Cette étiquette accrocheuse de BOJO NOUVEAU 2024, appellation d’origine protégée, laisse à penser qu’une nouvelle AOP « BOJO » a été créée. La contre-étiquette apporte rectification, il s’agit bien d’un beaujolais nouveau, dont nous fêtons le 75ème anniversaire en novembre 2026.
L’histoire du beaujolais nouveau est bien connue, mais cet anniversaire est l’occasion pour l’œnographile de l’illustrer par quelques étiquettes commémoratives, informatives ou insolites.

Comme le rappelle cette étiquette du cinquantenaire (millésime 2001), le beaujolais nouveau est né officiellement en 1951. A l’origine, un arrêté paru au journal officiel du 9 septembre 1951 qui stipulait que les vins d’appellation d’origine contrôlée (AOC) ou délimités de qualité supérieure (VDQS) ne pouvaient être commercialisés qu’à partir du 15 décembre de l’année de production …

Cet arrêté (reproduit ci-contre) ne faisait pas du tout l’affaire des vignerons du Beaujolais, une des toutes premières AOC créée en 1937. Car depuis la fin du XIXe siècle, ils vendaient déjà du vin « sous le pressoir » à quelques débitants. Après quelques semaines de fermentation, qui se terminait souvent dans les tonneaux pendant le transport, le vin était diffusé en primeur à des cafés ou bistrots lyonnais ou parisiens [1, 2].
Naissance du Beaujolais Nouveau
De plus, dès 1945, l’Union viticole du Beaujolais avait demandé et obtenu l’autorisation de mettre sur le marché national une partie de ses vins avant la date habituelle de commercialisation. Sur cette étiquette de Beaujolais Nouveau 2001, toujours, la maison Roland Bouchacourt rappelle fièrement avoir été une des premières (sinon la première) à distribuer le Beaujolais Nouveau sur les zincs parisiens en 1945.

Dans une interview de 2015 [3], Georges Duboeuf (1933-2000), surnommé le «pape du Beaujolais Nouveau», rappelait que la vente en primeur quelques mois après la vendange avait été possible en Beaujolais grâce la rencontre d’un terroir et d’un cépage. Le cépage, c’est le Gamay, raisin noir à chair blanche et peau fine, produisant des vins croquants pouvant être consommés jeunes. Le terroir est celui du Beaujolais, avec son climat et ses sols acides et granitiques optimaux pour la production de vins de qualité. Il rappelait qu’à l’époque, il y avait 30 000 hectares de Gamay, dont 20 000 en Beaujolais !
A l’a suite de l’arrêté de septembre 1951, l’Union Viticole du Beaujolais a réagi et réclamé de pouvoir continuer à vendre du beaujolais en primeur avant le 15 décembre. Cette demande a abouti le 13 novembre 1951, sous la forme d’une note administrative précisant les conditions « dans lesquelles certains vins à appellation contrôlée peuvent être commercialisés dès maintenant sans attendre le déblocage général du 15 décembre prochain ». L’ajout du mot « Nouveau » sur l’étiquette permettait la dérogation de vente. Le Beaujolais Nouveau était né.
La date d’autorisation de la commercialisation du Beaujolais Nouveau a changé tous les ans jusqu’en 1966, puis elle a été fixée au 15 novembre jusqu’en 1985. A partir de 1986, pour des raisons pragmatiques et commerciales, le choix final s’est porté sur troisième jeudi du mois de novembre [1, 3]. Plusieurs étiquettes font référence à ce fameux 3ème jeudi de novembre.

D’autres, très sérieuses, indiquent les dates clés du processus de vinification. En voici un exemple d’un grand négociant beaunois : l’étiquette indique les dates de tirage du vin, dans les 6 à 13 jours précédant la commercialisation. En 1990, le 3ème jeudi tombait le 15 novembre.

Du zinc à la grande distribution
La maison Nicolas rappelle qu’elle a participé dès 1966 à la diffusion domestique du Beaujolais Nouveau [4].

Mais, comme l’indique cette autre étiquette également commémorative, le négociant Emile Chandesais et les magasins Inno (groupe Monoprix-Prisunic) l’ont précédée en proposant du Beaujolais Primeur [5] en grande surface dès 1962, avec un étiquetage de type bistrot : une seule collerette haute permettant de garder la bouteille à rafraichir dans de l’eau sans la décoller.

