Les cépages entrent en résistance

Cette cuvée Libération de la maison de négoce de François Dauvergne et Jean-François Ranvier (D & R) est issue du cépage « Floréal« . Floréal, nom charmant qui pourrait renvoyer au 8ème mois du calendrier républicain utilisé durant la Révolution française (20-21 avril ~ 19-20 mai – période de l’épanouissement des fleurs). Mais ici, Floreal signe une autre révolution, en cours celle-ci. Celle de la commercialisation dans la grande distribution de vins issus de nouveaux cépages hybrides dits « résistants ».

Depuis toujours, les chercheurs, pépiniéristes et vignerons ont cherché des nouveaux cépages permettant de lutter contre les maladies de la vigne, les plus connues étant liées à des champignons, l’oïdium, le mildiou, la pourriture noire (ou black rot) ou grise (botrytis cinerea), ou d’origine bactérienne, comme la flavescence dorée.

Des recherches menées depuis 50 ans en Allemagne, Italie, Suisse et en France par l’INRAE ont abouti, au terme de travaux colossaux de croisements et sélections, à la mise à disposition de nombreux cépages hybrides plus résistants aux attaques de ces maladies, mais aussi aux variations climatiques [1]. En Allemagne, ils sont appelés « PIWI ». Sur les plus de 300 cépages répertoriés par l’observatoire des cépages résistants [2], seuls quelques-uns permettent d’obtenir des raisins de qualité suffisante pour en faire du vin, voire du bon vin. En France et en 2025, 3 017 ha étaient plantés en variétés résistantes et une cinquantaine était inscrite au catalogue officiel des variétés de vigne. Les plus récentes créations françaises ont pour nom, en blanc : Floreal (2018), Voltis (2018), Coutia (2021), Selenor (2021), Opalor (2022), Exelys (2024), Artys (2024). En rouge :  Artaban (2018), Vidoc (2018), Rebelia (2020), Coliris (2021), Lilaro (2021), Sirano (2021), Luminan (2021), Calys (2024).

Floreal, le plus répandu des hybrides résistants français

Le Floreal (sans accent sur le e) est l’un des plus cultivé en France (937 ha en 2025). C’est un cépage de cuve blanc inventé par l’INRA, inscrit depuis 2018. Pour les spécialiste, c’est un « hybride interspécifique issu d’un croisement entre le Villaris et un descendant de Muscadinia rotundifolia » [3]. Son succès est lié à ses nombreuses qualités, rappelées ainsi en 2022 par Mme A. Rocque, directrice du centre de sélection vigne à l’Institut Français du Vin [4] : « Au niveau aromatique, le Floreal ressemble au sauvignon. Ses rendements sont stables d’une année à l’autre et supérieurs à la moyenne. Il est plutôt vigoureux et doté d’une certaine résilience et son initiation florale est assez importante. Il est moyennement précoce et en cas de gel, il peut repartir. Côté maladie, il a une bonne résistance au mildiou et à l’oïdium, mais il reste sensible au black-rot ». En France, le Floreal est maintenant intégré dans de nombreuses aires d’indication géographique protégée (IGP). Dans le rapport de suivi de l’observatoire national du déploiement des cépages résistants (OSCAR) [5] , le Floreal est le plus répandu dans les principales régions vinicoles françaises (Figure) :

L’autre cépage le plus planté en France, presqu’à égalité avec le Floreal, est le Souvignier gris (1004 ha en 2025). Créé en Allemagne en 1983, il produit des vins blancs et rosés. Propice aux zones humides, il craint la sécheresse. Il s’épanouit en Wallonie, pays jadis parsemé de vignes, mais on en trouve aussi par exemple sur l’île de Ré (Domaine Pelletier à La Couarde, avec une belle huppe fasciée sur l’étiquette).

