étiquette et leurs dimensions sont identiques à celles des matrices. Mais cette étiquette ne date pas de la fin du XIXe-début du XXe siècle. Le nom de ce champagne est une marque auxiliaire (ou marque d’acheteur) de la seconde moitié du XXe siècle. En effet, l’obligation de reporter sur les étiquettes de champagne le numéro d’immatriculation donné par le comité interprofessionnel des vins de Champagne (ici MA 1.397.119) date d’un décret de 1952 [6]. Le type de numérotation ayant été modifiée en 1985, cette étiquette a donc été produite entre 1952 et 1985 !

L’autre élément a été, au terme d’une longue enquête, l’identification de l’imprimerie d’où proviennent les matrices. Il s’agit de l’ancienne imprimerie Edouard Plantet à Aÿ. L’ancien chef de production au moment de la fermeture de l’imprimerie en 2008 [7] m’a confirmé que ce type de matrices métalliques plates étaient utilisées dans les années 1960, avant le passage à des matrices souples pour rotatives dans les années 1970. Elles ont été utilisées pour les impresssion dorées en relief que l’on identifie bien sur l’étiquette et la collerette.

Nous avons donc affaire à des matrices et une étiquette de champagne des années 1960. Aucune chance que l’étiquette ait été commandée par le « vrai-faux » Frederich Prinz von Anhalt » né en 1943, qui n’a obtenu le droit de porter ce nom qu’en 1980.

L’étiquette et ses matrices auraient-elles été créées pour Léopold Frédéric (III), seul du nom vivant dans les années 1960 ? Est-ce une cuvée créée par sa famille pour lui rendre hommage, puisqu’il est décédé accidentellement à 25 ans en 1963 ? Je n’ai pas retrouvé de trace de cette marque de champagne et il n’a pas été possible de consulter les archives du CIVC pour identifier le demandeur de l’enregistrement de cette marque auxiliaire. Certains détails restent troublants : le vrai prénom de Frédéric III d’Anhalt était Leopold Friedrich et non « Frédéric » à la française. La mention purement commerciale de « Prince Impérial », sur matrice principale de l’étiquette et la collerette, serait surprenante venant d’un héritier de la haute noblesse allemande, pour qui les titres ne s’improvisent pas. Une part de mystère subsiste…

Liens et références :

  1. Liste des souverains d’Anhalt, source Wikipédia en Français. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_souverains_d%27Anhalt
  2. Guy Adams. Frédéric Von Anhalt. Prince sans rire. © Courrier International. Publié le 17 février 2010, mis à jour le 10 juin 2022. https://www.courrierinternational.com/article/2010/02/18/prince-sans-rire
  3. François Beautemps. Le vrai-faux prince von Anhalt bouleverse l’arbre généalogique de la célèbre maison princière. © Revue Dynasties, 20 février 2022. https://revuedynastie.fr/le-vrai-faux-prince-von-anhalt-bouleverse-larbre-genealogique-de-la-celebre-maison-princiere/
  4. Le blason des Anhalt est ainsi décrit : « Mi-parti d’argent, à l’aigle de gueules, membrée, becquée et languée d’or (de Brandebourg) et burelé de dix pièces de sable et d’or (de Ballenstedt) au crancelin de sinople, brochant en bande sur le tout (de Saxe) ». Le « crancelin de sinople » est bien visible dans la moitié droite de la matrice, le burelé (les 10 bandes horizontales de 2 couleurs différentes) n’apparait pas car son impression en couleur à plat n’utilise pas la matrice.
  5. C’est en recherchant des étiquettes anciennes de champagne « blanc de blanc » pour un ami collectionneur spécialiste du sujet, que je suis tombé sur l’étiquette d’Anhalt, classée parmi les inclassables, faute de lieu de production et de nom de producteur.
  6. Le Décret du 1er juillet 1952 concernant l’appellation d’origine contrôlée « champagne » définit un certain nombre d’obligations pour l’étiquetage du champagne, dont celle pour les étiquettes et tous documents commerciaux de « comporter les immatriculations prescrites par le comité interprofessionnel du vin de Champagne en matière de réglementation des cartes professionnelles. » . Consultable sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15648231/f36.item. Nous remercions le Comité Champagne (CIVC) pour son aide.
  7. Florian LAVAL a aujourd’hui quitté les métiers de l’imprimerie et a repris avec sa sœur Aurore le domaine familial, le Champagne Michel Laval, à Boursault (51480). https://champagne-laval.fr/

