Des chiffres et des lettres

Une nouvelle tendance : des étiquettes de vin arborant bien en évidence des chiffres ou plutôt des nombres, plus ou moins énigmatiques… Rappelons déjà la différence : les chiffres sont aux nombres ce que les lettres sont aux mots.

Bien sûr, dès les origines, les étiquettes de vin ont affiché des nombres, calligraphiés à la plume ou imprimés. On ne parlera pas ici de ces nombres figurant en petits caractères, les millésimes, l’année de fondation de la maison, plus récemment les réglementaires volume et degré alcoolique du contenu, ou encore un numéro de bouteille, un code postal, un numéro de série d’imprimeur, etc… On n’évoquera pas non plus les nombres des étiquettes commémoratives, par exemple de l’an 2000, des 50 ans du débarquement allié / de la libération de villes françaises, ou des bicentenaires de la Révolution française ou de la naissance de Mozart…

Premiers millésimes manuscrits (fac simile), imprimés puis lithographiés sur étiquettes de vins

Nous avons déjà parlé de l’étiquette mystère « MT175 », qui célébrait les 175 ans de la naissance de l’inventeur du cépage Müller Thurgau [1]. D’autres nombres ou chiffres bien en évidence ont des inspirations très diverses.

Le temps qui passe

Sur notre étiquette de « tête » d’article, une cuvée de la maison de champagne Boquet, figure en évidence le nombre 365, le nombre de jours d’une année (non bissextile), entouré des 12 mois de l’année. 365 a été choisi pour la cuvée millésimée du domaine, produite au terme d’une seule année de production et de longues années de vieillissement en cave. Elle est issues de vignes en 1er cru à Vrigny, et composée de 1/3 de Chardonnay, 1/3 de Pinot noir et 1/3 de Pinot Meunier [2]. Cette jolie étiquette fait également référence au cycle de la vigne, au temps qui passe, comme le font les cadrans solaires…

Un repère géographique universel…

La cuvée Parallèle 45 de la maison Paul Jaboulet Aîné est une référence à la célèbre latitude de 45° nord, à laquelle, selon la maison : « naissent les grands vins du monde entier.  Il (le 45e P) traverse la France et passe par les caves de la Maison Paul Jaboulet Aîné. ».
D’accord, Bordeaux et son vignoble sont sur le 45è parallèle Nord, ou presque, ainsi que les Côtes du Rhône autour de Valence. Tain l’Hermitage, où a été fondée la maison en 1834, est située précisément à la latitude de 45° 04′ 18″ ! Si on continue le 45e parallèle à l’est, on tombe, comme le montre l’étiquette, sur des régions viticoles d’Italie (Piémont, Lombardie, Vénétie), de Croatie, de Roumanie, de Géorgie, de Chine, du Japon. Au-delà du Pacifique on arrive au niveau de l’État américain d’Oregon, qui produit certes du vin mais moins réputé que celui de Californie… Seraient donc exclus « des grands vins du monde entier » les vins de Bourgogne, de Loire, d’Alsace, de Champagne, les vins du Rhin, d’Autriche, de Toscane ou de l’Italie du Sud, d’Espagne et… de Californie, qui ne sont pas vraiment sur le 45è parallèle ? 
Il serait peut-être plus prudent et moins « chauvin » de remarquer qu’effectivement, dans l’hémisphère nord, les conditions climatiques et géographiques régnant autour du 45è parallèle sont propices à la culture de la vigne. Dans l’hémisphère sud, le 45e parallèle passe au-dessus des océans (95% de son trajet) mais croise les vignobles de Nouvelle Zélande et une partie de ceux d’Argentine. Il faut remonter un peu, entre les 20e et le 40e parallèles sud pour croiser ceux d’Afrique du Sud, d’Australie ou du Chili, qui produisent aussi « des grands vins du monde » ….

