La Favorite du Roi Soleil

Cette très belle étiquette de la cuvée « La Favorite » du domaine La Bouche du Roi [1], a tout pour raconter de belles histoires. Le domaine, l’originalité du vin, l’hommage à Louise de La Vallière …

Le renouveau d’un vignoble francilien

Déjà, le site. Pauillac, Saint Emilion, Beaune, Aÿ Champagne, Arbois, Chateauneuf du Pape sont mondialement connues grâce à leurs vins. Faudra-t-il bientôt ajouter… Davron à cette liste (non exhaustive) ?

Davron (78810, moins de 300 habitants) est une petite commune rurale et agricole du département des Yvelines située dans la plaine de Versailles, dans le prolongement du parc du château et de son grand canal, à une quinzaine de kilomètres à l’ouest des deux villes royales, Saint Germain en Laye au nord et Versailles au sud.

En 2017, trois audacieux professionnels du vin ont décidé, après une analyse soigneuse des sols et des expositions, d’y planter leurs propres vignes. Ou plutôt d’en replanter et de renouer avec la tradition viticole locale, puisque des plans du XVIIIe siècle attestent de la présence de vignes à Davron. Comme dans l’ensemble de l’Ile de France, jadis le plus vaste vignoble de France avec 42 000 hectares, producteur de vins réputés. Fragilisées par l’oïdium (1845-52), le mildiou (1870-78), le black-rot (1885), un hiver très rigoureux (1879), achevées par le phylloxéra (1880-90 en Ile de France), les vignes franciliennes n’ont pas été replantées. L’arrivée des vins du sud par le chemin de fer et l’urbanisation ont fait le reste.

Des ilots ont subsisté ou ont été replantés dans de nombreuses communes, le plus souvent gérées par les municipalités ou des associations.  A Argenteuil, Jacques DEFRESNE, issu d’une lignée de vignerons de père en fils depuis le XIVe siècle (1342 !), a été le dernier exploitant professionnel et a cessé son activité en 1996 [2].

Etiquettes de vin d’Argenteuil, avant et après Defresne…

Le domaine de la Bouche du Roi

Dans les Yvelines, même constat, quelques plants souvent francs de pied cultivés par des particuliers, quelques vignes municipales ou associatives [3].  Le projet du domaine de la Bouche du Roi est d’une toute autre ampleur. Le point de départ est la Winerie Parisienne, négoce parisien de vins produits par achat de raisins de la France entière. En 2017, les trois associés de la Winerie, Adrien Pelissié, Julien Bengué et Julien Brustis [4], décident donc de planter à Davron leur propre vigne, avec l’objectif de produire 30 000 bouteilles (et à terme 150 000) de vins de haute qualité. Démarré avec 3 ha de pinot noir, merlot, chardonnay et chenin, le domaine s’est étendu avec 7 ha de syrah et cabernet franc et atteint maintenant 27 ha d’un seul tenant, dont 10 en exploitation, sur une croupe de calcaire ancien à 140 m d’altitude avec une belle exposition. Le creusement d’une quinzaine de fosses a permis l’analyse de sols et déterminé 19 parcelles cultivées en monocépage. Des conditions très favorables, la plaine de Versailles étant un espace naturel classé et les terrains en jachère depuis plus de 20 ans, ont permis de travailler directement en bio (certification obtenue dès la première vendange officielle en 2020). Les vins du domaines ont l’appellation IGP Ile de France.

Le nom du domaine, sa production, et l’importante communication plutôt élististe font référence constante au Château de Versailles et au Roi Soleil. Le service de la Bouche du Roi désignait, sous l’ancien régime, l’ensemble des offices responsables de la table royale. C’était, en termes de personnel, le plus important des départements de la Maison du Roi. Il était dirigé par le premier maître d’hôtel, et se composait de sept offices touchant tous au ravitaillement et à la cuisine pour la table du Roi, parmi lesquels la « cuisine-bouche » au service exclusif du Roi, « le gobelet » préparant la table et constitué entre autres des goûteurs, et « l’échansonnerie-commun » pour les vins.