Vin blanc de l’Ile de Ré issu de Souvignier gris

 Toujours en blanc, la troisième variété en nombre de plants vendus est le Soreli, d’origine italienne. Lui aussi est apprécié car proche du sauvignon, avec un bon rendement, une résistance élevé au mildiou, un peu moins à l’oïdium et une faible sensibilité à la flavescence dorée. En Suisse, 7 autres variétés résistantes viennent de recevoir leur agrément par Agriscope, équivalent suisse de l’INRAE, avec lequel il collabore. Le principal cépage résistant planté en Suisse est le Divico [6].

Les premiers cépages résistants à vin rouge français (Artaban, Vidoc) ont eu plus de difficultés à convaincre. Les production plus récentes sont source d’espoir, mais il faut attendre encore un peu.

Signalons que la version rouge de la cuvée Libération de la maison Dauvergne et Ranvier est issue du cépage Monarch, créé en Allemagne en 1988 et agréé en France en 2017.

Cuvée Libération rouge à base de Monarch, de la maison Dauvergne et Ranvier

Les vins issus de cépages hybrides résistants sont surtout vendus comme « vin de France », mais de plus en plus avec une IGP. En revanche, pour l’instant, pas de Floreal ni d’autre variété résistante dans les appellations contrôlées, même à titre probatoire ou de test. En effet, la réglementation européenne actuelle précise que les vins d’AOP (appellation d’origine protégée) sont issus exclusivement de variétés de l’espèce Vitis Vinifera. Et les cépages résistants sont des hybrides de Vinifera européennes et d’autres variétés américaines ou asiatiques, vitis mais pas vinifera.

Une exception, le Voltis en Champagne

La seule aire d’appellation d’origine contrôlée dont l’organisme de défense et de gestion (ODG) a accepté un cépage résistant est la Champagne. Le cépage Voltis, moins aromatique que le Floreal mais résistant au mildiou et à l’oïdium, s’avère intéressant pour les vins effervescents. Il a été intégré en 2023 dans le cahier des charges de l’appellation Champagne comme VIFA (variété d’intérêt à fin d’adaptation). Pour ses propriétés œnologiques, mais surtout pour résoudre une difficulté environnementale. Les vignerons ont interdiction de traiter les vignes à proximité des zones habitées. Aussi, L’ODG conseille d’en planter quelques rangs en bordure des habitations, ne serait-ce que pour limiter les traitements dans ces parcelles et réduire les risques pour les riverains.

La famille Ducourt, propriétaire dans le Bordelais, s’intéresse aux cépages hybrides résistants. Elle commercialise la cuvée Métissage, en rouge et en blanc sec ou moelleux. Mais aucune indication des cépages utilisés, hélas.

De la résistance aux variétés résistantes ?

Adopter des nouveaux cépages, fussent-ils résistants, n’est pas évident pour un vigneron pour qui l’expérience, la tradition, les habitudes locales d’encépagement et les contraintes des AOC/AOP sont des valeurs fortes. D’où certaines résistances du monde viti-vinicole à leur usage. Quelques jeunes vignerons courageux (mais tous les vignerons ne le sont-ils pas ?), pionniers des cépages hybrides, commencent à parler de leur expérience de ces variétés, leurs espoirs et déceptions. Tous soulignent qu’en matière de cépages hybrides résistants, la première étape est d’abandonner certains préjugés.

Au domaine de l’Isle Saint Pierre, en Camargue, Julien Henry a planté une quinzaine de cépages résistants dans les années 2010. Dix ans plus tard [7], Il se disait très déçu par le Vidoc ou l’Artaban, incapables de faire des bons vins rouges sur son domaine. Il était en revanche satisfait de la résistance aux maladies et des vins obtenus à partir de Soreli, de Fleurtai ou de Souvignier gris en blanc et du Merlot korus en rouge. En 2022, il a produit 600 hl de résistants, dont 200 de Soreli, embouteillé en monocépage avec l’IGP Pays des Bouches du Rhône Terre de Camargue.