© Texte posté le 10/03/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Les 175 ans de Hermann Müller

Une étiquette sobrissime, un nom énigmatique :  175 M-T. Il ne s’agit pas de célébrer la sortie d’un nouveau canon de 175 mm [1] ni d’une moto trial de 175 cm3.

Mais de célébrer, en cette fin d’année 2025, le 175è anniversaire de la naissance de Hermann Müller, l’inventeur du cépage Müller-Thurgau (M-T) [2]. Peu connu en France, le Müller-Thurgau est un cépage très répandu en Allemagne (environ 11 000 hectares, soit 10,6 % de la superficie totale du vignoble), en Suisse alémanique, en Autriche et au Luxembourg. On le cultive aussi en Belgique, Italie (Haut Adige, Dolomites), Hongrie, Slovénie, Croatie, Nouvelle Zélande, … et en France dans l’AOC Moselle.

Hermann Müller (1856-1927)

Hermann Müller est né le 21 octobre 1850 à Tägerwilen, village allemand proche de Constance, dans une famille de boulangers et de vignerons.

Professeur de sciences, il a ensuite dirigé la station expérimentale de physiologie végétale de l’Institut de recherche de Geisenheim, près de Mayence, de 1876 à 1890. En 1882, il crée un nouveau cépage à partir du croisement de ce qu’il pensait être du Riesling et du Silvaner.

C’est de cette confusion que provient le nom de Rivaner souvent donné à ce cépage (en Suisse ou au Luxembourg) ou de noms plus ou moins dérivés : Rivana en Autriche, Riesling-Sylvaner ou Riesling-Silvaner en Suisse et Nouvelle Zélande, Rizlingszilváni en Hongrie, Rizvanac en Croatie, Rizvanec en Slovénie [3] [4].

Etiquette de Rivaner de la Moselle Luxembourgeoise des années 1970-80, avec l’indication du croisement de cépages erroné

En réalité, le Müller-Thurgau est un croisement entre le Riesling et la Madeleine Royale, cépage rare lui-même issu d’un croisement naturel entre le Pinot Noir et le Frankenthal (raisin noir de table ou de cuve qui prend aussi les noms de Trollinger en Allemagne, Vernatsch au Tyrol du Sud, Schiava grossa en Italie, Chasselas de Jérusalem, Gros bleu, prince Albert en France…). Vous suivez ?

Au royaume des cépages, les noms sont aussi un voyage … [5]

Le Müller-Thurgau B est donc un cépage à raisins blancs issu d’un croisement Blanc x Noir. Au départ, il n’eut aucun succès. Aussi, quand on proposa en 1891 à Hermann Müller de fonder un institut de recherche en Suisse, à Wädenswil dans le canton de Zurich, il emporta ses nouveaux cépages, sans plus de succès. A sa mort en 1927, toujours pas de débouché ni d’exploitation pour ce qui ne s’appelait pas encore le Müller-Thurgau.

Ce serait finalement grâce à un de ses employés que le succès est arrivé. Selon certaines sources, dont le site du producteur suisse de notre étiquette M-T 175 [2], cet employé a rapporté en 1913 des plants en Allemagne, à l’Institut de recherche de Geisenheim, et a baptisé le cépage « Müller-Thurgau » en hommage à son créateur, Hermann Müller, et au canton suisse de Thurgovie (Thurgau en allemand), qui borde le lac de Constance.