Trois cuvées des premières vendanges officielle du Domaine de la Bouche du Roi

La cuvée « Le Grand Lever » (Chenin) renvoie à la vie de la Cour à Versailles. La cuvée « Les Louis d’Or » (Chardonnay) est un hommage à Claude de Bullion (1559-1630) surintendant des finances de Louis XIII, inventeur du louis d’or et ancien propriétaire du château de Wideville et des terres de Davron.

L’habillage des bouteilles est aussi soigné que le contenu, les étiquettes, sobres dans les premières années, se sont enrichies d’un joli feston coloré mais gardent toujours au centre l’emblème doré du Roi Soleil.

La Favorite, un rosé d’exception

Pour la première fois, le domaine a commercialisé un vin rosé dans le millésime 2025. Très pâle, presque blanc, mais concentré, fruité, délicieux et d’un prix très abordable par rapport aux autres cuvées [5], La Favorite s’avère une excellente initiative et une belle découverte.

De plus, ce rosé est produit à partir de Pinot Noir mais également de deux cépages hybrides résistants, le Floreal et le Voltis, auxquels nous avons consacré un article [6]. A côté des grands cépages traditionnels, les propriétaires de la Bouche du Roi ont eu l’excellente idée de planter, dans une parcelle « conservatoire » d’1,5 ha, 8000 pieds de 16 cépages différents de toutes origines, des cépages anciens (chambourcin, romorantin) et des hybrides résistants (floreal, vidoc, voltis) [7]. Cette cuvée prouve que l’on peut obtenir un très bon vin à base d’hybrides et c’est donc un double succès, gustatif et innovant. Bravo la Bouche du Roi !

La Favorite

Comme nous l’explique la contre-étiquette, « La Favorite rend hommage à la duchesse Louise de La Vallière, première favorite de Louis XIV et propriétaire de la seigneurie de Davron où est établi aujourd’hui le chai ». Le site de la Bouche du Roi précise que la seigneurie de Davron aurait été offerte par le Roi : « Patrimoine naturel et terrain de chasse des rois de France, la Plaine de Versailles s’étend dans les Yvelines, du château de Versailles à la vallée de la Mauldre. Le village de Davron y occupe une place singulière : c’est ici qu’ont vécu Claude de Bullion, surintendant des Finances de Louis XIII et créateur du Louis d’Or, et la duchesse de La Vallière, favorite de Louis XIV, à qui le Roi-Soleil offrit ces terres. » [1].

Louise-Françoise de la Baume Le Blanc, Mademoiselle de la Vallière, duchesse de Vaujours  par Jean Nocret (1615–1672). Collection du Château de Versailles.

Magnifique ! Mais…. il est fort possible que les auteurs du texte aient fait une petite confusion entre duchesses et un écart d’environ un siècle…

Louise de La Vallière, née Françoise-Louise de La Baume Le Blanc en 1644 à Tours, a effectivement été l’une des favorites du roi Louis XIV de 1661 à 1667. Lorsque sa notice Wikipédia [8] écrit : « Afin de ménager sa mère, Anne d’Autriche, le roi logea sa maîtresse dans un petit château servant de relais de chasse que Louise apprécia particulièrement, et qui était situé non loin de Saint-Germain-en-Laye, dans la forêt du village de Versailles », on parle bien du relais de chasse de Louis XIII dans la forêt de Versailles, avant que Louis XIV ne le transforme en l’incroyable château actuel. Et lorsque [8] « Le roi y fit donner en 1664 une fête splendide, Les Plaisirs de l’île enchantée, lors de laquelle Molière joua La Princesse d’Élide, Les Fâcheux, Tartuffe et Lully composa les ballets. La reine et la reine-mère en furent les dédicataires officielles mais c’était à Louise que la fête était secrètement dédiée. », les témoignages confirment que Versailles et ses jardins où eurent lieu la fête étaient alors en grand chantier [9].