Deux cuvées rouges à base d’Artaban, à gauche : Domaine de Revel , à droite : IGP Pays d’Oc du Groupement la Vicomté

Mickaël Raynal, du Domaine de Revel à Vaïssac (Tarn-et-Garonne), dont nous avions déjà parlé dans un article précédent [8], n’est pas mécontent de l’Artaban, dont il vinifie une cuvée Grain de Rebel Artaban (85% Artaban et 15% Caladoc, photo). Dès son installation, il a planté du Muscaris, du Souvignier gris et du Solaris, et secondairement du Vidoc, du cabernet cortis et l’Artaban. Trois de ses cuvées sont en monocépage (Muscaris, Souvignier gris et Solaris), les autres associent 85 % d’un cépage résistant et 15 % d’un cépage oublié. Lui aussi souligne, dans un article qui lui est consacré dans le site Vitisphère [9], les difficultés à faire adopter les vins issus d’hybrides résistants : « Au départ, j’ai gardé des cépages classiques pour que les consommateurs puissent se raccrocher à quelque chose de connu et qu’ils acceptent de goûter mes vins. Il fallait beaucoup expliquer les cépages résistants. C’est moins le cas à présent. Ils commencent à être plus connus, mais il reste encore un gros travail de pédagogie ».

Valentin Morel, qui a repris en 2014 le domaine familial « Les pieds sur terre » à Poligny dans le Jura , est un autre spécialiste des cépages hybrides, auxquels il a été initié en Allemagne en 2013. A côté des cépages traditionnels du Jura (Poulsard, Pinot noir, Savagnin, Chardonnay), il vinifie des cuvées 100% hybrides rouges (Chambourcin, Plantet) et blancs (Seyval, Rayon dordor, Morelle rose, Sauvignac). Il innove aussi, par exemple avec cette infusion de pellicules d’hybrides sur chardonnay, ce qui permet de profiter des levures naturelles des hybrides et obtenir une fermentation spontanée de haute qualité de ses chardonnays (la cuvée Broken hearts are for assholes. Hommage au guitariste Franck Zappa !).

Etiquette de la cuvée « Broken hearts are for assholes » de Valentin Morel, Poligny dans le Jura

Valentin Morel est auteur d’un livre (« Un autre vin », comment penser la vigne face à la crise écologique, Editions Flammarion, 2023 [10]), dans lequel il partage ses expériences de jeune vigneron face à l’adversité climatique, bactérienne et fongique, et plaide en faveur des cépages hybrides résistants : production préservée sans traitement même face au gel de printemps, réduction du travail dans les vignes, en particulier en bio, relative sérénité pour le vigneron vis-à-vis des aléas climatiques.  En 2024, il déclarait au Figaro [11]. « D’abord, pour tous les vignerons, qu’ils soient en bio ou pas, les cépages résistants, c’est la garantie d’avoir une production suffisante les années où les conditions sont les plus difficiles et où les fragilités de la vitis vinifera mettent à mal la récolte. Quand j’écris dans mon livre que nous pourrions aborder les temps à venir plus sereinement si nous avions tous 30 % de notre surface viticole plantée avec des hybrides, c’est d’abord pour garantir aux vignerons de pouvoir chaque année vivre de leur travail. Au-delà de la garantie en termes de rendements, les cépages hybrides, c’est aussi un moindre coût en termes de labeur et surtout en termes de soins. C’est des vignes que nous n’avons pas à traiter contre les maladies fongiques, car elles y résistent naturellement. ». Pour découvrir ce vigneron particulièrement érudit et attachant et sa production, on peut écouter le reportage que France 3 Bourgogne lui a consacré en janvier 2026 [12].

Une des cuvées à base de cépages hybrides résistants par Valentin Morel, Poligny en Jura.

Les rapports annuels de l’observatoire OSCAR le confirment régulièrement depuis 2017 : les cépages hybrides permettent une diminution de 90 à 95% des pesticides [13].

Une quinzaine de vignerons « hybridophiles » se regroupent annuellement, en marge des salons bio, au salon VINEA, dont la 3ème édition s’est tenue en janvier 2026 au domaine La Clausade, à Mauguio (Hérault). Ce domaine propose d’ailleurs 3 cuvées issues d’hybrides résistants, dont l’Irrésistible en blanc (Muscaris, Floreal, Souvignier Gris) et l’Affranchi en rosé (Artaban et Muscaris).