Le Beaujolais Nouveau est arrivé, c’est la fête!
Tout le monde connait la suite : un succès croissant qui conduit au phénomène « Beaujolais Nouveau ». Le succès est d’abord lié au produit et au calendrier favorable de sa diffusion : vin jeune, facile à boire, festif, arrivant en fin d’automne, dans une période sans fête (halloween n’était pas mondialisé) plutôt morose, y compris sur le plan climatique. L’arrivée du Beaujolais Nouveau a été l’occasion de fêtes, d’abord locales, comme le racontait Georges Duboeuf en 2015 :
« Moi, je me souviens des premières soirées du Beaujolais Nouveau, où j’invitais chez moi à la maison une trentaine de personnes. On a commencé tout doucement mais à la fin, il y avait 800 personnes qui étaient là et donc jusqu’à minuit et plus il y avait effectivement la grande fête que l’on organisait en l’honneur du Beaujolais Nouveau avec des vignerons, des stars du show business, et avec des restaurateurs, des personnalités de la région, et bien au-delà de la région. On fêtait le départ à l’époque. C’était à celui qui l’avait le premier, le Beaujolais Nouveau. C’était une forme de course, de rallye… Il partait le 15 novembre, et ils arrivait des fois le 15 novembre au soir, des fois le lendemain ou le surlendemain. Ça dépendait de où il allait et avec quel moyen de transport on l’emmenait. Certains partaient en voiture avec deux caisses, comme ça ils allaient plus vite qu’avec un camion… C’était ça le Beaujolais Nouveau. Aujourd’hui, tout le vin est parti avant, c’est toute l’évolution qu’on a eu depuis 65 ans. Aujourd’hui on fête la mise à la consommation. » [3]
La fête s’est étendue à toute la France, avec organisation de soirées festives dans les bistrots et chez les cavistes, d’évènements médiatiques comme l’organisation de courses pour l’acheminement des bouteilles dans la nuit précédant le fameux 3ème jeudi [6].

Témoin du succès national, la sortie en 1978 du film Le beaujolais nouveau est arrivé , d’après le roman éponyme de René Fallet (1927-1983), avec des acteurs célèbres de l’époque, Jean Carmet, Michel Galabru…


De la fête locale au phénomène mondial
Portés par le succès, Georges Duboeuf (toujours lui) et d’autres ambassadeurs du Beaujolais Nouveau ont sillonné l’Europe continentale, la Grande Bretagne, les USA, la Chine, le Japon pour convertir les amateurs de vin au beaujolais nouveau, diffuser l’évènement et les fêtes associées à son arrivée. La production a atteint 500 000 hl au milieu des années 1980 et culminé à 1 400 000 hectolitres en 1998, dont 800 000 hl exportés dans plus de 100 pays.

Il n’y a pas de succès sans imitation, voire contrefaçon. En témoignent ces étiquettes de « Betsileo-Villages Nouveau » (Madagascar), copie presque conforme des étiquettes de Beaujolais-Villages Nouveau de la maison Nicolas, ou encore le « Gamay beaujolais nouveau » de Californie, reprenant les codes graphiques des étiquettes colorées et festives des étiquettes originales.

Toute mode a un début et une fin
A partir des années 2000, la mode du Beaujolais Nouveau a marqué le pas. Par saturation, désintérêt, combinés à un certain dénigrement du produit en partie lié aux énormes volumes et à une qualité très inégale. Au côté de vignerons ou négociants honnêtes laissant faire la nature, d’autres, face à la demande massive, on dévoyé le produit par des macérations carboniques ultrarapides et l’emploi de levures chimiques accélérant la fermentation (dont la 71B, source d’acétate d’isoamyle et du tristement célèbre arôme « banane »).
Si la consommation en France a relativement peu diminué, les exportations de Beaujolais Nouveau ont chuté de plus de 50% entre 2018 et 2024 (de plus de 85 000 hl en 2018 à 40 000 hl en 2024 [7]). La crise sanitaire du COVID-19 en 2020-2021, les aléas climatiques, le brexit, les taxes US, l’inflation n’ont pas aidé.
Le déclin du marché international a provoqué une profonde remise en question de la profession, dont une partie a souhaité s’orienter vers la promotion des crus du Beaujolais [8] et la vinification traditionnelle, plutôt que la vente en primeur décotée. Ainsi, la part du vin de beaujolais vinifié en primeur est passée de 50% à 22%. Ce virage qualitatif est porté par de nombreux jeunes vignerons. Une « premiumisation » du Beaujolais s’observe actuellement auprès de consommateurs plus jeunes et ouverts, moins influencés par les années 1980 [9].

Divorce et clap de fin pour l’UVB
Une des victimes du succès puis du désenchantement vis à vis du beaujolais nouveau fut l’UVB, l’union interprofessionnelle des viticulteurs du Beaujolais.