Durant sa période de première favorite, Louise a reçu en cadeau du Roi la terre de Carrières-Saint-Denis (actuelle Carrières-sur-Seine) où elle fit bâtir un château dont les jardins ont été conçus et ordonnés par Le Nôtre. Et c’est juste avant sa disgrâce au profit de la marquise de Montespan [10], que Louise a reçu le château de Vaujours en Anjou et le titre de duchesse de La Vallière et de Vaujours. Pas de trace d’un don royal de château ni de domaine à Davron….

Le Château situé à cheval sur les communes de Davron et Crespières, dont les terres incluent les actuelles vignes du domaine de la Bouche du Roi, s’appelle le château de Wideville.

Reconstruit sur un ancien manoir à la fin du XVIe siècle, le château a été acheté en 1630, comme on l’a déjà vu, par Claude de Bullion (1569-1640), qui a fait redessiner et embellir les jardins, les sculptures et fait réaliser la grotte (classée, elle existe toujours) [11]. A sa mort, le château semble être resté dans la famille de Bullion. On retrouve comme propriétaire au début du XVIIIe siècle le duc d’Uzès (Jean-Charles de Crussol, 1675-1739), époux en 1706 d’Anne Marguerite de Bullion (1684-1760), elle-même arrière-petite-fille de Claude de Bullion [12]. Les propriétaires sont ensuite leur fille Anne-Julie-Françoise de Crussol d’Uzès (1713-1797) qui a épousé en 1732 Louis-César, duc de La Vallière, et leur petite-fille Adrienne Émilie Félicité de La Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière (1740-1812).

Là encore, pas de trace d’une acquisition du château de Wideville par Louis XIV et d’un don à sa favorite dans la période 1661-1667. Une duchesse de La Vallière a bien été propriétaire du château et de ses terres, mais il s’agit d’Adrienne, descendante lointaine et indirecte de notre favorite, un siècle plus tard [13].

Mais gardons le bénéfice du doute, l’histoire est tellement belle qu’on l’adopte sans barguigner. Vive la Favorite !

Le domaine propose également le Bal du Roi, vins d’IGP Ile de France, provenant de raisins de divers producteurs d’Ile de France partenaires

Liens et références :