D’autres sources font état d’un retour illégal du cépage Müller-Thurgau en Allemagne en juillet 1925, à Immenstaad sur la rive du Lac de Constance, à la suite d’un trafic de contrebande opéré par un certain Jean-Baptiste Röhrenbach à l’aide de pêcheurs du lac [6] [7].

Dans tous les cas, des expérimentations ont été menées en Allemagne et en Suisse de part et d’autre du lac de Constance, aboutissant à une exploitation commerciale dans les années 1950 et un succès grandissant dans les années 1970.

Deux pays, deux noms pour le même cépage

La raison du succès ? Le Müller-Thurgau est facile à cultiver, offre des rendements élevés, et s’adapte facilement aux zones septentrionales ou froides en raison de son cycle court. A la dégustation, il produit un vin harmonieux, facile à boire, avec un fruit frais et une acidité équilibrée. C’est ce qui en a fait un vin de prédilection des vignerons depuis le milieu des années 1970, supplantant des cépages plus exigeants comme le Riesling ou le Silvaner.

Mais après l’apogée des années 1960 à 1990, pendant lesquelles il était le cépage le plus cultivé en Allemagne, le Müller-Thurgau connait un déclin. Pour les raisons inverses à celles qui ont fait son succès : diminution de la consommation globale de vin, effondrement de la consommation de vins de qualités intermédiaire ou inférieure, augmentation des importations de l’étranger de vins courants et peut-être une sensibilité aux maladies qui le rend vulnérable en bio, bien que plusieurs domaines fassent du vin bio 100% Müller-Thurgau. En France, 20 hectares étaient plantés en Müller-Thurgau en 2018 (moins de 10 hectares en 2000) [3]. Il fait partie, avec l’auxerrois, le pinot gris et le pinot noir, des 4 cépages principaux de l’AOC Moselle, créée en 2011 et dont 60% de la production est en bio [8].

Hermann Müller a également contribué à de nombreuses avancées dans la recherche viticole. Il a étudié la biologie florale de la vigne, le métabolisme des plantes, les maladies comme le mildiou et les mécanismes de fermentation alcoolique. Il est également considéré comme un précurseur de l’industrie moderne des jus de fruits. Plusieurs expositions et manifestations lui ont rendu hommage en 2025, en particulier autour du lac de Constance [6] et du lac de Zurich [9].

Liens et références :

  1. Un canon de 175 mm a bien existé.  Le canon autoporté M107 de 175 mm (6.9 inches) a été utilisé par l’armée américaine des années 1960 à la fin des années 1970, et par d’autres armées jusqu’en 2024.
  2. Site du domaine viticole suisse 8247, producteur de la cuvée M-T 175 de notre étiquette. https://www.8247.ch/2025/06/12/jubilaeumswein-zum-175-geburtstag-von-hermann-mueller-thurgau/
  3. Catalogue des vignes cultivées en France. Site PlantGrape du centre INRAE de Montpellier. https://www.plantgrape.fr/fr/varietes/varietes-a-fruits/179
  4. Site « Les cépages » dirigé par Raymond Groeninger. Site internet :  http://www.lescepages.fr . Sur Twitter : https://twitter.com/comagri_france. http://lescepages.free.fr/muller_thurgau.html
  5. Dix-sept Syllabes / C’est bien mais insuffisant / Pour un vrai Haiku !
  6. Anniversaire du vin 2025 – 100 ans de Müller-Thurgau sur le lac de Constance. https://www.bodensee.eu/de/was-erleben/genuss/weinregion-bodensee/mts100
  7. Gabrielle Meton. Le müller-thurgau, ce cépage de contrebande devenu un vin de renommée internationale. L’Alsace, publié le 17 août 2025. https://www.lalsace.fr/magazine-cuisine-et-vins/2025/08/17/le-muller-thurgau-de-cepage-de-contrebande-a-vin-de-renommee-internationale
  8. Site de l’Organisme de Défense et de Gestion de l’AOC Moselle. https://www.vins-aocmoselle.fr/fr/le-vignoble.html
  9. Musée de la viticulture sur le lac de Zurich. Exposition spéciale : « Müller-Thurgau ». https://weinbaumuseum.ch/blogpost/sonderausstellung/?fbclid=IwY2xjawNGGaZleHRuA2FlbQIxMAABHuaJ-IZWId0rwsY19sxzzjTNQKIl6lkG-VMSQAWX3an1VUb0TI-4w2iiizmS_aem_u2KgAeFhzUL9mOx1ivOQKw