Une altitude…

L’étiquette de la cuvée 1050 de ce vin rouge des Canaries facilite le décryptage : « ALTITUDO 1050 metros ». Il s’agit d’un vin rouge issu de vignes d’altitude, le record pour le domaine Agala étant la cuvée 1380 issue de vignes perchées à 1380 m (mais je n’ai pas encore l’étiquette !). C’est haut pour la vigne, mais cela n’en fait pas le vin le plus haut du monde, et peut être pas le vin le plus haut d’Europe, titre discuté qui pourrait faire l’objet d’un article spécial…

Un second vin…

Dans les années 1980, la commercialisation des seconds vins des grands domaines de Bordeaux s’est généralisée. La pratique était assez ancienne pour les Carruades de Lafite, anciennement Moulin des Carruades, mais c’était initialement un domaine distinct dont l’histoire débute au XVIIIe siècle. La plupart des châteaux ont trouvé un joli nom attaché au cru principal pour désigner leur second vin : Le Petit Mouton, La dame de Montrose, la Sirène de Lynch Bages, le Clarence de Haut Brion, Le Pavillon rouge de Château Margaux, les Fiefs de Lagrange, Fleur de Pédescaux, etc….

Le château Lafon-Rochet, grand cru classé de Saint-Estèphe avait choisi la simplicité et la transparence : « Numéro 2 de Chateau Lafon-Rochet ». Mais cela n’a pas duré, puisque le second vin du château s’appelle désormais « Les Pèlerins de Lafon-Rochet » et parfois aussi « Chapelle de Lafon-Rochet ».

Une parcelle préphylloxérique

La cuvée B418 est un vin de Corbières issu d’une parcelle bien particulière (B418 est le nom de la parcelle cadastrale) puisqu’elle abrite des ceps de carignan greffés, âgés de plus de 130 ans, qui ont survécu au phylloxéra.  Le vigneron qui exploite cette parcelle est Michel Raynaud, à Boutenac dans l’Aude. Le vin est disponible en Bibs de 3 litres, commercialisé par la société BiBoViNo. Ecoutez Bruno Quenioux, élu caviste de l’année 2017 par Gault et Millau, en parler dans cette vidéo [3].

Vin blanc de l’Ile de Ré issu de Souvignier gris

Un numéro d’assemblage

Collection 242, 243, 244, 245…. Depuis quelques années, la maison de champagne Louis Roederer égrène des numéros de collection sur ses étiquettes, les autres indications figurant sur les contre-étiquettes. Comme tout champagne non millésimé, ces cuvées collections sont des assemblages. Le site de la Louis Roederer nous indique que les différentes cuvées collection sont créées à partir de vins d’une réserve perpétuelle (débutée avec le millésime 2012) et de vins de réserve vieillis sous bois, complétés par « les meilleurs jus de la vendange la plus récente ».  La cuvée Collection 242 représente le 242ème assemblage de la Maison depuis sa création, et ainsi de suite…. Collection 246 correspond à l’assemblage de la vendange 2021 (55%) associée à la réserve perpétuelle (35%) et aux vins de réserve (10%).

Une date historique

La Cuvée 1582 du Domaine Verchant, situé à Castelnau-le-Lez (34170) tire son nom de la date de l’achat du domaine, alors propriété de l’abbaye de Maguelon, par le sieur Pierre Verchant, bourgeois de Montpelier, à l’évêque de Montpellier. La famille Verchant en a été propriétaire jusqu’en 1762.  Les 16 hectares de vignes du domaine sont plantés dans l’ancien lit du Rhône, en grès de Montpellier, autour d’une magnifique maison de maitre entouré d’un parc. La cuvée 1582 est un vin de pays d’Oc IGP vinifié en blanc demi-sec. Le premier millésime a été mis en bouteille en 2002 lors d’un rachat du domaine par Pierre et Chantal Mestre [4].

Une position !

La Cuvée 96 de Seppi Landmann, truculent et sublime vigneron de la Vallée Noble à Soultzmatt (Alsace) est une invitation polissonne : en 1996, renversez-vous ! Certes, la contorsion proposée en 1996 est plus acrobatique qu’en 1969…

Nous n’en rajoutons pas, afin d’éviter que le site hébergeur, basé dans les très prudes états unis d’Amérique, nous censure cette étiquette suggestive.

Un rapport parfait

Sans lien avec le paragraphe précédent, voici l’étiquette de la « Cuvée Rare LX » de Bandol.

LX pour 60 en chiffres romains. Pourquoi ce nombre ? Il a un rapport avec le diamant rond, dit « brillant », représenté en bas de l’étiquette, mais l’explication n’est pas triviale.

Ce Bandol d’exception est présenté comme un vrai « diamant rosé ». Le nombre 60 renvoie à un type de taille de diamant rond, appelée 60/60… Pendant des années, la taille 60/60 (combinaison d’un diamètre de table de 60 % et d’une profondeur totale de 60 %) a été considérée comme la taille idéale pour révéler tout l’éclat d’un diamant. La cuvée LX 60 Rosé se veut ainsi « un hommage à l’équilibre parfait entre le climat, les cépages et le sol de Bandol, qui permet de créer le Rosé le plus lumineux ». Jusqu’où nous mène le marketing débridé… ?