  1. Domaine de LA BOUCHE DU ROI, vignoble de la plaine de Versailles. 12 Rue Saint Jacques 78810 Davron. https://www.la-bouche-du-roi.com/
  2. Les vendanges en Ile de France. Reportage de FR3 du 10 octobre 1992. INA. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/pac02027085/les-vendanges-en-idf
  3. Parmi les autres domaines viticoles significatifs dans les Yvelines, citons :  Le domaine des grottes à Saint-Germain en Laye, 2000 pieds de pinot noir plantés en 2000 par la municipalité sous les terrasses du château, certifié bio depuis 2017 ; Le clos du prieuré de Saint Arnoult En Yvelines, 3,6 ha municipaux replantés en 2002, 1260 pieds de chardonnay, vendanges et vinification gérées par l’association « Le Sarment Arnolphien » ; La vigne municipale  d’Auteuil-le-Roi, gérée par l’association  « L’Arpent de Bacchus » qui produit un vin blanc acidulé, le « Clos Saint Sanctin » ; Plus récent, le projet de Vignes à Nézel, « Les côteaux de la Mauldre » qui vise une surface de 12 ha, déjà 2500 pieds de chardonnay et 1000 de pinot noir plantés en 2020, première vendange faite en 2023. La vigne de Bougival, ancienne propriété de Monsieur André Bourdin qui l’a exploitée jusqu’aux années 2010, a été donnée à la municipalité et est maintenant gérée par l’association « les vignes de Bougival ». D’autres vignes sont exploitées à Meulan, Triel, Chanteloup-les-vignes, Conflans Saint Honorine, Monchavet, Crespières, …
  4. Des trois associés co-fondateurs, Adrien Pélissié, le spécialiste en marketing œnologique de l’équipe, semble rester seul aux commandes comme directeur général. Julien Bengué, devenu développeur indépendant en intelligence artificielle, n’apparait plus sur le site du domaine mais reste actionnaire. Julien Brustis, œnologue bordelais, passé par Château l’Angelus puis la Napa Valley, a rejoint en 2023 le château Tour des Termes, à Saint Estèphe, dont il est directeur général.
  5. Acheté en juin 2026 à la boutique de produits régionaux de la biscuiterie Les deux gourmands à Crespières, 14,90 euros la bouteille. Les cuvées traditionnelles en rouge et en blanc se vendent à 29 euros.
  6. Les cépages entrent en résistance. © Histoires d’étiquettes. https://histoiresdetiquettes.com/2026/04/23/les-cepages-entrent-en-resistance/
  7. Frédérique Hermine. La Bouche du Roi, le domaine versaillais de la Winerie Parisienne. © Terre de vins, publié le 03/07/2020
    https://www.terredevins.com/actualites/la-bouche-du-roi-le-domaine-versaillais-de-la-winerie-parisienne
  8. Louise de La Vallière. Notice Wikipedia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_de_La_Valli%C3%A8re
  9. Christian Biet, « Molière et l’affaire Tartuffe (1664-1669) », Histoire de la justice, no 23,‎ 2013, p. 65-79. Extrait cité dans la notice Wikipedia « Fêtes à Versailles ». https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%AAtes_%C3%A0_Versailles#Biet_2013
  10. Voir notre article : Montespan, le cocu le plus célèbre de France.  © Histoires d’étiquettes. https://histoiresdetiquettes.com/2020/04/16/montespan-le-cocu-le-plus-celebre-de-france/
  11. Le couturier Valentino et le château de Wideville. Blog haute décoration.overblog. Publié le 18/09/2011. https://haute-decoration.over-blog.com/article-le-couturier-valentino-et-le-chateau-de-wideville-84581975.html
  12. Claude de Bullion était une des plus grosses fortunes de l’époque, il avait acquis de très nombreuses propriétés. A sa mort, ses héritiers (5 enfants) se sont partagés près de huit millions de livres. Ses seigneuries se répartissaient dans quatre zones géographiques : entre l’Eure et la Seine, en Brie, en Champagne, en Normandie. Son fils aîné, Noël de Bullion (1615-1670) a pris les titres de marquis de Gallardon et seigneur de Bonnelles (Yvelines), qu’il a transmis à son tour à son fils aîné, Charles-Denis de Bullion (1651-1721. Anne Marguerite de Bullion était la 6ème enfant et première fille de Charles-Denis.
  13. Au moins 5 enfants sont nés de l’union de Louise de La Vallière et de Louis XIV, dont 2 ont survécu plus d’un an et ont été légitimés. Son fils est mort à 16 ans, sa fille s’est mariée et a eu une descendance. Après avoir été délaissée par le Roi, Louise de La Vallière est entrée dans les ordres (couvent des carmélites à Paris, vœux définitifs en 1675), confiant l’éducation de ses enfants à la maison d’Orléans. Elle a transmis ses titres de noblesse à un cousin, dont Adrienne est la descendante directe.

© Texte posté le 07/07/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.

Les cépages entrent en résistance

Cette cuvée Libération de la maison de négoce de François Dauvergne et Jean-François Ranvier (D & R) est issue du cépage « Floréal« . Floréal, nom charmant qui pourrait renvoyer au 8ème mois du calendrier républicain utilisé durant la Révolution française (20-21 avril ~ 19-20 mai – période de l’épanouissement des fleurs). Mais ici, Floreal signe une autre révolution, en cours celle-ci. Celle de la commercialisation dans la grande distribution de vins issus de nouveaux cépages hybrides dits « résistants ».