Et pour les œnographiles, les habillages « résistants » vont s’enrichir de quelques logos nouveaux !

Liens et références :

  1. Le projet InnoVitiPlant (Innovation variétale des plants de vigne) de l’INRAE a pour objectif de « proposer des innovations en mesure de réduire drastiquement et durablement les traitements phytosanitaires pour contrôler le développement du mildiou et de l’oïdium de la vigne, mais également d’assurer la pérennité du vignoble dans un contexte de changement climatique. » https://svqv.colmar.hub.inrae.fr/content/download/4565/47005?version=4
  2. Observatoire des cépages résistants. https://observatoire-cepages-resistants.fr/varietes-resistantes/
  3. INRAE et IFV. Catalogue des vignes cultivées en France (PlantGrape), Cépage Floreal. https://www.plantgrape.fr/fr/search?search=floreal
  4. Citation dans : Christelle Stef. Les cépages blancs résistants au mildiou et à l’oïdium font leur trou. ©Vitisphère, publié le 3 octobre 2022.
     https://www.vitisphere.com/actualite-97664–les-cepages-blancs-resistants-au-mildiou-et-a-loidium-font-leur-trou.html#:~:text=Mat%C3%A9riel%20v%C3%A9g%C3%A9tal,la%20deuxi%C3%A8me%20g%C3%A9n%C3%A9ration%20de%20Resdur
  5. Note technique OSCAR 2026. https://observatoire-cepages-resistants.fr/wp-content/uploads/2026/02/2026_Note_technique_OSCAR_vf.pdf
  6. Agroscope dévoile sept nouveaux cépages résistants. 27 janvier 2026.
    https://www.agroscope.admin.ch/agroscope/fr/home/actualite/newsroom/2026/01-29_resistente-rebsorten.html
  7. Marion Bazireau. Le bilan de 10 ans d’essais vignerons de cépages résistants. © Vitisphère, Publié le 11 octobre 2022. https://www.vitisphere.com/actualite-97732-le-bilan-de-10-ans-dessais-vignerons-de-cepages-resistants.html
  8. Histoires d’étiquettes. Un cépage rare, l’Egiodola. https://histoiresdetiquettes.com/2025/11/05/un-cepage-rare-legiodola/
  9. Florence Guilhem. Cépages résistants, ce n’est pas vendeur. Pour commercialiser les vins qui en sont issus, mieux vaut parler de leur goût et d’écologie. © Vitisphère, Publié le 13 février 2026. https://www.vitisphere.com/actualite-106014–cepages-resistants-ce-nest-pas-vendeur-pour-vendre-les-vins-qui-en-sont-issus-mieux-vaut-parler-de-leur-gout-et-decologie.html
  10. Valentin Morel. Un autre vin. Editions Flammarion, 2023. Disponible en librairie ou, entre autres, sur le site de la FNAC
  11. Agathe Pigneux. Pourquoi les cépages hybrides sont-ils un sujet de discorde ? Le vigneron Valentin Morel a choisi son camp, il s’explique. © Le Figaro. Publié le 27 juin. https://avis-vin.lefigaro.fr/domaines-et-vignerons/o157375-valentin-morel-vigneron-du-domaine-les-pieds-sur-terre-je-ne-suis-pas-un-propagandiste-des-hybrides-mais-je-suis-convaincu-qu-ils-peuvent-exprimer-la-singularite-d-un-lieu
  12. « Chez les vignerons, vous ne trouverez pas de climatosceptique » : le portrait de Valentin Morel. France 3 Bourgogne-Franche-Comté. 16 janvier 2026 https://www.youtube.com/watch?v=oC-M8afmWZI
  13. Observatoire national du déploiement des cépages résistants. Bilans annuels. https://observatoire-cepages-resistants.fr/bilans-annuels/

© Texte posté le 4 Floréal de l’an CCXXXIV de la République ! (23/04/2026)

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