Les cépages entrent en résistance

Cette cuvée Libération de la maison de négoce de François Dauvergne et Jean-François Ranvier (D & R) est issue du cépage « Floréal« . Floréal, nom charmant qui pourrait renvoyer au 8ème mois du calendrier républicain utilisé durant la Révolution française (20-21 avril ~ 19-20 mai – période de l’épanouissement des fleurs). Mais ici, Floreal signe une autre révolution, en cours celle-ci. Celle de la commercialisation dans la grande distribution de vins issus de nouveaux cépages hybrides dits « résistants ».

Depuis toujours, les chercheurs, pépiniéristes et vignerons ont cherché des nouveaux cépages permettant de lutter contre les maladies de la vigne, les plus connues étant liées à des champignons, l’oïdium, le mildiou, la pourriture noire (ou black rot) ou grise (botrytis cinerea), ou d’origine bactérienne, comme la flavescence dorée.

Des recherches menées depuis 50 ans en Allemagne, Italie, Suisse et en France par l’INRAE ont abouti, au terme de travaux colossaux de croisements et sélections, à la mise à disposition de nombreux cépages hybrides plus résistants aux attaques de ces maladies, mais aussi aux variations climatiques [1]. En Allemagne, ils sont appelés « PIWI ». Sur les plus de 300 cépages répertoriés par l’observatoire des cépages résistants [2], seuls quelques-uns permettent d’obtenir des raisins de qualité suffisante pour en faire du vin, voire du bon vin. En France et en 2025, 3 017 ha étaient plantés en variétés résistantes, dont une cinquantaine était inscrite au catalogue officiel des variétés de vigne. Les plus récentes créations françaises ont pour nom, en blanc : Floreal (2018), Voltis (2018), Coutia (2021), Selenor (2021), Opalor (2022), Exelys (2024), Artys (2024); Et en rouge :  Artaban (2018), Vidoc (2018), Rebelia (2020), Coliris (2021), Lilaro (2021), Sirano (2021), Luminan (2021), Calys (2024).

Floreal, le plus répandu des hybrides résistants français

Le Floreal (sans accent sur le e) est l’un des plus cultivé en France (937 ha en 2025). C’est un cépage de cuve blanc inventé par l’INRA, inscrit depuis 2018. Pour les spécialistes, c’est un « hybride interspécifique issu d’un croisement entre le Villaris et un descendant de Muscadinia rotundifolia » [3]. Son succès est lié à ses nombreuses qualités, rappelées ainsi en 2022 par Mme A. Rocque, directrice du centre de sélection vigne à l’Institut Français du Vin [4] : « Au niveau aromatique, le Floreal ressemble au sauvignon. Ses rendements sont stables d’une année à l’autre et supérieurs à la moyenne. Il est plutôt vigoureux et doté d’une certaine résilience et son initiation florale est assez importante. Il est moyennement précoce et en cas de gel, il peut repartir. Côté maladie, il a une bonne résistance au mildiou et à l’oïdium, mais il reste sensible au black-rot ». En France, le Floreal est maintenant intégré dans de nombreuses aires d’indication géographique protégée (IGP). Dans le rapport de suivi de l’observatoire national du déploiement des cépages résistants (OSCAR) [5] , le Floreal est le plus répandu dans les principales régions vinicoles françaises (Figure) :

L’autre cépage le plus planté en France, presqu’à égalité avec le Floreal, est le Souvignier gris (1004 ha en 2025). Créé en Allemagne en 1983, il produit des vins blancs et rosés. Propice aux zones humides, il craint la sécheresse. Il s’épanouit en Wallonie, pays jadis parsemé de vignes, mais on en trouve aussi par exemple sur l’île de Ré (Domaine Pelletier à La Couarde, avec une belle huppe fasciée sur l’étiquette).

Vin blanc de l’Ile de Ré issu de Souvignier gris

 Toujours en blanc, la troisième variété en nombre de plants vendus est le Soreli, d’origine italienne. Lui aussi est apprécié car proche du sauvignon, avec un bon rendement, une résistance élevé au mildiou, un peu moins à l’oïdium et une faible sensibilité à la flavescence dorée. En Suisse, 7 autres variétés résistantes viennent de recevoir leur agrément par Agriscope, équivalent suisse de l’INRAE, avec lequel il collabore. Le principal cépage résistant planté en Suisse est le Divico [6].