Depuis toujours, les chercheurs, pépiniéristes et vignerons ont cherché des nouveaux cépages permettant de lutter contre les maladies de la vigne, les plus connues étant liées à des champignons, l’oïdium, le mildiou, la pourriture noire (ou black rot) ou grise (botrytis cinerea), ou d’origine bactérienne, comme la flavescence dorée.

Des recherches menées depuis 50 ans en Allemagne, Italie, Suisse et en France par l’INRAE ont abouti, au terme de travaux colossaux de croisements et sélections, à la mise à disposition de nombreux cépages hybrides plus résistants aux attaques de ces maladies, mais aussi aux variations climatiques [1]. En Allemagne, ils sont appelés « PIWI ». Sur les plus de 300 cépages répertoriés par l’observatoire des cépages résistants [2], seuls quelques-uns permettent d’obtenir des raisins de qualité suffisante pour en faire du vin, voire du bon vin. En France et en 2025, 3 017 ha étaient plantés en variétés résistantes, dont une cinquantaine était inscrite au catalogue officiel des variétés de vigne. Les plus récentes créations françaises ont pour nom, en blanc : Floreal (2018), Voltis (2018), Coutia (2021), Selenor (2021), Opalor (2022), Exelys (2024), Artys (2024); Et en rouge :  Artaban (2018), Vidoc (2018), Rebelia (2020), Coliris (2021), Lilaro (2021), Sirano (2021), Luminan (2021), Calys (2024).

Floreal, le plus répandu des hybrides résistants français

Le Floreal (sans accent sur le e) est l’un des plus cultivé en France (937 ha en 2025). C’est un cépage de cuve blanc inventé par l’INRA, inscrit depuis 2018. Pour les spécialistes, c’est un « hybride interspécifique issu d’un croisement entre le Villaris et un descendant de Muscadinia rotundifolia » [3]. Son succès est lié à ses nombreuses qualités, rappelées ainsi en 2022 par Mme A. Rocque, directrice du centre de sélection vigne à l’Institut Français du Vin [4] : « Au niveau aromatique, le Floreal ressemble au sauvignon. Ses rendements sont stables d’une année à l’autre et supérieurs à la moyenne. Il est plutôt vigoureux et doté d’une certaine résilience et son initiation florale est assez importante. Il est moyennement précoce et en cas de gel, il peut repartir. Côté maladie, il a une bonne résistance au mildiou et à l’oïdium, mais il reste sensible au black-rot ». En France, le Floreal est maintenant intégré dans de nombreuses aires d’indication géographique protégée (IGP). Dans le rapport de suivi de l’observatoire national du déploiement des cépages résistants (OSCAR) [5] , le Floreal est le plus répandu dans les principales régions vinicoles françaises (Figure) :

L’autre cépage le plus planté en France, presqu’à égalité avec le Floreal, est le Souvignier gris (1004 ha en 2025). Créé en Allemagne en 1983, il produit des vins blancs et rosés. Propice aux zones humides, il craint la sécheresse. Il s’épanouit en Wallonie, pays jadis parsemé de vignes, mais on en trouve aussi par exemple sur l’île de Ré (Domaine Pelletier à La Couarde, avec une belle huppe fasciée sur l’étiquette).

Vin blanc de l’Ile de Ré issu de Souvignier gris

 Toujours en blanc, la troisième variété en nombre de plants vendus est le Soreli, d’origine italienne. Lui aussi est apprécié car proche du sauvignon, avec un bon rendement, une résistance élevé au mildiou, un peu moins à l’oïdium et une faible sensibilité à la flavescence dorée. En Suisse, 7 autres variétés résistantes viennent de recevoir leur agrément par Agriscope, équivalent suisse de l’INRAE, avec lequel il collabore. Le principal cépage résistant planté en Suisse est le Divico [6].