Une œuvre d’art

Pour conclure, citons cette étonnante étiquette illustrée par une pyramide de chiffres, cette fois.

Il s’agit d’une étiquette du millésime 1988 du Château Grand Puy Lacoste, grand cru classé de Pauillac, très différente de l’habillage classique du château.

L’étiquette rend hommage au peintre franco-polonais Roman OPALKA (1931-1971). A partir de 1965, ce peintre conceptuel a développé un projet poursuivi jusqu’à sa mort : ne peindre que des nombres (des entiers naturels nous précise Claire Lommé dans sont très beau site mathématique « Pierre Carrée » [5]), l’un après l’autre, dans l’ordre croissant en commençant par 1 jusqu’à l’infini. Cela explique le titre de l’œuvre inscrite en noir en haut de l’étiquette : OPALKA 1965 / 1 – ∞ (symbole de l’infini). Le concept renvoie, comme pour notre première étiquette mais de façon plus complexe, au défilement du temps et à la mort. L’artiste conceptuel s’en explique dans plusieurs interviews [6], [7]. Initialement, les nombres successifs étaient peints en blanc sur fond noir sur des tableaux verticaux de format identique (195 x 135 cm). A partir de 1972, Opalka a décidé d’éclaircir progressivement le fond pour aboutir à une quasi-monochromie de nombres blancs sur fond blanc (légèrement différent). En parallèle, il s’est photographié tous les ans de face dans un format identique. Le dernier nombre peint par Opalka l’année de sa mort est 5607249.

Pour cette étiquette, l’œuvre choisie n’est pas un nombre, mais une composition mathématique des 8 premiers « entiers naturels », disposés en pyramide, leur nombre égalant leur valeur. Les chiffres sont en noir sur fond gris très clair. La seconde mention dans la partie supérieure de l’étiquette, en allemand, indique que Roman Opalka a été le lauréat 1993 du prix « Kaiserring », attribué par la ville allemande de Goslar à des artistes contemporains [8]. Il est possible que cet étiquetage spécial du château Grand Puy Lacoste ait été commandé à l’occasion de la remise du prix à l’artiste. On remarque que la même année, en 1993, Opalka a offert une composition identique, au feutre sur carton, au médecin organisateur d’un colloque « Art/Fantasme/Cerveau » à Mouans Sartoux [9]  ]. Cette œuvre a été vendue aux enchères à Cannes en novembre 2020 [10] (illustration ci-dessous).

Liens et références :

  1. MT175 : Les 175 ans d’Hermann Müller. Histoires d’étiquettes. https://histoiresdetiquettes.com/2025/12/06/les-175-ans-de-hermann-muller/
  2. Site du champagne Boquet. Cuvée 365. https://www.champagne-boquet.fr/champagnes/champagne-cuvee-365.html
  3. Corbières B418 2012. Vidéo du site Bibovino. https://www.youtube.com/watch?v=DaGaj-454Gc
  4. Domaine Verchant. Cuvée 1582. https://www.domainedeverchant.com/fr/nos-vins
  5. Oplasla 1965 / 1 – infini. Pierre Carrée, blog de Claire Lommé. https://clairelommeblog.wordpress.com/2014/01/03/opalka-19651-infini/
  6. Roman Opalka, les nombres et la mort. Radio France. Emission La pièce jointe, Interview du jeudi 6 janvier 2022. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-piece-jointe/roman-opalka-les-nombres-et-la-mort-3842341
  7. Opalka- Fondu au blanc. Video INA. https://www.youtube.com/watch?v=p5I0rDF_xpQ
  8. Prix Goslarer Kaiserring, Wikipedia. https://en.wikipedia.org/wiki/Goslarer_Kaiserring
  9. Association Art Science Pensée/ Colloques. https://art-science-pensee.org/category/colloques/
  10. La gazette de drouot en ligne. https://www.gazette-drouot.com/article/roman-opalka-ou-l-obsession-des-chiffres/18491

© Texte posté le 21/06/2026

En hommage et remerciement au Professeur Damien Metz, pour les belles découvertes de la production champenoise et son sens du partage.

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.

Laisser un commentaire