Les premiers cépages résistants à vin rouge français (Artaban, Vidoc) ont eu plus de difficultés à convaincre. Les production plus récentes sont source d’espoir, mais il faut attendre encore un peu.

Signalons que la version rouge de la cuvée Libération de la maison Dauvergne et Ranvier est issue du cépage Monarch, créé en Allemagne en 1988 et agréé en France en 2017.

Cuvée Libération rouge à base de Monarch, de la maison Dauvergne et Ranvier

Les vins issus de cépages hybrides résistants sont surtout vendus comme « vin de France », mais de plus en plus avec une IGP. En revanche, pour l’instant, pas de Floreal ni d’autre variété résistante dans les appellations contrôlées, même à titre probatoire ou de test. En effet, la réglementation européenne actuelle précise que les vins d’AOP (appellation d’origine protégée) sont issus exclusivement de variétés de l’espèce Vitis Vinifera. Et les cépages résistants sont des hybrides de Vinifera européennes et d’autres variétés américaines ou asiatiques, vitis mais pas vinifera.

Une exception, le Voltis en Champagne

La seule aire d’appellation d’origine contrôlée dont l’organisme de défense et de gestion (ODG) a accepté un cépage résistant est la Champagne. Le cépage Voltis, moins aromatique que le Floreal mais résistant au mildiou et à l’oïdium, s’avère intéressant pour les vins effervescents. Il a été intégré en 2023 dans le cahier des charges de l’appellation Champagne comme VIFA (variété d’intérêt à fin d’adaptation). Pour ses propriétés œnologiques, mais surtout pour résoudre une difficulté environnementale. Les vignerons ont interdiction de traiter les vignes à proximité des zones habitées. Aussi, L’ODG conseille d’en planter quelques rangs en bordure des habitations, ne serait-ce que pour limiter les traitements dans ces parcelles et réduire les risques pour les riverains.

La famille Ducourt, propriétaire dans le Bordelais, s’intéresse aux cépages hybrides résistants. Elle commercialise la cuvée Métissage, en rouge et en blanc sec ou moelleux. Mais aucune indication des cépages utilisés, hélas.

De la résistance aux variétés résistantes ?

Adopter des nouveaux cépages, fussent-ils résistants, n’est pas évident pour un(e) vigneron(ne) pour qui l’expérience, la tradition, les habitudes locales d’encépagement et les contraintes des AOC/AOP sont des valeurs fortes. D’où certaines résistances du monde viti-vinicole à leur usage. Quelques jeunes vignerons courageux (mais tous les vignerons ne le sont-ils pas ?), pionniers des cépages hybrides, commencent à rapporter leur expérience de ces variétés, leurs espoirs et déceptions. Tous soulignent qu’en matière de cépages hybrides résistants, la première étape est d’abandonner certains préjugés.

Au domaine de l’Isle Saint Pierre, en Camargue, Julien Henry a planté une quinzaine de cépages résistants dans les années 2010. Dix ans plus tard [7], Il se disait très déçu par le Vidoc ou l’Artaban, incapables de faire des bons vins rouges sur son domaine. Il était en revanche satisfait de la résistance aux maladies et des vins obtenus à partir de Soreli, de Fleurtai ou de Souvignier gris en blanc et du Merlot korus en rouge. En 2022, il a produit 600 hl de résistants, dont 200 de Soreli, embouteillé en monocépage avec l’IGP Pays des Bouches du Rhône Terre de Camargue.