Les premiers cépages résistants à vin rouge français (Artaban, Vidoc) ont eu plus de difficultés à convaincre. Les production plus récentes sont source d’espoir, mais il faut attendre encore un peu.

Signalons que la version rouge de la cuvée Libération de la maison Dauvergne et Ranvier est issue du cépage Monarch, créé en Allemagne en 1988 et agréé en France en 2017.

Cuvée Libération rouge à base de Monarch, de la maison Dauvergne et Ranvier

Les vins issus de cépages hybrides résistants sont surtout vendus comme « vin de France », mais de plus en plus avec une IGP. En revanche, pour l’instant, pas de Floreal ni d’autre variété résistante dans les appellations contrôlées, même à titre probatoire ou de test. En effet, la réglementation européenne actuelle précise que les vins d’AOP (appellation d’origine protégée) sont issus exclusivement de variétés de l’espèce Vitis Vinifera. Et les cépages résistants sont des hybrides de Vinifera européennes et d’autres variétés américaines ou asiatiques, vitis mais pas vinifera.

Une exception, le Voltis en Champagne

La seule aire d’appellation d’origine contrôlée dont l’organisme de défense et de gestion (ODG) a accepté un cépage résistant est la Champagne. Le cépage Voltis, moins aromatique que le Floreal mais résistant au mildiou et à l’oïdium, s’avère intéressant pour les vins effervescents. Il a été intégré en 2023 dans le cahier des charges de l’appellation Champagne comme VIFA (variété d’intérêt à fin d’adaptation). Pour ses propriétés œnologiques, mais surtout pour résoudre une difficulté environnementale. Les vignerons ont interdiction de traiter les vignes à proximité des zones habitées. Aussi, L’ODG conseille d’en planter quelques rangs en bordure des habitations, ne serait-ce que pour limiter les traitements dans ces parcelles et réduire les risques pour les riverains.

La famille Ducourt, propriétaire dans le Bordelais, s’intéresse aux cépages hybrides résistants. Elle commercialise la cuvée Métissage, en rouge et en blanc sec ou moelleux. Mais aucune indication des cépages utilisés, hélas.

De la résistance aux variétés résistantes ?

Adopter des nouveaux cépages, fussent-ils résistants, n’est pas évident pour un(e) vigneron(ne) pour qui l’expérience, la tradition, les habitudes locales d’encépagement et les contraintes des AOC/AOP sont des valeurs fortes. D’où certaines résistances du monde viti-vinicole à leur usage. Quelques jeunes vignerons courageux (mais tous les vignerons ne le sont-ils pas ?), pionniers des cépages hybrides, commencent à rapporter leur expérience de ces variétés, leurs espoirs et déceptions. Tous soulignent qu’en matière de cépages hybrides résistants, la première étape est d’abandonner certains préjugés.

Au domaine de l’Isle Saint Pierre, en Camargue, Julien Henry a planté une quinzaine de cépages résistants dans les années 2010. Dix ans plus tard [7], Il se disait très déçu par le Vidoc ou l’Artaban, incapables de faire des bons vins rouges sur son domaine. Il était en revanche satisfait de la résistance aux maladies et des vins obtenus à partir de Soreli, de Fleurtai ou de Souvignier gris en blanc et du Merlot korus en rouge. En 2022, il a produit 600 hl de résistants, dont 200 de Soreli, embouteillé en monocépage avec l’IGP Pays des Bouches du Rhône Terre de Camargue.