En effet, une des conséquences de l’érosion des ventes de Beaujolais en primeur et de la forte dépréciation du prix des vignes en appellations Beaujolais et Beaujolais Villages a été la séparation des deux organismes de défense et gestion (ODG) qui formaient historiquement l’Union des vignerons du Beaujolais (UVB) : d’une part l’ODG du Beaujolais et Beaujolais villages et de l’autre l’ODG des crus du Beaujolais représentant les 10 crus du Beaujolais. L’origine de la scission est venue du syndicat des crus du Beaujolais, qui a souhaité se démarquer des appellations génériques pour mieux valoriser les crus, et engager une démarche de reconnaissance des sols permettant la création de premiers crus, comme en Bourgogne. Le divorce a été acté en décembre 2014 l’ODG des crus du Beaujolais a quitté l’UVB qui a de fait disparu [10]. Clap de fin pour l’UVB, qui avait défendu pendant 70 ans les intérêts de tous les vignerons et négociants du Beaujolais et avait permis le maintien de la vente en primeur. Le divorce n’a pas été bien compris des nombreux vignerons qui produisaient à la fois des crus et des beaujolais génériques [11]. Puis le temps a passé, l’interprofession du Beaujolais poursuit ses missions pour un « développement harmonieux de la filière viticole du Beaujolais » [12].
Le Beaujolais Nouveau n’est pas mort. Il reste très consommé en France. Le premier importateur historique, le Japon, reste en tête malgré une diminution de 35% des volumes importés et l’aspect festif s’y maintient, avec soirées dédiées. Il est probable qu’au 3ème jeudi de novembre, et un peu en avance par rapport à la France en raison du décalage horaire, certains établissement japonais proposeront à nouveau à leur clientèle huppée des bains de Beaujolais Nouveau… [13].
Liens et références :
- Stéphane Gaillard. L’histoire du « Beaujolais nouveau ». Publié le 12 novembre 2013. https://stephane-guillard.over-blog.com/2013/11/l-histoire-du-beaujolais-nouveau.html
- Le Beaujolais nouveau, l’histoire d’une réussite. La Revue du vin de France, d’après Laure Gasparotto, L’Atlas des vins de France, éditions de Monza, 2018. https://www.larvf.com/,vins-beaujolais-nouveau-histoire,10135,4249423.asp
- L’histoire du Beaujolais nouveau. Interview de Georges Duboeuf et t Daniel Bulliat. Vidéo publiée sur Youtube le 20 novembre 2015 par « Les Beaujolais Nouveaux» (http://www.lesbeaujolaisnouveaux.com). Lien : https://www.youtube.com/watch?v=B3Do0p-_Yq0
- Source initiale, site du bicentenaire de la maison NICOLAS (1822-2022). https://www.bicentenaire.com/les-innovations-dans-le-vin/#:~:text=nicolas%20et%20le%20beaujolais%20nouveau,%C3%A0%20partir%20du%2015%20d%C3%A9cembre . Ce site est devenu inaccessible en 2026. Site de la maison Nicolas accédé en 2026 : https://www.nicolas.com/fr/notrehistoire.html?srsltid=AU7gw4VqijyPnmjuJuRDLU7xxK5b8joSItwzZKYKHPslh4XXel4fPzFR
- Les termes « primeur » et « nouveau », quasi synonymes, désignent tous deux des vins commercialisés avant le 3ème jeudi de novembre. Le terme « nouveau » est préférentiellement utilisé pour le Beaujolais pour des raisons réglementaires et d’usage, le terme « primeur » plus souvent utilisé pour les vins d’autres régions de France.
- Beaujolais nouveau : Quels vins choisir (sans goût de banane) ? La Revue du Vin de France, 2022, article publié en ligne. https://www.larvf.com/,vins-beaujolais-nouveau-evenement-populaire-troisieme-jeudi-de-novembre,2001115,4249353.asp
- Marine POIRIER. Beaujolais nouveaux 2025 : des vins qui séduisent de moins en moins le marché international. Le Patriote Beaujolais Val de Saône. Publié le18 novembre 2025. https://mesinfos.fr/auvergne-rhone-alpes/beaujolais-nouveaux-2025-des-vins-qui-seduisent-de-moins-en-moins-le-marche-international-234049.html
- Les 10 crus du Beaujolais concerné sont par ordre alphabétique : Brouilly, Chénas, Côte de Brouilly, Chiroubles Fleurie, Juliénas, Morgon, Moulin-à-Vent, Régnié, Saint-Amour. Avec les 2 AOC Beaujolais et Beaujolais villages, ce sont 12 appellations représentent la région beaujolaise. https://www.beaujolais.com/decouvrir/nos-12-appellations/
- Le beaujolais nouveau se réinvente pour séduire les jeunes dégustateurs. Revue du Vin de France et AFP. https://www.larvf.com/le-beaujolais-nouveau-se-reinvente-pour-seduire-les-jeunes-degustateurs,4654949.asp
- Vincent Charbonnier . Scission en perspective dans le Beaujolais. Les Echos, publié le Publié le 5 janv. 2015. https://www.lesechos.fr/2015/01/scission-en-perspective-dans-le-beaujolais-191116
- Guillaume Baroin pour la Revue du Vin de France. Du rififi dans le Beaujolais. La Revue du vin de France, Autour du vin – Archives 2014, 2015 et 2016 https://www.larvf.com/,vin-beaujolais-scission-crus-beaujolais-villages-vins,4428155.asp
- Site de l’interprofession du Beaujolais. https://www.beaujolais.com/qui-sommes-nous/
- Le Beaujolais Nouveau au Japon. Site Kanpaï. Mis à jour le 18 novembre 2025. https://www.kanpai.fr/societe-japonaise/beaujolais-nouveau-japon
© Texte posté le 01/11/2026
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Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.
