Cette très belle étiquette de la cuvée « La Favorite » du domaine La Bouche du Roi [1], a tout pour raconter de belles histoires. Le domaine, l’originalité du vin, l’hommage à Louise de La Vallière …
Le renouveau d’un vignoble francilien
Déjà, le site. Pauillac, Saint Emilion, Beaune, Aÿ Champagne, Arbois, Chateauneuf du Pape sont mondialement connues grâce à leurs vins. Faudra-t-il bientôt ajouter… Davron à cette liste (non exhaustive) ?
Davron (78810, moins de 300 habitants) est une petite commune rurale et agricole du département des Yvelines située dans la plaine de Versailles, dans le prolongement du parc du château et de son grand canal, à une quinzaine de kilomètres à l’ouest des deux villes royales, Saint Germain en Laye au nord et Versailles au sud.
En 2017, trois audacieux professionnels du vin ont décidé, après une analyse soigneuse des sols et des expositions, d’y planter leurs propres vignes. Ou plutôt d’en replanter et de renouer avec la tradition viticole locale, puisque des plans du XVIIIe siècle attestent de la présence de vignes à Davron. Comme dans l’ensemble de l’Ile de France, jadis le plus vaste vignoble de France avec 42 000 hectares, producteur de vins réputés. Fragilisées par l’oïdium (1845-52), le mildiou (1870-78), le black-rot (1885), un hiver très rigoureux (1879), achevées par le phylloxéra (1880-90 en Ile de France), les vignes franciliennes n’ont pas été replantées. L’arrivée des vins du sud par le chemin de fer et l’urbanisation ont fait le reste.
Des ilots ont subsisté ou ont été replantés dans de nombreuses communes, le plus souvent gérées par les municipalités ou des associations. A Argenteuil, Jacques DEFRESNE, issu d’une lignée de vignerons de père en fils depuis le XIVe siècle (1342 !), a été le dernier exploitant professionnel et a cessé son activité en 1996 [2].

Le domaine de la Bouche du Roi
Dans les Yvelines, même constat, quelques plants souvent francs de pied cultivés par des particuliers, quelques vignes municipales ou associatives [3]. Le projet du domaine de la Bouche du Roi est d’une toute autre ampleur. Le point de départ est la Winerie Parisienne, négoce parisien de vins produits par achat de raisins de la France entière. En 2017, les trois associés de la Winerie, Adrien Pelissié, Julien Bengué et Julien Brustis [4], décident donc de planter à Davron leur propre vigne, avec l’objectif de produire 30 000 bouteilles (et à terme 150 000) de vins de haute qualité. Démarré avec 3 ha de pinot noir, merlot, chardonnay et chenin, le domaine s’est étendu avec 7 ha de syrah et cabernet franc et atteint maintenant 27 ha d’un seul tenant, dont 10 en exploitation, sur une croupe de calcaire ancien à 140 m d’altitude avec une belle exposition. Le creusement d’une quinzaine de fosses a permis l’analyse de sols et déterminé 19 parcelles cultivées en monocépage. Des conditions très favorables, la plaine de Versailles étant un espace naturel classé et les terrains en jachère depuis plus de 20 ans, ont permis de travailler directement en bio (certification obtenue dès la première vendange officielle en 2020). Les vins du domaines ont l’appellation IGP Ile de France.

Le nom du domaine, sa production, et l’importante communication plutôt élististe font référence constante au Château de Versailles et au Roi Soleil. Le service de la Bouche du Roi désignait, sous l’ancien régime, l’ensemble des offices responsables de la table royale. C’était, en termes de personnel, le plus important des départements de la Maison du Roi. Il était dirigé par le premier maître d’hôtel, et se composait de sept offices touchant tous au ravitaillement et à la cuisine pour la table du Roi, parmi lesquels la « cuisine-bouche » au service exclusif du Roi, « le gobelet » préparant la table et constitué entre autres des goûteurs, et « l’échansonnerie-commun » pour les vins.

La cuvée « Le Grand Lever » (Chenin) renvoie à la vie de la Cour à Versailles. La cuvée « Les Louis d’Or » (Chardonnay) est un hommage à Claude de Bullion (1559-1630) surintendant des finances de Louis XIII, inventeur du louis d’or et ancien propriétaire du château de Wideville et des terres de Davron.
L’habillage des bouteilles est aussi soigné que le contenu, les étiquettes, sobres dans les premières années, se sont enrichies d’un joli feston coloré mais gardent toujours au centre l’emblème doré du Roi Soleil.