© Texte posté le 06/12/2025

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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L’autre petit chaperon rouge

Deux étiquettes contemporaines pour un même vin, un « Deutscher Sekt » ou mousseux allemand, qui porte le même nom : Rotkäppchen, « petit chaperon rouge » en français. Mais deux sociétés et deux villes d’Allemagne différentes, Freyburg sur Unstrut d’un côté, Rüdeshelim sur Rhin de l’autre.

Deux étiquettes des années 1950-60, qu’un mur séparait….

Le petit chaperon rouge au XIXe siècle

Tout commence en 1856, dans la ville de Freybourg sur Unstrut, en Saxe-Anhalt, dans l’est de l’Allemagne. Deux frères, Moritz et Julius Kloss et un ami, Carl Foerster, s’associent pour créer la cave Kloss & Foerster et une fabrique de « champagne », dont la production augmente rapidement. Leur logo, une bouteille ailée de vin pétillant, avec la date de fondation, 1856. En 1861, ils présentent leur production de vin mousseux à l’Exposition commerciale de Thuringe à Weimar sous les noms de « Monopol », « Crémant Rosé », « Lemartin Frères » et même « Sillery Grand Mousseux » ! Les appellations d’origine protégée n’existaient pas encore.

Etiquette de 1866 (source : https://www.rotkaeppchen.de/marke/geschichte/)

C’est en 1895 qu’est déposée la marque Rotkäppchen, à la suite d’un procès gagné par la maison de Champagne Heidsieck & C° de Reims, propriétaire de la marque Heidsieck-Monopole qui interdit à Kloss & Foerster d’utiliser le nom de marque « Monopol ». 

Le choix de du nom  Rotkäppchen / petit chaperon rouge est lié à la couleur rouge vif de la coiffe et de la collerette des bouteilles, donnant une identité visuelle très réussie aux bouteilles de Sekt de la maison. Une des premières images publicitaires fait également le lien avec le personnage du conte de Charles Perrault (1628 – 1703), repris par les frères Grimm au XIXe siècle.

Estampe publicitaire de 1895, année de dépôt de la marque Rotkäppchen. Source : https://www.rotkaeppchen.de/marke/geschichte/

Pendant les première et seconde guerres mondiales, la société Koss & Foerster est confrontée à de grandes difficultés, mais elle survit.

Carte postale publicitaire du Rotkäppchen de Koss & Foerster postée le 23 septembre 1915

Le Rotkäppchen en RDA communisteet en RFA

Après la seconde guerre mondiale, la société Kloss & Foerster de Freyburg est mise sous tutelle de l’administration militaire soviétique, puis nationalisée sous le nom de « VEB Rotkäppchen-Sektkellerei Freyburg/Unstrut ». C’est à partir de là que le petit chaperon rouge a désigné à la fois le produit phare de la société, le vin mousseux coiffé de rouge, et la société productrice elle-même.

Mais simultanément, Gunther Kloss, un petit fils des fondateurs, se réfugie en Allemagne de l’ouest où il recrée en 1952 une nouvelle société Kloss & Foerster à Rüdesheim am Rhein. Il y produit naturellement aussi du Rotkäppchen. On peut donc trouver du sekt Rotkäppchen des deux côtés du mur. C’est ce dont témoignent nos deux étiquettes : celle de l’Allemagne de l’est à gauche, au site d’origine à Freyburg, arborant toutes les médailles obtenues dans divers salons vinicoles du bloc soviétique ; et celle de l’Allemagne de l’ouest à droite, expatriée à Rüdesheim / Rhein mais qui a gardé le logo de la maison d’origine et des droits sur la marque.