Deux cuvées rouges à base d’Artaban, à gauche : Domaine de Revel , à droite : IGP Pays d’Oc du Groupement la Vicomté

Mickaël Raynal, du Domaine de Revel à Vaïssac (Tarn-et-Garonne), dont nous avions déjà parlé dans un article précédent [8], n’est pas mécontent de l’Artaban, dont il vinifie une cuvée Grain de Rebel Artaban (85% Artaban et 15% Caladoc, photo). Dès son installation, il a planté du Muscaris, du Souvignier gris et du Solaris, et secondairement du Vidoc, du cabernet cortis et l’Artaban. Trois de ses cuvées sont en monocépage (Muscaris, Souvignier gris et Solaris), les autres associent 85 % d’un cépage résistant et 15 % d’un cépage oublié. Lui aussi souligne, dans un article qui lui est consacré dans le site Vitisphère [9], les difficultés à faire adopter les vins issus d’hybrides résistants : « Au départ, j’ai gardé des cépages classiques pour que les consommateurs puissent se raccrocher à quelque chose de connu et qu’ils acceptent de goûter mes vins. Il fallait beaucoup expliquer les cépages résistants. C’est moins le cas à présent. Ils commencent à être plus connus, mais il reste encore un gros travail de pédagogie ».

Valentin Morel, qui a repris en 2014 le domaine familial « Les pieds sur terre » à Poligny dans le Jura , est un autre spécialiste des cépages hybrides, auxquels il a été initié en Allemagne en 2013. A côté des cépages traditionnels du Jura (Poulsard, Pinot noir, Savagnin, Chardonnay), il vinifie des cuvées 100% hybrides rouges (Chambourcin, Plantet) et blancs (Seyval, Rayon dordor, Morelle rose, Sauvignac). Il innove aussi, par exemple avec cette infusion de pellicules d’hybrides sur chardonnay, ce qui permet de profiter des levures naturelles des hybrides et obtenir une fermentation spontanée de haute qualité de ses chardonnays (c’est la cuvée Broken hearts are for assholes, en hommage au guitariste Franck Zappa !).

Etiquette de la cuvée « Broken hearts are for assholes » de Valentin Morel, Poligny dans le Jura

Valentin Morel est auteur d’un livre (« Un autre vin », comment penser la vigne face à la crise écologique, Editions Flammarion, 2023 [10]), dans lequel il partage ses expériences de jeune vigneron face à l’adversité climatique, bactérienne et fongique, et plaide en faveur des cépages hybrides résistants : production préservée sans traitement même face au gel de printemps, réduction du travail dans les vignes, en particulier en bio, relative sérénité pour le vigneron vis-à-vis des aléas climatiques.  En 2024, il déclarait au Figaro [11]. « D’abord, pour tous les vignerons, qu’ils soient en bio ou pas, les cépages résistants, c’est la garantie d’avoir une production suffisante les années où les conditions sont les plus difficiles et où les fragilités de la vitis vinifera mettent à mal la récolte. Quand j’écris dans mon livre que nous pourrions aborder les temps à venir plus sereinement si nous avions tous 30 % de notre surface viticole plantée avec des hybrides, c’est d’abord pour garantir aux vignerons de pouvoir chaque année vivre de leur travail. Au-delà de la garantie en termes de rendements, les cépages hybrides, c’est aussi un moindre coût en termes de labeur et surtout en termes de soins. C’est des vignes que nous n’avons pas à traiter contre les maladies fongiques, car elles y résistent naturellement. ». Pour découvrir ce vigneron particulièrement érudit et attachant et sa production, on peut écouter le reportage que France 3 Bourgogne lui a consacré en janvier 2026 [12].

Autre habillage assez « Rock and Roll » pour une cuvée à base de cépages hybrides résistants de Valentin Morel, à Poligny en Jura.

Les rapports annuels de l’observatoire OSCAR le confirment régulièrement depuis 2017 : les cépages hybrides permettent une diminution de 90 à 95% des pesticides [13].

Une quinzaine de vignerons « hybridophiles » se regroupent annuellement, en marge des salons bio, au salon VINEA, dont la 3ème édition s’est tenue en janvier 2026 au domaine La Clausade, à Mauguio (Hérault). Ce domaine propose d’ailleurs 3 cuvées issues d’hybrides résistants, dont l’Irrésistible en blanc (Muscaris, Floreal, Souvignier Gris) et l’Affranchi en rosé (Artaban et Muscaris).

Et pour les œnographiles, les habillages « résistants » vont s’enrichir de quelques logos nouveaux !