La Favorite, un rosé d’exception
Pour la première fois, le domaine a commercialisé un vin rosé dans le millésime 2025. Très pâle, presque blanc, mais concentré, fruité, délicieux et d’un prix très abordable par rapport aux autres cuvées [5], La Favorite s’avère une excellente initiative et une belle découverte.
De plus, ce rosé est produit à partir de Pinot Noir mais également de deux cépages hybrides résistants, le Floreal et le Voltis, auxquels nous avons consacré un article [6]. A côté des grands cépages traditionnels, les propriétaires de la Bouche du Roi ont eu l’excellente idée de planter, dans une parcelle « conservatoire » d’1,5 ha, 8000 pieds de 16 cépages différents de toutes origines, des cépages anciens (chambourcin, romorantin) et des hybrides résistants (floreal, vidoc, voltis) [7]. Cette cuvée prouve que l’on peut obtenir un très bon vin à base d’hybrides et c’est donc un double succès, gustatif et innovant. Bravo la Bouche du Roi !
La Favorite
Comme nous l’explique la contre-étiquette, « La Favorite rend hommage à la duchesse Louise de La Vallière, première favorite de Louis XIV et propriétaire de la seigneurie de Davron où est établi aujourd’hui le chai ». Le site de la Bouche du Roi précise que la seigneurie de Davron aurait été offerte par le Roi : « Patrimoine naturel et terrain de chasse des rois de France, la Plaine de Versailles s’étend dans les Yvelines, du château de Versailles à la vallée de la Mauldre. Le village de Davron y occupe une place singulière : c’est ici qu’ont vécu Claude de Bullion, surintendant des Finances de Louis XIII et créateur du Louis d’Or, et la duchesse de La Vallière, favorite de Louis XIV, à qui le Roi-Soleil offrit ces terres. » [1].

Magnifique ! Mais…. il est fort possible que les auteurs du texte aient fait une petite confusion entre duchesses et un écart d’environ un siècle…
Louise de La Vallière, née Françoise-Louise de La Baume Le Blanc en 1644 à Tours, a effectivement été l’une des favorites du roi Louis XIV de 1661 à 1667. Lorsque sa notice Wikipédia [8] écrit : « Afin de ménager sa mère, Anne d’Autriche, le roi logea sa maîtresse dans un petit château servant de relais de chasse que Louise apprécia particulièrement, et qui était situé non loin de Saint-Germain-en-Laye, dans la forêt du village de Versailles », on parle bien du relais de chasse de Louis XIII dans la forêt de Versailles, avant que Louis XIV ne le transforme en l’incroyable château actuel. Et lorsque [8] « Le roi y fit donner en 1664 une fête splendide, Les Plaisirs de l’île enchantée, lors de laquelle Molière joua La Princesse d’Élide, Les Fâcheux, Tartuffe et Lully composa les ballets. La reine et la reine-mère en furent les dédicataires officielles mais c’était à Louise que la fête était secrètement dédiée. », les témoignages confirment que Versailles et ses jardins où eurent lieu la fête étaient alors en grand chantier [9].
Durant sa période de première favorite, Louise a reçu en cadeau du Roi la terre de Carrières-Saint-Denis (actuelle Carrières-sur-Seine) où elle fit bâtir un château dont les jardins ont été conçus et ordonnés par Le Nôtre. Et c’est juste avant sa disgrâce au profit de la marquise de Montespan [10], que Louise a reçu le château de Vaujours en Anjou et le titre de duchesse de La Vallière et de Vaujours. Pas de trace d’un don royal de château ni de domaine à Davron….
Le Château situé à cheval sur les communes de Davron et Crespières, dont les terres incluent les actuelles vignes du domaine de la Bouche du Roi, s’appelle le château de Wideville.

Reconstruit sur un ancien manoir à la fin du XVIe siècle, le château a été acheté en 1630, comme on l’a déjà vu, par Claude de Bullion (1569-1640), qui a fait redessiner et embellir les jardins, les sculptures et fait réaliser la grotte (classée, elle existe toujours) [11]. A sa mort, le château semble être resté dans la famille de Bullion. On retrouve comme propriétaire au début du XVIIIe siècle le duc d’Uzès (Jean-Charles de Crussol, 1675-1739), époux en 1706 d’Anne Marguerite de Bullion (1684-1760), elle-même arrière-petite-fille de Claude de Bullion [12]. Les propriétaires sont ensuite leur fille Anne-Julie-Françoise de Crussol d’Uzès (1713-1797) qui a épousé en 1732 Louis-César, duc de La Vallière, et leur petite-fille Adrienne Émilie Félicité de La Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière (1740-1812).
Là encore, pas de trace d’une acquisition du château de Wideville par Louis XIV et d’un don à sa favorite dans la période 1661-1667. Une duchesse de La Vallière a bien été propriétaire du château et de ses terres, mais il s’agit d’Adrienne, descendante lointaine et indirecte de notre favorite, un siècle plus tard [13].
Mais gardons le bénéfice du doute, l’histoire est tellement belle qu’on l’adopte sans barguigner. Vive la Favorite !

