Trois étiquettes, un même domaine [1], mais trois versions pour le nom du château (Peyguillem, Puy Guilhem, Puy Guillem) et deux AOC différentes (Fronsac et Côtes de Fronsac). Même l’orthographe de la propriétaire fluctue. Il n’y a pas qu’en Bourgogne que les orthographes des noms de vignobles varient.
Le nom du Château
En fait, c’est le même. Pey ou Puy signifient « hauteur, promontoire », l’un en Occitan, l’autre en Français. De très nombreuses localités ou lieux-dits commencent par Pey- ou Puy- ou leurs dérivés (Pui, Pi, Puech), qui qualifient des lieux situés en altitude, aux sommets de collines ou de tertres, voire les sommets eux-mêmes (la chaîne des Puys en Auvergne). Guilhem ou Guillem sont des variantes catalanes et occitanes du nom d’origine germanique « Willahelm » ou « Willehelm », qui a aussi donné Guillaume en France ou William en Angleterre. Dans tous les cas, le nom du château signifierait « Hauteur de Guillaume ». Mais pas de trace d’un Guillem ou Guilhem parmi les notables locaux au Moyen Âge, ou après. Les seigneurs de Saillans, la famille de Carle, avaient leur propre château, voisin de Puy Guilhem, le Château de Carle [2] (ou Château de Carles selon l’orthographe actuelle). Et Fronsac était érigé en Duché [3].
A Puy Guilhem, le joli château qui domine la propriété vinicole est de style Empire mais construit en 1868. Lui est constant sur les différentes étiquettes. Il est effectivement établi sur le point culminant du plateau de Saillans, surplombant la vallée de l’Isle.
Fronsac (où Charlemagne aurait érigé un château en 769) et Canon sont eux aussi situés sur des hauteurs ou tertres rocheux, respectivement à 76 et 61 mètres d’altitude, avec vues magnifiques sur les vallées de la Dordogne et de l’Isle et les vignobles voisins de Pomerol et Saint Emilion.
L’appellation d’origine contrôlée (AOC)
Il ne s’agit pas de deux appellations différentes, mais de l’évolution d’une même appellation. Dans les décrets de 1937 et 1939 qui ont créé les deux AOC du Fronsadais, les dénominations officielles étaient « Côtes de Fronsac » et « Côtes de Canon-Fronsac » [4]. Les noms des deux AOC ont été simplifiés en « Fronsac » et « Canon-Fronsac » par décret en 1976 et 1964 [5, 6]. La quasi-totalité des étiquettes portant les AOC « Côtes de Fronsac » et « Côtes de Canon-Fronsac » sont donc antérieures à 1976, rien d’anormal à cela.
Exemples d’étiquettes portant les anciennes appellations « Côtes de » Fronsac ou Canon-Fronsac
Les propriétaires
La propriété de Peyguillem ou Puy Guilhem existerait depuis 1780, elle n’est pas citée, ni ses propriétaires de l’époque, dans les premières éditions du « Bordeaux et ses vins » de Cocks et Féret. Sur les 3 étiquettes du domaine entre 1966 et 1989, la propriétaire est Madame Janine MOTHES (avec un s), également propriétaire à l’époque du Château Puy Saint Vincent à Fronsac.
Etiquettes de Château Puy Saint Vincent, AOC Fronsac, avant et après 1995
Il n’est hélas pas possible de lui demander pourquoi elle a modifié plusieurs fois le nom du château, surtout entre 1966 et 1979, et finalement préféré le nom français au nom occitan [7] car elle est décédée à Saillans en 2017, à 91 ans.
Etiquette de Château Puy Guilhem de 2003, propriété de la famille Enixon.
En 1995, le château Puy Guilhem, dont l’orthographe ne changera plus sur les étiquettes, a été vendu, ainsi que Château Puy Saint Vincent, à Annie et Jean-François Enixon, qui en ont transmis l’exploitation à leur fils l’œnologue Jean-Marc Enixon en 2004.