La période communiste a été favorable au Rotkäppchen. « C’était le seul sekt disponible en RDA », précise l’ancien directeur du centre de documentation sur la culture quotidienne de la RDA (à Eisenhüttenstadt) : « On n’en trouvait pas partout, mais les gens le buvaient pour les occasions comme les anniversaires ou mariages. Les Allemands de l’Est faisaient la queue devant les magasins lorsqu’un stock était mis en vente. Et les dirigeants est-allemands trinquaient à l’amitié entre les peuples avec du Rotkäppchen. » [1, 2].

L’état a développé une politique coordonnée d’amélioration de la production et, en 1975, le département de recherche et développement de la VEB Rotkäppchen-Sektkellerei a été désigné comme le centre de recherche central de l’industrie du vin et des vins mousseux en RDA. Un témoignage insolite des innovations proposées à l’époque : un mousseux pour diabétiques (diabetikersekt), vinifié en sec, dans lequel le saccharose aurait été remplacé par du fructose [3], mais aussi par du sorbitol, comme l’indique cette étiquette.

Vin mousseux sec pour diabétiques produit en demi-bouteille en RDA dans les années 1970.
Les mentions de l’étiquette précisent le nombre de KiloJoules et de sorbitol contenues dans 100 ml, les précautions médicales d’une consommation quotidienne de plus de 30 g de sorbitol. KHE est une unité de contenance glucidique des aliments correspondant à 10 g de glucides. Le terme Zyklomat est plus obscur s’agissant de diabète, il s’agit actuellement d’une marque de filtres industriels !…

Le Rotkäppchen après la réunification de l’Allemagne

A la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, l’entreprise est leader du marché en RDA. Mais après la réunification allemande, les ventes s’effondrent, passant de 15 à moins de 2 millions de bouteilles en 1991. Transformée par l’agence du trésor de l’Etat en société à responsabilité limitée (GmBH), les effectifs sont réduits de 350 à 60 salariés, un contrat est signé avec Michael Kloss pour la ré-acquisition de la marque en 1991.

Mais ce qui sauve la Rotkäppchen Sektkellerei GmbH , c’est son rachat en 1993 par 5 cadres de l’entreprise, qui vont lui donner un second souffle, aidés d’un investisseur ouest-allemand.

Et, surprise, les « Wessi », Allemands de l’ouest souvent méprisants à l’égard des produits de l’ex-RDA, découvrent, apprécient et adoptent rapidement ce « champagne communiste » tout habillé de rouge. Il faut dire que Rotkäppchen a aussi la bonne idée de proposer tous ses mousseux, doux ou secs, blancs ou rosés, à un prix unique (moins de 5 euros la bouteille). Simple, pas cher, soutenu par un marketing et une promotion efficaces [4], il devient à la mode et les ventes explosent.

La gamme des Rotkäppchen mousseux en 2021. Le rouge vermillon de la coiffe vire au carmin.

Donnée pour morte, la Rotkäppchen Sektkellerei renait et connait une croissance exponentielle. En 2002, à la suite du rachat à Seagram des marques Mumm (sauf le Champagne), MM Extra et Jules Mumm (voir notre article  « Un Mumm pour une diva » ), la société devient Rotkäppchen-Mumm Sektkellereien. La politique d’acquisitions se poursuit (mousseux Geldermann en 2003, marques allemandes et internationales de vins tranquilles). La marque propose actuellement des produits très diversifiés, des vins mousseux ou tranquilles, des cocktails variés et des vins sans alcool.

Etiquette de mousseux allemand de la maison Deutz-Geldermann, dont les fondateurs ont également créé la maison de champagne Deutz à Reims en 1838.