Liens et références :

  1. Le projet InnoVitiPlant (Innovation variétale des plants de vigne) de l’INRAE a pour objectif de « proposer des innovations en mesure de réduire drastiquement et durablement les traitements phytosanitaires pour contrôler le développement du mildiou et de l’oïdium de la vigne, mais également d’assurer la pérennité du vignoble dans un contexte de changement climatique. » https://svqv.colmar.hub.inrae.fr/content/download/4565/47005?version=4
  2. Observatoire des cépages résistants. https://observatoire-cepages-resistants.fr/varietes-resistantes/
  3. INRAE et IFV. Catalogue des vignes cultivées en France (PlantGrape), Cépage Floreal. https://www.plantgrape.fr/fr/search?search=floreal
  4. Citation dans : Christelle Stef. Les cépages blancs résistants au mildiou et à l’oïdium font leur trou. ©Vitisphère, publié le 3 octobre 2022.
     https://www.vitisphere.com/actualite-97664–les-cepages-blancs-resistants-au-mildiou-et-a-loidium-font-leur-trou.html#:~:text=Mat%C3%A9riel%20v%C3%A9g%C3%A9tal,la%20deuxi%C3%A8me%20g%C3%A9n%C3%A9ration%20de%20Resdur
  5. Note technique OSCAR 2026. https://observatoire-cepages-resistants.fr/wp-content/uploads/2026/02/2026_Note_technique_OSCAR_vf.pdf
  6. Agroscope dévoile sept nouveaux cépages résistants. 27 janvier 2026.
    https://www.agroscope.admin.ch/agroscope/fr/home/actualite/newsroom/2026/01-29_resistente-rebsorten.html
  7. Marion Bazireau. Le bilan de 10 ans d’essais vignerons de cépages résistants. © Vitisphère, Publié le 11 octobre 2022. https://www.vitisphere.com/actualite-97732-le-bilan-de-10-ans-dessais-vignerons-de-cepages-resistants.html
  8. Histoires d’étiquettes. Un cépage rare, l’Egiodola. https://histoiresdetiquettes.com/2025/11/05/un-cepage-rare-legiodola/
  9. Florence Guilhem. Cépages résistants, ce n’est pas vendeur. Pour commercialiser les vins qui en sont issus, mieux vaut parler de leur goût et d’écologie. © Vitisphère, Publié le 13 février 2026. https://www.vitisphere.com/actualite-106014–cepages-resistants-ce-nest-pas-vendeur-pour-vendre-les-vins-qui-en-sont-issus-mieux-vaut-parler-de-leur-gout-et-decologie.html
  10. Valentin Morel. Un autre vin. Editions Flammarion, 2023. Disponible en librairie ou, entre autres, sur le site de la FNAC
  11. Agathe Pigneux. Pourquoi les cépages hybrides sont-ils un sujet de discorde ? Le vigneron Valentin Morel a choisi son camp, il s’explique. © Le Figaro. Publié le 27 juin. https://avis-vin.lefigaro.fr/domaines-et-vignerons/o157375-valentin-morel-vigneron-du-domaine-les-pieds-sur-terre-je-ne-suis-pas-un-propagandiste-des-hybrides-mais-je-suis-convaincu-qu-ils-peuvent-exprimer-la-singularite-d-un-lieu
  12. « Chez les vignerons, vous ne trouverez pas de climatosceptique » : le portrait de Valentin Morel. France 3 Bourgogne-Franche-Comté. 16 janvier 2026 https://www.youtube.com/watch?v=oC-M8afmWZI
  13. Observatoire national du déploiement des cépages résistants. Bilans annuels. https://observatoire-cepages-resistants.fr/bilans-annuels/

© Texte posté le 4 Floréal de l’an CCXXXIV de la République ! (23/04/2026)

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Les 175 ans de Hermann Müller

Une étiquette sobrissime, un nom énigmatique :  175 M-T. Il ne s’agit pas de célébrer la sortie d’un nouveau canon de 175 mm [1] ni d’une moto trial de 175 cm3.

Mais de célébrer, en cette fin d’année 2025, le 175è anniversaire de la naissance de Hermann Müller, l’inventeur du cépage Müller-Thurgau (M-T) [2]. Peu connu en France, le Müller-Thurgau est un cépage très répandu en Allemagne (environ 11 000 hectares, soit 10,6 % de la superficie totale du vignoble), en Suisse alémanique, en Autriche et au Luxembourg. On le cultive aussi en Belgique, Italie (Haut Adige, Dolomites), Hongrie, Slovénie, Croatie, Nouvelle Zélande, … et en France dans l’AOC Moselle.