Deux cuvées rouges à base d’Artaban, à gauche : Domaine de Revel , à droite : IGP Pays d’Oc du Groupement la Vicomté

Mickaël Raynal, du Domaine de Revel à Vaïssac (Tarn-et-Garonne), dont nous avions déjà parlé dans un article précédent [8], n’est pas mécontent de l’Artaban, dont il vinifie une cuvée Grain de Rebel Artaban (85% Artaban et 15% Caladoc, photo). Dès son installation, il a planté du Muscaris, du Souvignier gris et du Solaris, et secondairement du Vidoc, du cabernet cortis et l’Artaban. Trois de ses cuvées sont en monocépage (Muscaris, Souvignier gris et Solaris), les autres associent 85 % d’un cépage résistant et 15 % d’un cépage oublié. Lui aussi souligne, dans un article qui lui est consacré dans le site Vitisphère [9], les difficultés à faire adopter les vins issus d’hybrides résistants : « Au départ, j’ai gardé des cépages classiques pour que les consommateurs puissent se raccrocher à quelque chose de connu et qu’ils acceptent de goûter mes vins. Il fallait beaucoup expliquer les cépages résistants. C’est moins le cas à présent. Ils commencent à être plus connus, mais il reste encore un gros travail de pédagogie ».

Valentin Morel, qui a repris en 2014 le domaine familial « Les pieds sur terre » à Poligny dans le Jura , est un autre spécialiste des cépages hybrides, auxquels il a été initié en Allemagne en 2013. A côté des cépages traditionnels du Jura (Poulsard, Pinot noir, Savagnin, Chardonnay), il vinifie des cuvées 100% hybrides rouges (Chambourcin, Plantet) et blancs (Seyval, Rayon dordor, Morelle rose, Sauvignac). Il innove aussi, par exemple avec cette infusion de pellicules d’hybrides sur chardonnay, ce qui permet de profiter des levures naturelles des hybrides et obtenir une fermentation spontanée de haute qualité de ses chardonnays (c’est la cuvée Broken hearts are for assholes, en hommage au guitariste Franck Zappa !).

Etiquette de la cuvée « Broken hearts are for assholes » de Valentin Morel, Poligny dans le Jura

Valentin Morel est auteur d’un livre (« Un autre vin », comment penser la vigne face à la crise écologique, Editions Flammarion, 2023 [10]), dans lequel il partage ses expériences de jeune vigneron face à l’adversité climatique, bactérienne et fongique, et plaide en faveur des cépages hybrides résistants : production préservée sans traitement même face au gel de printemps, réduction du travail dans les vignes, en particulier en bio, relative sérénité pour le vigneron vis-à-vis des aléas climatiques.  En 2024, il déclarait au Figaro [11]. « D’abord, pour tous les vignerons, qu’ils soient en bio ou pas, les cépages résistants, c’est la garantie d’avoir une production suffisante les années où les conditions sont les plus difficiles et où les fragilités de la vitis vinifera mettent à mal la récolte. Quand j’écris dans mon livre que nous pourrions aborder les temps à venir plus sereinement si nous avions tous 30 % de notre surface viticole plantée avec des hybrides, c’est d’abord pour garantir aux vignerons de pouvoir chaque année vivre de leur travail. Au-delà de la garantie en termes de rendements, les cépages hybrides, c’est aussi un moindre coût en termes de labeur et surtout en termes de soins. C’est des vignes que nous n’avons pas à traiter contre les maladies fongiques, car elles y résistent naturellement. ». Pour découvrir ce vigneron particulièrement érudit et attachant et sa production, on peut écouter le reportage que France 3 Bourgogne lui a consacré en janvier 2026 [12].

Autre habillage assez « Rock and Roll » pour une cuvée à base de cépages hybrides résistants de Valentin Morel, à Poligny en Jura.

Les rapports annuels de l’observatoire OSCAR le confirment régulièrement depuis 2017 : les cépages hybrides permettent une diminution de 90 à 95% des pesticides [13].

Une quinzaine de vignerons « hybridophiles » se regroupent annuellement, en marge des salons bio, au salon VINEA, dont la 3ème édition s’est tenue en janvier 2026 au domaine La Clausade, à Mauguio (Hérault). Ce domaine propose d’ailleurs 3 cuvées issues d’hybrides résistants, dont l’Irrésistible en blanc (Muscaris, Floreal, Souvignier Gris) et l’Affranchi en rosé (Artaban et Muscaris).