Un article très complet de Frédéric Therin pour Les Echos sur l’évolution récente de la société Rotkäppchen-Mumm Sektkellereien fournit des chiffres impressionnants : « En 2013, Rotkäppchen a vendu 168,5 millions de bouteilles de vin pétillant, 43,9 millions bouteilles de spiritueux et 21,6 millions de bouteilles de vin tranquille ». Le directeur marketing du groupe ajoute : « Avec une part de marché national de 52%, nous sommes le plus important producteur de Sekt. Le nombre d’employés est passé de 60 à 575 depuis 1991. » [5]

Ainsi, le Rotkäppchen est l’un des rares produits de RDA à avoir conquis l’ensemble de l’Allemagne et sa société productrice une des rares de l’ex-RDA à devenir un des leaders mondiaux de son secteur, celui des vins pétillants.

La revanche du petit chaperon rouge sur les grands méchants loups du monde globalisé des vins mousseux, diront certains. Revanche également économique pour la région de Saxe-Anhalt, l’une des plus sinistrées de l’ex-RDA.

Cependant, le Rotkäppchen, bien que produit dans une jolie petite ville entourée de collines et de vignes, n’a plus rien d’un vin Allemand local. L’article des Echos, déjà cité [5], nous apprend que la seconde fermentation, qui produit l’effervescence, ne s’opère pas en bouteilles comme pour le champagne ou d’autres vins effervescents, mais « dans de gigantesques cuves de douze mètres de haut contenant 160 000 litres chacune. A Freyburg, les hangars de Rotkäppchen abritent 330 immenses réservoirs dans lesquels la levure est brassée par des hélices. Une bouteille contient en moyenne une trentaine de vins différents récoltés en Italie, en Espagne, en Autriche, en Allemagne et en France. A 3,99 euros (en 2015) la bouteille, on peut difficilement s’attendre à boire un cru exceptionnel… »

Pour « boucler la boucle » signalons qu’à côté du maintenant célèbre Rotkäppchen, un Sekt est à nouveau commercialisé dans la même gamme de prix par la Rotkäppchen Sektkellerei  de Freyburb sous le nom de « Kloss & Foerster », comme au début de l’histoire. Pas de coiffe rouge, ni logo d’origine, mais l’étiquette mentionne tout de même l’ancienneté de la maison « Tradition du mousseux depuis 1856 »

Prosit !

Etiquette de Rotkäppchen demi-doux de la période Allemagne de l’est, « cuvée spéciale 1856 » , qui célébrait peut-être le centenaire de la maison ?

Liens et références :

  1. Rotkäppchen Sektkellerei. Site Wikipedia en Allemand. https://de.wikipedia.org/wiki/Rotk%C3%A4ppchen_Sektkellerei
  2. Rédaction de la rdvf.com. La belle histoire de « Petit chaperon rouge », le vin mousseux qui a séduit l’Allemagne. La revue du vin de France. https://www.larvf.com/,vin-mousseux-rotkappchen-petit-chaperon-rouge-rda-sekt-freybourg-champagne,10341,4025027.asp
  3. Site de la société Rotkäppchen . Historique de la marque. https://www.rotkaeppchen.de/marke/geschichte/
  4. Charles Gautier. Vins pétillants : Rotkäppchen, l’allemand leader mondial. Le Figaro. Publié le 9 janvier 2012. https://avis-vin.lefigaro.fr/magazine-vin/o26293-vins-petillants-rotkappchen-l-allemand-leader-mondial
  5. Frédéric Therin. L’histoire pétillante du « petit chaperon rouge » de l’ex-RDA. Les Echos, publié le 5 mars 2015. https://www.lesechos.fr/2015/03/lhistoire-petillante-du-petit-chaperon-rouge-de-lex-rda-245572

© Texte posté le 25/09/2025

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés.

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Même la plaque de muselet du Rotkäppchen est rouge !