Hermann Müller (1856-1927)

Hermann Müller est né le 21 octobre 1850 à Tägerwilen, village allemand proche de Constance, dans une famille de boulangers et de vignerons.

Professeur de sciences, il a ensuite dirigé la station expérimentale de physiologie végétale de l’Institut de recherche de Geisenheim, près de Mayence, de 1876 à 1890. En 1882, il crée un nouveau cépage à partir du croisement de ce qu’il pensait être du Riesling et du Silvaner.

C’est de cette confusion que provient le nom de Rivaner souvent donné à ce cépage (en Suisse ou au Luxembourg) ou de noms plus ou moins dérivés : Rivana en Autriche, Riesling-Sylvaner ou Riesling-Silvaner en Suisse et Nouvelle Zélande, Rizlingszilváni en Hongrie, Rizvanac en Croatie, Rizvanec en Slovénie [3] [4].

Etiquette de Rivaner de la Moselle Luxembourgeoise des années 1970-80, avec l’indication du croisement de cépages erroné

En réalité, le Müller-Thurgau est un croisement entre le Riesling et la Madeleine Royale, cépage rare lui-même issu d’un croisement naturel entre le Pinot Noir et le Frankenthal (raisin noir de table ou de cuve qui prend aussi les noms de Trollinger en Allemagne, Vernatsch au Tyrol du Sud, Schiava grossa en Italie, Chasselas de Jérusalem, Gros bleu, prince Albert en France…). Vous suivez ?

Au royaume des cépages, les noms sont aussi un voyage … [5]

Le Müller-Thurgau B est donc un cépage à raisins blancs issu d’un croisement Blanc x Noir. Au départ, il n’eut aucun succès. Aussi, quand on proposa en 1891 à Hermann Müller de fonder un institut de recherche en Suisse, à Wädenswil dans le canton de Zurich, il emporta ses nouveaux cépages, sans plus de succès. A sa mort en 1927, toujours pas de débouché ni d’exploitation pour ce qui ne s’appelait pas encore le Müller-Thurgau.

Ce serait finalement grâce à un de ses employés que le succès est arrivé. Selon certaines sources, dont le site du producteur suisse de notre étiquette M-T 175 [2], cet employé a rapporté en 1913 des plants en Allemagne, à l’Institut de recherche de Geisenheim, et a baptisé le cépage « Müller-Thurgau » en hommage à son créateur, Hermann Müller, et au canton suisse de Thurgovie (Thurgau en allemand), qui borde le lac de Constance.

D’autres sources font état d’un retour illégal du cépage Müller-Thurgau en Allemagne en juillet 1925, à Immenstaad sur la rive du Lac de Constance, à la suite d’un trafic de contrebande opéré par un certain Jean-Baptiste Röhrenbach à l’aide de pêcheurs du lac [6] [7].

Dans tous les cas, des expérimentations ont été menées en Allemagne et en Suisse de part et d’autre du lac de Constance, aboutissant à une exploitation commerciale dans les années 1950 et un succès grandissant dans les années 1970.

Deux pays, deux noms pour le même cépage

La raison du succès ? Le Müller-Thurgau est facile à cultiver, offre des rendements élevés, et s’adapte facilement aux zones septentrionales ou froides en raison de son cycle court. A la dégustation, il produit un vin harmonieux, facile à boire, avec un fruit frais et une acidité équilibrée. C’est ce qui en a fait un vin de prédilection des vignerons depuis le milieu des années 1970, supplantant des cépages plus exigeants comme le Riesling ou le Silvaner.

Mais après l’apogée des années 1960 à 1990, pendant lesquelles il était le cépage le plus cultivé en Allemagne, le Müller-Thurgau connait un déclin. Pour les raisons inverses à celles qui ont fait son succès : diminution de la consommation globale de vin, effondrement de la consommation de vins de qualités intermédiaire ou inférieure, augmentation des importations de l’étranger de vins courants et peut-être une sensibilité aux maladies qui le rend vulnérable en bio, bien que plusieurs domaines fassent du vin bio 100% Müller-Thurgau. En France, 20 hectares étaient plantés en Müller-Thurgau en 2018 (moins de 10 hectares en 2000) [3]. Il fait partie, avec l’auxerrois, le pinot gris et le pinot noir, des 4 cépages principaux de l’AOC Moselle, créée en 2011 et dont 60% de la production est en bio [8].