En 2014, Château Puy Guilhem devient la propriété de Monsieur Gen-Xiong Li, riche investisseur sino-canadien [8]qui possède trois autres domaines, dont le château Plaisance à Capian. Depuis 2016, les vins de Château Puy Guilhem en Fronsac et Canon Guilhem en Canon Fronsac ont bénéficié avec succès de l’expertise de l’agronome Claude Bourguignon pour les sols et de l’œnologue Stéphane Derenoncourt pour la vinification. Puy Guilhem et Canon Guilhem sont régulièrement cités dans le Guide Hachette des vins, avec des commentaires élogieux. Particularité, la propriété conserve des plants presque centenaires de Malbec, le cépage prédominant du Fronsadais au XIXe siècle, qui intervient encore pour 7 à 10% de l’assemblage des vins actuels, avec le Merlot (90%) et un peu de Cabernet Franc.
Visitez Fronsac et sa région magnifique et vous aurez certainement un coup de cœur pour ses excellents vins, d’un rapport qualité/prix très attractif !
Les Ducs de Fronsac étaient également Ducs de Richelieu, de la famille du cardinal. Un des plus célèbre, Louis-François Armand Vignerot du Plessis (1696-1788), Maréchal Duc de Richelieu, arrière-petit-neveu du Cardinal, était Duc de Fronsac dans sa jeunesse, propriétaire d’un relais de chasse à Moulis (l’actuel Château Duplessis), gouverneur militaire de la Guyenne, grand buveur et jouisseur devant l’Éternel. C’est lui qui a promu le vin de Bordeaux à la cour de Louis XV, la « Tisane de Richelieu », que nous avons évoquée dans un autre article. Le Château Richelieu de Fronsac, toujours en activité vinicole et dont le propriétaire actuel est également chinois, perpétue par son nom le souvenir de l’illustre famille.
Décret du 4 mars 1937 définissant l’appellation contrôlée « Côtes de Fronsac ». Décret modifié du 1er juillet 1939 définissant l’appellation contrôlée « Côtes Canon-Fronsac ».
Décret du 28 juillet 1964 concernant l’appellation contrôlée « Canon Fronsac ».
Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.
L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
Ces deux étiquettes anciennes mentionnent le nom de Fronsac mais leur châteaux ne sont pas dans l’aire d’appellation définie en 1937 et 1939. Le Château de Brague produit toujours du vin en AOC Bordeaux Supérieur. Le Domaine de La Rousserie semble avoir cessé toute activité vinicole et a été transformé en un lieu de réception et mariages…
Pour une fois, ce n’est pas une étiquette qui raconte une histoire, mais presque… L’objet en question est une matrice d’imprimerie qui a servi à la fabrication d’étiquettes de vin. Celle-ci est constituée de deux plaques en laiton gravées et provient de la région d’Epernay en Champagne. La grande plaque, produisant l’étiquette principale, fait 110 mm sur 97 mm et pèse 569 grammes. Il y est gravé, en Français et à l’envers : « Frédéric Prince de Anhalt » et en bas « Prince impérial ». La petite mesure 55 mm sur 38 mm et pèse 101 grammes. Y figure un blason surmonté d’une couronne de type royal ou princier. Pas d’indication d’un vin, de Champagne ou d’ailleurs …
Initialement, n’ayant pas de connaissance particulière en imprimerie, j’ai pensé que cette matrice datait de la fin du XIXe ou début du XXe siècle, ainsi que les étiquettes qu’elle avait produites. L’étiquette aurait pu rendre hommage ou être commandée par des descendants de la lignée des ducs et princes d’Anhalt [1], dynastie ancienne et célèbre en Allemagne comme on va le voir.
Le vrai-faux Frédéric Prince de Anhalt
Mais lorsqu’on tape « Frédéric Prince de Anhalt » sur un moteur de recherche, on tombe tout de suite sur plusieurs articles relatant la vie rocambolesque d’un citoyen américain, né allemand en 1943 et toujours vivant en 2026, qui se fait appeler « Frédéric Prinz von Anhalt » [2 , 3].