Et pour les œnographiles, les habillages « résistants » vont s’enrichir de quelques logos nouveaux !

Liens et références :

  1. Le projet InnoVitiPlant (Innovation variétale des plants de vigne) de l’INRAE a pour objectif de « proposer des innovations en mesure de réduire drastiquement et durablement les traitements phytosanitaires pour contrôler le développement du mildiou et de l’oïdium de la vigne, mais également d’assurer la pérennité du vignoble dans un contexte de changement climatique. » https://svqv.colmar.hub.inrae.fr/content/download/4565/47005?version=4
  2. Observatoire des cépages résistants. https://observatoire-cepages-resistants.fr/varietes-resistantes/
  3. INRAE et IFV. Catalogue des vignes cultivées en France (PlantGrape), Cépage Floreal. https://www.plantgrape.fr/fr/search?search=floreal
  4. Citation dans : Christelle Stef. Les cépages blancs résistants au mildiou et à l’oïdium font leur trou. ©Vitisphère, publié le 3 octobre 2022.
     https://www.vitisphere.com/actualite-97664–les-cepages-blancs-resistants-au-mildiou-et-a-loidium-font-leur-trou.html#:~:text=Mat%C3%A9riel%20v%C3%A9g%C3%A9tal,la%20deuxi%C3%A8me%20g%C3%A9n%C3%A9ration%20de%20Resdur
  5. Note technique OSCAR 2026. https://observatoire-cepages-resistants.fr/wp-content/uploads/2026/02/2026_Note_technique_OSCAR_vf.pdf
  6. Agroscope dévoile sept nouveaux cépages résistants. 27 janvier 2026.
    https://www.agroscope.admin.ch/agroscope/fr/home/actualite/newsroom/2026/01-29_resistente-rebsorten.html
  7. Marion Bazireau. Le bilan de 10 ans d’essais vignerons de cépages résistants. © Vitisphère, Publié le 11 octobre 2022. https://www.vitisphere.com/actualite-97732-le-bilan-de-10-ans-dessais-vignerons-de-cepages-resistants.html
  8. Histoires d’étiquettes. Un cépage rare, l’Egiodola. https://histoiresdetiquettes.com/2025/11/05/un-cepage-rare-legiodola/
  9. Florence Guilhem. Cépages résistants, ce n’est pas vendeur. Pour commercialiser les vins qui en sont issus, mieux vaut parler de leur goût et d’écologie. © Vitisphère, Publié le 13 février 2026. https://www.vitisphere.com/actualite-106014–cepages-resistants-ce-nest-pas-vendeur-pour-vendre-les-vins-qui-en-sont-issus-mieux-vaut-parler-de-leur-gout-et-decologie.html
  10. Valentin Morel. Un autre vin. Editions Flammarion, 2023. Disponible en librairie ou, entre autres, sur le site de la FNAC
  11. Agathe Pigneux. Pourquoi les cépages hybrides sont-ils un sujet de discorde ? Le vigneron Valentin Morel a choisi son camp, il s’explique. © Le Figaro. Publié le 27 juin. https://avis-vin.lefigaro.fr/domaines-et-vignerons/o157375-valentin-morel-vigneron-du-domaine-les-pieds-sur-terre-je-ne-suis-pas-un-propagandiste-des-hybrides-mais-je-suis-convaincu-qu-ils-peuvent-exprimer-la-singularite-d-un-lieu
  12. « Chez les vignerons, vous ne trouverez pas de climatosceptique » : le portrait de Valentin Morel. France 3 Bourgogne-Franche-Comté. 16 janvier 2026 https://www.youtube.com/watch?v=oC-M8afmWZI
  13. Observatoire national du déploiement des cépages résistants. Bilans annuels. https://observatoire-cepages-resistants.fr/bilans-annuels/

© Texte posté le 4 Floréal de l’an CCXXXIV de la République ! (23/04/2026)

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