Hermann Müller a également contribué à de nombreuses avancées dans la recherche viticole. Il a étudié la biologie florale de la vigne, le métabolisme des plantes, les maladies comme le mildiou et les mécanismes de fermentation alcoolique. Il est également considéré comme un précurseur de l’industrie moderne des jus de fruits. Plusieurs expositions et manifestations lui ont rendu hommage en 2025, en particulier autour du lac de Constance [6] et du lac de Zurich [9].

Liens et références :

  1. Un canon de 175 mm a bien existé.  Le canon autoporté M107 de 175 mm (6.9 inches) a été utilisé par l’armée américaine des années 1960 à la fin des années 1970, et par d’autres armées jusqu’en 2024.
  2. Site du domaine viticole suisse 8247, producteur de la cuvée M-T 175 de notre étiquette. https://www.8247.ch/2025/06/12/jubilaeumswein-zum-175-geburtstag-von-hermann-mueller-thurgau/
  3. Catalogue des vignes cultivées en France. Site PlantGrape du centre INRAE de Montpellier. https://www.plantgrape.fr/fr/varietes/varietes-a-fruits/179
  4. Site « Les cépages » dirigé par Raymond Groeninger. Site internet :  http://www.lescepages.fr . Sur Twitter : https://twitter.com/comagri_france. http://lescepages.free.fr/muller_thurgau.html
  5. Dix-sept Syllabes / C’est bien mais insuffisant / Pour un vrai Haiku !
  6. Anniversaire du vin 2025 – 100 ans de Müller-Thurgau sur le lac de Constance. https://www.bodensee.eu/de/was-erleben/genuss/weinregion-bodensee/mts100
  7. Gabrielle Meton. Le müller-thurgau, ce cépage de contrebande devenu un vin de renommée internationale. L’Alsace, publié le 17 août 2025. https://www.lalsace.fr/magazine-cuisine-et-vins/2025/08/17/le-muller-thurgau-de-cepage-de-contrebande-a-vin-de-renommee-internationale
  8. Site de l’Organisme de Défense et de Gestion de l’AOC Moselle. https://www.vins-aocmoselle.fr/fr/le-vignoble.html
  9. Musée de la viticulture sur le lac de Zurich. Exposition spéciale : « Müller-Thurgau ». https://weinbaumuseum.ch/blogpost/sonderausstellung/?fbclid=IwY2xjawNGGaZleHRuA2FlbQIxMAABHuaJ-IZWId0rwsY19sxzzjTNQKIl6lkG-VMSQAWX3an1VUb0TI-4w2iiizmS_aem_u2KgAeFhzUL9mOx1ivOQKw

© Texte posté le 06/12/2025

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Un cépage rare, l’Egiodola

Rien, en apparence, ne fait apparaitre l’originalité de cette étiquette de cuvée Les Quartz du château de la Mercredière, domaine ancien et renommé du Pallet en Loire Atlantique (44330).

L’originalité est cachée dans le cépage de ce vin de France rouge, produit dans la zone du Muscadet de Sèvre et Maine [1]. Lors de l’achat de la bouteille, j’ai demandé par curiosité au vendeur quel en était le cépage, il m’a répondu « Egiodola » … Egio quoi ? EGIODOLA ! Mais quel est donc ce cépage ?

Bien que son nom évoque une origine ibérique, ce cépage rare dit « métis », est d’origine française. Il a été créé avec beaucoup d’autres par Pierre Marcel Durquety, d’origine basque, chercheur en agronomie à Bordeaux .

Agorra,… Arinarnoa, … Arriloba, … Ederena, … Egiodola, … Ekigaïna, … Liliorila, … Odola, … Perdea, … Semebat.

Pour chaque nouveau cépage, P.M. Durquety a inventé un nom original, souvent par néologisme de forme construit à partir de mots de langue basque qui ne s’assemblent pas habituellement dans l’écriture courante, mais qui une fois associés prennent un nouveau sens.