En fait, ce n’est nullement son nom de naissance, mais un nom hérité de son adoption en 1980 par une dame de 82 ans (il avait alors 37 ans et des vrais parents biologiques). Cette vieille dame, décédée peu de temps après l’adoption, était la princesse Marie-Auguste d’Anhalt (1898-1983), fille et sœur des deux derniers ducs régnant d’Anhalt (respectivement Edouard et Joachim-Ernest). Elle était aussi la veuve du prince Joachim von Hohenzollern (fils du Kaiser Guillaume II) et à ce titre a été altesse impériale et royale, princesse de Prusse. Leur unique enfant, mort au Chili, aurait été un ami proche du nouveau « Frédéric d’Anhalt ».
La princesse Marie-Auguste d’Anhalt
L’adoption a permis à notre homme de prendre en toute légalité, et moyennant le versement d’une rente, le nom de sa mère adoptive. Il en a profité pour changer son prénom pour Frédéric, de façon tout aussi légale. Muni officiellement ce patronyme prestigieux, il est parti aux USA et y a fait fortune dans des activités de jeu, casino, boites de nuit, affaires diverses. Pour ne pas faire plus de publicité à ce personnage douteux, très trumpien (dont il est d’ailleurs fervent supporter), je laisse le lecteur découvrir son parcours, son mariage avec une actrice célèbre qui lui a ouvert les portes d’Hollywood, ses candidatures ratées au gouvernorat de Californie.
Il a continué à s’enrichir par la vente, à son tour, de son nom prestigieux, ce qui a provoqué la fureur et consternation des authentiques descendants des Anhalt qui s’estiment seuls légitimes à porter ce nom [3]. Car la vraie lignée des « von Anhalt », ce n’est pas rien dans le monde germanique …
La principauté d’Anhalt, ses « vrais » princes et ducs
La maison d’Anhalt est l’une des plus anciennes familles princières de l’Allemagne, une branche de la célèbre maison d’Ascanie, issue de Henri Ier d’Anhalt qui reçut la principauté d’Anhalt à la suite du décès de son père le duc Bernard III de Saxe en 1212.
A gauche : Le blason de la Principauté d’Anhalt (XIIIe siècle). (Source Wikimedia Commons). A droite, détail de la petite matrice (vue inversée) reproduisant le blason [4] surmonté de la couronne princière.
Carte des 16 länders allemands après la réunification de 1990
Initialement inclus dans la Saxe, Anhalt s’en est détachée et a été un état autonome pendant 7 siècles, sous la forme d’une principauté sur laquelle ont régné les princes (et ducs) d’Anhalt [1]jusqu’à l’extinction de la lignée régnante en 1918. L’État libre d’Anhalt, né en 1918, a fusionné avec la Saxe prussienne pour devenir le Land de Saxe-Anhalt en 1946. C’est toujours un des 16 länder de la république fédérale d’Allemagne (carte).
Si on veut un autre exemple de la puissance de cette lignée, rappelons que la grande Catherine II qui régna sur l’empire Russe de 1763 à 1796 était aussi de la famille, née Sophie d’Anhalt-Zerbst !
Les Frédéric d’Anhalt aux XIXe et XXe siècles
A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, on compte trois princes successif portant le nom de Frédéric d’Anhalt :
Frédéric Ier (1831 – 1904), qui a régné de 1871 à 1904. Il a participé à la guerre de 1870 contre la France et était présent à la Galerie de Glaces du château de Versailles pour la signature de la capitulation de la France.
Frédéric II (1856 – 1918), deuxième fils du précédent, il lui a succédé à sa mort et a régné de 1904 à 1918. Il est mort sans descendance.
Frédéric III (Leopold Friedrich, 1938 – 1963). C’est le fils du dernier prince régnant d’Anhalt, Joachim-Ernest, prince jusqu’en 1918 et mort prisonnier de l’URSS au camp NKVD n°2 (ex Buchenwald) en 1947. Léopold Frédéric a été à la tête de la maison ducale jusqu’à son décès prématuré à Munich d’un accident de voiture. Il n’a jamais régné puisqu’après 1918, le duché d’Anhalt est devenu une république sous le nom d’État libre d’Anhalt puis a été intégré dans le Land de Saxe Anhalt. C’est aussi, accessoirement, le neveu de la princesse Marie-Auguste d’Anhalt, la vieille dame du début de l’histoire….