Liens et références :
- Domaine de LA BOUCHE DU ROI, vignoble de la plaine de Versailles. 12 Rue Saint Jacques 78810 Davron. https://www.la-bouche-du-roi.com/
- Les vendanges en Ile de France. Reportage de FR3 du 10 octobre 1992. INA. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/pac02027085/les-vendanges-en-idf
- Parmi les autres domaines viticoles significatifs dans les Yvelines, citons : Le domaine des grottes à Saint-Germain en Laye, 2000 pieds de pinot noir plantés en 2000 par la municipalité sous les terrasses du château, certifié bio depuis 2017 ; Le clos du prieuré de Saint Arnoult En Yvelines, 3,6 ha municipaux replantés en 2002, 1260 pieds de chardonnay, vendanges et vinification gérées par l’association « Le Sarment Arnolphien » ; La vigne municipale d’Auteuil-le-Roi, gérée par l’association « L’Arpent de Bacchus » qui produit un vin blanc acidulé, le « Clos Saint Sanctin » ; Plus récent, le projet de Vignes à Nézel, « Les côteaux de la Mauldre » qui vise une surface de 12 ha, déjà 2500 pieds de chardonnay et 1000 de pinot noir plantés en 2020, première vendange faite en 2023. La vigne de Bougival, ancienne propriété de Monsieur André Bourdin qui l’a exploitée jusqu’aux années 2010, a été donnée à la municipalité et est maintenant gérée par l’association « les vignes de Bougival ». D’autres vignes sont exploitées à Meulan, Triel, Chanteloup-les-vignes, Conflans Saint Honorine, Monchavet, Crespières, …
- Des trois associés co-fondateurs, Adrien Pélissié, le spécialiste en marketing œnologique de l’équipe, semble rester seul aux commandes comme directeur général. Julien Bengué, devenu développeur indépendant en intelligence artificielle, n’apparait plus sur le site du domaine mais reste actionnaire. Julien Brustis, œnologue bordelais, passé par Château l’Angelus puis la Napa Valley, a rejoint en 2023 le château Tour des Termes, à Saint Estèphe, dont il est directeur général.
- Acheté en juin 2026 à la boutique de produits régionaux de la biscuiterie Les deux gourmands à Crespières, 14,90 euros la bouteille. Les cuvées traditionnelles en rouge et en blanc se vendent à 29 euros.
- Les cépages entrent en résistance. © Histoires d’étiquettes. https://histoiresdetiquettes.com/2026/04/23/les-cepages-entrent-en-resistance/
- Frédérique Hermine. La Bouche du Roi, le domaine versaillais de la Winerie Parisienne. © Terre de vins, publié le 03/07/2020
https://www.terredevins.com/actualites/la-bouche-du-roi-le-domaine-versaillais-de-la-winerie-parisienne - Louise de La Vallière. Notice Wikipedia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_de_La_Valli%C3%A8re
- Christian Biet, « Molière et l’affaire Tartuffe (1664-1669) », Histoire de la justice, no 23, 2013, p. 65-79. Extrait cité dans la notice Wikipedia « Fêtes à Versailles ». https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%AAtes_%C3%A0_Versailles#Biet_2013
- Voir notre article : Montespan, le cocu le plus célèbre de France. © Histoires d’étiquettes. https://histoiresdetiquettes.com/2020/04/16/montespan-le-cocu-le-plus-celebre-de-france/
- Le couturier Valentino et le château de Wideville. Blog haute décoration.overblog. Publié le 18/09/2011. https://haute-decoration.over-blog.com/article-le-couturier-valentino-et-le-chateau-de-wideville-84581975.html
- Claude de Bullion était une des plus grosses fortunes de l’époque, il avait acquis de très nombreuses propriétés. A sa mort, ses héritiers (5 enfants) se sont partagés près de huit millions de livres. Ses seigneuries se répartissaient dans quatre zones géographiques : entre l’Eure et la Seine, en Brie, en Champagne, en Normandie. Son fils aîné, Noël de Bullion (1615-1670) a pris les titres de marquis de Gallardon et seigneur de Bonnelles (Yvelines), qu’il a transmis à son tour à son fils aîné, Charles-Denis de Bullion (1651-1721. Anne Marguerite de Bullion était la 6ème enfant et première fille de Charles-Denis.
- Au moins 5 enfants sont nés de l’union de Louise de La Vallière et de Louis XIV, dont 2 ont survécu plus d’un an et ont été légitimés. Son fils est mort à 16 ans, sa fille s’est mariée et a eu une descendance. Après avoir été délaissée par le Roi, Louise de La Vallière est entrée dans les ordres (couvent des carmélites à Paris, vœux définitifs en 1675), confiant l’éducation de ses enfants à la maison d’Orléans. Elle a transmis ses titres de noblesse à un cousin, dont Adrienne est la descendante directe.
© Texte posté le 07/07/2026
Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.
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