L’Egiodola, sang pur ou pur-sang ?

Ainsi, Egiodola signifie « le sang pur » ou « le sang véritable », d’egi « la vérité ou la pureté » et odola « le sang » en langue basque. C’est un cépage de cuve noir créé en 1954, homologué en 1978 (numéro de clone 600), issu du croisement des cépages Abouriou, originaire du Lot et Garonne, et Tinta da Madeira, venant comme son nom l’indique de l’ile de Madère.

Agorra est un cépage blanc dont le nom signifierait« épuisé ». Arinarnoa signifie le « vin léger », Arin étant la « légèreté, une chose agréable ou versatile » et arnoa « le vin ».  Arriloba signifierait « le neveu de pierre » (Harri « pierre » et loba « neveu »).

Ederena signifie « le plus beau » et Ekigaïna « soleil haut », même origine que mot basque Ekaina pour le mois de juin.  Liliorila signifie probablement « la fleur jaune », de lili horiaLili « fleur » et horia la couleur « jaune ».

Perdea (comme Odola et Agorra) n’est pas un nom composé, c’est une des formes de Basque désignant la couleur verte. Semebat signifie « un fils », de Seme « fils » et de bat correspondant au chiffre « un » [2].

Pierre-Marcel Durquety

Pierre Marcel Durquety (1923-2016) est un ingénieur agronome issu de l’Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie (aujourd’hui institut agronomique) de Montpellier. Chercheur à l’INRA de Bordeaux , à la station du Sud-Ouest basée dans le domaine de la Grande Ferrade [3], il a fait de nombreuses recherches sur les maladies de la vigne et sur la création de nouveaux cépages. Entre 1950 et 1980, il a testé de multiples croisements intraspécifiques (c’est-à-dire deux variétés d’une plante d’une même espèce, en l’occurrence vitis vinifera). Parmi eux, l’Egiodola créé en 1954 et les cépages aux noms « basques », détaillés dans le tableau suivant.

Pierre-Marcel Durquety
reproduit avec autorisation © Jean Durquety.

Le but était de trouver des cépages productifs, qualitatifs pour le vin, et résistants aux maladies pour remplacer les cépages peu qualitatifs qui avaient été plantés dans les suites de la crise du phylloxéra.  Sept variétés, 4 rouges et 3 blancs, ont été inscrites officiellement au catalogue des cépages [2]. La plupart s’avèrent assez résistants et adaptés aux changements climatiques récents. En 2020, deux des créations de P.M. Durquety, l’Arinarnoa en rouge et le Liliorila en blanc, ont fait partie des 6 nouveaux cépages autorisés par l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO) pour un test à grande échelle dans le Bordelais (4500 vignerons des appellations Bordeaux et Bordeaux supérieur) à des fins d’adaptation du vignoble [4].

A la découverte de l’Egiodola

L’Egiodola est autorisé en France pour faire du vin dans les départements de l’Ardèche, Aude, Aveyron, Corse, Gers, Gironde, Hérault, Landes, Loire-Atlantique, Lot, Lot-et-Garonne, Maine-et-Loire, Nièvre, Pyrénées Atlantiques, Pyrénées Orientales, Tarn-et-Garonne et Var. Sa surface de production est très réduite, 300 hectares en 2004. L’Egiodola donne un vin coloré et très aromatique, assez charpenté, généreux, tannique, avec des notes poivrées et épicées. Il se prête bien aux vins de primeur ou aux vins rosés.

L’Egiodola est souvent utilisé en coupage mais on trouve des cuvées 100% Egiodola rouge ou rosé en Loire Atlantique (au moins 7 producteurs), dans le sud-ouest (au moins 3 producteurs) et dans le Languedoc Roussillon. Les surfaces sont réduites, par exemple 1 ha pour la cuvée Les Quartz du château de la Mercredière qui a motivé cet article [1], entre 0,5 et 1,1 ha pour les autres domaines cités plus loin.  Il s’agit donc de cuvées très confidentielles. L’Egiodola est également cultivé au Brésil [5, 6] et en Suisse [7].