L’enquête rebondit
Difficile jusque-là de rattacher à l’un ou l’autre des Anhalt, vrais ou vrai-faux, les étiquettes produites avec ces matrices. Deux éléments ont permis d’avancer dans l’enquête.
Le premier a été de retrouver dans ma collection, totalement par hasard [5], une étiquette de Champagne très vraisemblablement produite par ces deux matrices ! La voici :
Les inscriptions et éléments décoratifs dorés en relief de l’étiquette et leurs dimensions sont identiques à celles des matrices. Mais cette étiquette ne date pas de la fin du XIXe-début du XXe siècle. Le nom de ce champagne est une marque auxiliaire (ou marque d’acheteur) de la seconde moitié du XXe siècle. En effet, l’obligation de reporter sur les étiquettes de champagne le numéro d’immatriculation donné par le comité interprofessionnel des vins de Champagne (ici MA 1.397.119) date d’un décret de 1952 [6]. Le type de numérotation ayant été modifiée en 1985, cette étiquette a donc été produite entre 1952 et 1985 !
L’autre élément a été, au terme d’une longue enquête, l’identification de l’imprimerie d’où proviennent les matrices. Il s’agit de l’ancienne imprimerie Edouard Plantet à Aÿ. L’ancien chef de production au moment de la fermeture de l’imprimerie en 2008 [7] m’a confirmé que ce type de matrices métalliques plates étaient utilisées dans les années 1960, avant le passage à des matrices souples pour rotatives dans les années 1970. Elles ont été utilisées pour les impresssion dorées en relief que l’on identifie bien sur l’étiquette et la collerette.
Nous avons donc affaire à des matrices et une étiquette de champagne des années 1960. Aucune chance que l’étiquette ait été commandée par le « vrai-faux » Frederich Prinz von Anhalt » né en 1943, qui n’a obtenu le droit de porter ce nom qu’en 1980.
L’étiquette et ses matrices auraient-elles été créées pour Léopold Frédéric (III), seul du nom vivant dans les années 1960 ? Est-ce une cuvée créée par sa famille pour lui rendre hommage, puisqu’il est décédé accidentellement à 25 ans en 1963 ? Je n’ai pas retrouvé de trace de cette marque de champagne et il n’a pas été possible de consulter les archives du CIVC pour identifier le demandeur de l’enregistrement de cette marque auxiliaire. Certains détails restent troublants : le vrai prénom de Frédéric III d’Anhalt était Leopold Friedrich et non « Frédéric » à la française. La mention purement commerciale de « Prince Impérial », sur matrice principale de l’étiquette et la collerette, serait surprenante venant d’un héritier de la haute noblesse allemande, pour qui les titres ne s’improvisent pas. Une part de mystère subsiste…
Le blason des Anhalt est ainsi décrit : « Mi-parti d’argent, à l’aigle de gueules, membrée, becquée et languée d’or (de Brandebourg) et burelé de dix pièces de sable et d’or (de Ballenstedt) au crancelin de sinople, brochant en bande sur le tout (de Saxe) ». Le « crancelin de sinople » est bien visible dans la moitié droite de la matrice, le burelé (les 10 bandes horizontales de 2 couleurs différentes) n’apparait pas car son impression en couleur à plat n’utilise pas la matrice.
C’est en recherchant des étiquettes anciennes de champagne « blanc de blanc » pour un ami collectionneur spécialiste du sujet, que je suis tombé sur l’étiquette d’Anhalt, classée parmi les inclassables, faute de lieu de production et de nom de producteur.
Le Décret du 1er juillet 1952 concernant l’appellation d’origine contrôlée « champagne » définit un certain nombre d’obligations pour l’étiquetage du champagne, dont celle pour les étiquettes et tous documents commerciaux de « comporter les immatriculations prescrites par le comité interprofessionnel du vin de Champagne en matière de réglementation des cartes professionnelles. » . Consultable sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15648231/f36.item. Nous remercions le Comité Champagne (CIVC) pour son aide.
Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.