Une Yquem dans la tourmente

(Collection particulière)

Voici une étiquette allemande de Château Yquem assez énigmatique, surtout pour les non germanophones.

Sous le nom « Chat. de Yquem », de formulation déjà un peu étrange, l’appellation BORDEAUX. On s’attendrait plutôt à Sauternes… ou à rien, tellement la mention Yquem est connue et se suffit à elle-même en des temps où l’étiquette n’était pas le réceptacle obligé de multiples mentions légales.

La mention en petit caractères en dessous de BORDEAUX intrigue d’avantage. Elle se traduit en Français par « ou avec toute autre impression», on va voir pourquoi.

Suit un nom de société  familiale, Gebrüder (frères) Jllert, située dans la ville de Klein-Auheim-Hanau, dans l’état de Hesse. On pourrait penser qu’il s’agit du négociant ayant importé et mis en bouteilles le vin. En fait, il s’agit d’un imprimeur, comme le désigne la mention lithographische Kunstanstalt (institut ou atelier d’art lithographique).

Le numéro (7274) est le modèle de l’étiquette. La mention Goldm. 9. per 1000 correspond au prix, non du vin, mais des 1000 étiquettes, exprimé en Mark-or (Goldmark).

Il s’agit donc d’une étiquette de présentation d’un imprimeur allemand, avec numéro de modèle, prix au mille, mise en page, illustration, nom du vin que le client vigneron ou négociant peut personnaliser (et pour l’étiquette factice, pourquoi se priver du nom prestigieux d’Yquem ?!). La mention « ou avec toute autre impression » s’explique mieux. La mention finale Eindruck extra. ne signifie pas « qualité d’impression extra », mais plutôt que l’impression n’est pas comprise dans le prix annoncé des étiquettes.

Pour finir, de quand date cette étiquette ?

On peut l’estimer assez précisément, compte tenu du chaos économique qu’a traversé l’Allemagne dans les années 1920. Le prix sur l’étiquette est indiqué en Marks-or (Goldmark), qui était la monnaie de l’empire allemand indexée sur l’or. A partir de 1914 et le début de la guerre, le Mark-or n’est plus indexé sur l’or et n’existe plus de facto. Il est substitué par le papiermark, de valeur identique, qui subit l’hyperinflation qu’a connue la République de Weimar entre 1922 et 1923 (250% par mois à l’été 1923) [1]. Le cours du mark s’effondre : fin 1923 un dollar vaut officiellement 4,200,000,000,000 marks (quatre trillions deux cents milliards), alors qu’il valait 4,2 marks or avant la guerre [1]. La création en novembre 1923 du Rentenmark, monnaie un peu virtuelle à nouveau indexée sur l’or et réservée aux échanges commerciaux, contribue à stabiliser la situation.

Le 30 août 1924, les anciens marks (Goldmark ou papiermark) sont remplacés par les Reichsmarks, qui laisseront la place au Deutsche Mark en 1948.

On peut donc parier que cette étiquette lithographiée, qui n’a jamais vu une bouteille de près, figurait dans le catalogue 1923-1924 de l’imprimeur Jllert. Une autre étiquette de présentation de cet imprimeur, affichant le millésime 1921 et un prix en Goldm., corrobore cette proposition de datation. Il est intéressant de remarquer que des étiquettes plus tardives du même imprimeur portant des numéros de modèle supérieur à 10 000 voient leur prix exprimé en Reichmarks (Reichm.) et sont probablement postérieures à 1924 [2].

Liens et références :

1. Jean-François Beaulieu, L’hyper-inflation allemande sous la république de Weimar.  http://www.causes-crise-economique.com/hyper-inflation-weimar-allemagne.htm

2. Collection d’étiquettes de Rhum et d’alcools de Petr Hlousek, série d’étiquettes de l’imprimeur Jllert https://rum.cz/result.htm?rp=1&pl=20&qqdt=rum  

© Texte publié le 13/06/2020

Timbre allemand de 50 milliards de marks (1923). Source Wikipedia