Cuvées d’Egiodola du Brésil (à gauche) et de Suisse (à droite)

Si vous voulez découvrir d’autres vins français 100% Egiodola, vous pourrez en trouver chez les producteurs suivants (liste non exhaustive) :

En Loire Atlantique, Domaine de la Noë, vignobles Drouard à Château-Thébaud  (44690, IGP Val de Loire, uniquement en rosé) ; Domaine de la Chevrue de Yannick Leblé à Vertou (44120, 1,1 ha d’Egiodola décliné en 4 vins rosé, rosé demi sec, rouge et pétillant) ; Domaine Les Hautes Noëlles à Saint Léger les Vignes (44170, 2000 bouteilles d’une cuvée Pléroma, IGP Val de Loire Rouge) ; Domaine Nicolas Suteau à la Remaudière (44430, 0,5 ha d’Egiodola proposé en rosé sec ou en rouge cuvée Le Rouge, et aussi une cuvée Caelia d’Egiodola/Pinot noir) ; La ferme des confluences, de Thomas Foubert, à Saint-Fiacre-sur-Maine (44690, rosé Egiodola IGP Val de Loire)  ; Domaine Bouchaud, Pierre-Luc et Valérie, également à Saint-Fiacre-sur-Maine (cuvée l’Egérie rosé) ;

Cuvées d’Egiodola de Loire Atlantique

En région Occitanie, Domaine de Revel à Vaïssac (82800, zone d’appellation Coteaux du Quercy, cuvée Revel’ation 100% Egiodola, IGP Comté Tolosan) ; Domaine Philémon à Villeneuve-Sur-Vère  (81130, zone d’appellation Gaillac, cuvée Egiodola produite en primeur) ; Cave des vignerons de Tursan / Cave des vignerons des Landes à Geaune (40320, cuvée rouge Exception 100% Egiodola, IGP Coteaux de Chalosse) ; Chateau de Brau à Villemoustaussou dans l’Aude (Cuvée Pure Egiodola, IGP Aude).

Cuvées d’Egiodola d’Occitanie

Il en existe probablement d’autres encore mieux cachés… Attention, les cuvées d’Egiodola citées, même si elles existent ou ont existé, ne se retrouvent pas toujours sur les sites internet des producteurs, il est donc préférable de les contacter directement.

Liens et références :

  1. Site du château de la Mercredière. Cuvée Les Quartz rouge ou rosé, 100% Egiodola  https://www.lamercrediere.com/nos-vins
  2. Pour chacun des cépages crées par P.M. Durquety, voir le site de l’ENTAV-INRA https://selections.entav-inra.fr/fr  et les sites wikipédia.fr correspondants.
  3. En 1921, à la création de l’INRA, La station du Sud Ouest a été constituée au domaine viticole de la Grande Ferrade, actuellement en AOP Pessac-Léognan. https://uevb.bordeaux-aquitaine.hub.inrae.fr/l-unite3/historique
  4. Laurence Lemaire (avec contribution d’ Olivier Yobregat, de l’Institut de la Vigne pôle Sud-Ouest). Le vignoble de Bordeaux va enfin planter de nouveaux cépages. L’hebdo le vin et la chine. https://www.hebdovinchine.com/vignoble-bordeaux-va-enfin-planter-nouveaux-cepages/
  5. L’Egiodola est cultivé à 100-700 m d’altitude dans les vignobles de la Serra Gaúcha, sud du Brésil. Domaines Pizzato vinhos, https://loja.pizzato.net/produto/vinhos-tintos/vinho-seco/pizzato-egiodola-reserva-1?srsltid=AfmBOootdliKz2za_52sjNQRU5R59RcBdaY7y2_B7TYP-9XItrp-fAzf   ;  
  6. Cave de Pedra, vignobles de la Serra Gaúcha, sud du Brésil https://loja.cavedepedra.com.br/vinhos-tintos/cave-de-pedra-reserva-egiodola-750ml
  7. Vins Badan, Didier et Annick Badan, Aigle, Suisse. Cuvée Sensation. https://badanvins.ch/produit/egiodola/

© Texte posté le 05/11/2025

Remerciements : un grand merci à monsieur Jean Durquety pour sa disponibilité, son aide documentaire et pour avoir fourni la photographie de P.M. Durquety

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés.

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