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Cette étiquette de vin blanc de cépage Žilavka représente le Vieux Pont ottomande MOSTAR , emblème de cette ville de Bosnie-Herzégovine (Stari Most signifie « Vieux Pont »). L’étiquette date de la fin des années 1970, la Bosnie-Herzégovine était alors un des états composant la fédération de Yougoslavie, de régime communiste indépendant de l’URSS. C’était aussi un temps où les nombreuses communautés yougoslaves, Serbes orthodoxes, Croates et Slovènes catholiques, Bosniaques musulmans et bien d’autres (Albanais, Kosovars, Macédoniens…) vivaient en paix, ou du moins ensemble.
Ce superbe pont, joyau de l’architecture ottomane, symbole du multiculturalisme balkanique, a eu un destin tragique.
Mostar est la capitale de la région d’Herzégovine, située au sud de la Bosnie, à 125 km au sud de Sarajevo et à 50 km de la côte adriatique, qui reste croate.
La date de 1353 indiquée sur la collerette de l’étiquette n’est pas celle de la construction du pont, mais celle de la première mention de ce vin dans une charte de Stefan Tvrtko Ier (1338-1391), roi de Bosnie, qui concernait Čitluk, une petite ville jouxtant Mostar, où est située la « vinarija » productrice.
Recto verso de la notice appendue au col de la bouteille de Žilavka Mostar, expliquant en trois langues l’historique du vin.
Malgré les mentions en français et en allemand, cette bouteille richement habillée ne semblait pas destinée à l’exportation. L’étiquette a été décollée d’une bouteille récupérée à Mostar, dans les casiers à verre d’un restaurant. L’organisme producteur du vin, HEPOK, était une entreprise d’état (conglomérat agricole herzégovien) créée en 1956 sur une base beaucoup plus ancienne, 1886 selon le site de la marque. L’entreprise a été privatisée en 2007 et produit toujours des vins de qualité, mais sans référence au pont de Mostar sur les étiquettes contemporaines [1].
Autre étiquette de Žilavka produit par HEPOK à Mostar en 1978, avec une illustration différente du Vieux Pont. Comme cela se faisait souvent dans les ex-pays de l’Est, même si le vin n’était pas millésimé, l’étiquette l’était sous la forme d’un tampon-date ou de petites encoches en face du mois et de l’année de production.
Le pont de Mostar, lui, aurait été construit entre 1557 et 1566 [2] [3] sur ordre du sultan ottoman Soliman le Magnifique, qui régnait sur toute la région des Balkans depuis la fin du XIVe siècle. C’est l’œuvre de Mimar Hayruddin, disciple du célèbre architecte Sinan. Ouvrage unique pour l’époque, constitué d’une seule arche en dos-d’âne de 27 m de portée, 4 m de largeur et 29 m de longueur, il surplombait la rivière Neretva de plus de 20 mètres. Ses accès étaient gardés par deux tours fortifiées du XVIIe siècle.
Le pont de Mostar à la fin du XIXe siècle. Photographie de Mor (Maurice) de Déchy (1851-1917), alpiniste, écrivain et photographe hongrois. Don à la société de géographie (Paris) le 8 janvier 1892. (Source et Copyright Gallica)
Le pont reliait les deux quartiers de la ville, un quartier à majorité croate chrétienne à l’ouest et un quartier à majorité bosniaque musulmane à l’est. D’une solidité à (presque) toute épreuve, il avait même supporté le passage de tanks allemands lors de la seconde guerre mondiale. Il n’a en revanche pas résisté à la folie destructrice des hommes du XXe siècle.
Entre 1991 et 1995, lors de la guerre de l’ex-Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, sa capitale Sarajevo, ainsi que la ville de Mostar ont beaucoup souffert. D’abord alliés des bosniaques face à l’attaque serbe, les croates se sont retournés en 1993 contre leurs anciens alliés musulmans dans l’espoir de créer une entité croate « pure » en Bosnie (République d’Herceg Bosna). Comme l’ont fait les serbes, l’armée du conseil de défense croate (HVO) a massacré, violé, déporté, terrorisé les populations civiles bosniaques non croates [3]. Mostar a ainsi été l’épicentre de combats entre les deux armées pendant presque un an. Citons un extrait du remarquable texte d’Etienne Madranges, avocat et ancien magistrat [4] :
« L’une de ses six républiques nées à la suite de la dissolution de la Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, proclame son indépendance en 1992. Sa population est diversifiée : Serbes orthodoxes, Bosniaques musulmans, Croates catholiques. Les nationalismes y sont exacerbés. Elle va subir une guerre qui fera environ 100 000 morts. Les forces serbes et croates lancent en effet une offensive contre les musulmans dans ce qu’il est convenu d’appeler « le nettoyage ethnique ».
Mostar est le théâtre d’un siège impitoyable en 1993. D’innombrables habitants des quartiers non croates sont arrêtés et exterminés. Les mosquées et les édifices emblématiques sont systématiquement détruits. Des crimes abominables sont commis. L’un des enjeux du conflit est le Vieux Pont de Mostar, symbole du multiculturalisme balkanique. »
Destruction du Stari Most par un char croate de l’HVO le 8 novembre 1993. Image extraite du film de l’UNESCO[5]
Le pont est finalement détruit par les forces du conseil de défense croate (HVO) le 9 novembre 1993, dans le but d’interrompre les passages bosniaques et empêcher le ravitaillement en vivres et munitions de l’enclave musulmane isolée. L’émotion internationale est vive :
« Un chef d’œuvre coule. Une part d’humanité s’écroule. » [4]
Les enregistrements vidéo de cette catastrophe sont consultables en ligne dans le film que l’UNESCO a consacré au pont de Mostar, sa destruction et sa reconstruction [5].
Car le pont a été reconstruit, presqu’à l’identique, sous l’égide de l’UNESCO, avec le soutien financier de la banque mondiale, des autorités locales, de l’Italie, les Pays Bas, la Croatie et du conseil de l’Europe. Les travaux ont commencé en juin 2001, utilisant les techniques originelles et des équipes mixtes, bosniaques et croates [6]. Le « nouveau vieux pont » a été inauguré le 22 juillet 2004 et classé au patrimoine mondial l’UNESCO en 2005.
En 2013, six membres du commandement de l’HVO croate ont été reconnus coupables de crimes contre l’humanité par le Tribunal Pénal International de l’ex-Yougoslavie (TPIY), pour les exactions commises sur les civils bosniaques musulmans. La destruction du pont de Mostar était également à l’ordre du jour du procès. En première instance, les juges du TPIY ont estimé que sa destruction « était disproportionnée aux gains militaires obtenus. Il s’agit donc d’un acte illégal et, en l’espèce, d’un crime de guerre ainsi que d’un crime contre l’humanité, s’agissant « d’un acte sous-jacent de persécutions pour des motivations politiques, raciales ou religieuses » » [7]. Ce jugement a été annulé en appel, la destruction du Vieux Pont a été finalement considérée comme un objectif militaire, ne justifiant en soi aucune sanction pénale [4][7].
Symbole de la réconciliation entre bosniaques et croates, le pont reconstruit n’a pas effacé toute défiance, rancœur, ou hostilité entre les deux communautés qui, bien qu’à nouveau physiquement réunies de part et d’autre de la rivière, ne se mélangent ni ne fraternisent [2]. Les tensions se retrouvent au niveau de l’état bosniaque, l’équilibre intercommunautaire y est fragile malgré une co-présidence tripartite (un serbe, un croate et un bosniaque).
Comme les bouddhas de Bâmiyân détruits à l’explosif par les talibans afghans, les mausolées de Tombouctou détruits à l’explosif par les djihadistes du Sahel, les temples de Palmyre partiellement détruits à l’explosif par daesh, n’oublions pas le pont de Mostar.
Pierre commémorative sur le pont reconstruit. Source et Copyright : [2]
La reconstruction a été réalisée sous la supervision d’un français, le Pr Léon Pressouyre (1935-2009), historien spécialiste de l’art médiéval, ancien maître de recherches au CNRS et ancien vice-président de la Sorbonne. https://fr.wikipedia.org/wiki/L%C3%A9on_Pressouyre
Timbres-poste montrant les différentes époques du Vieux Pont de Mostar. 1. 1452, avant la construction du pont, simple passerelle en bois ; 2. Timbre de 1906, la Bosnie Herzégovine fait partie de l’empire austro-hongrois ; 3. 1966, timbre de l’époque yougoslave commémorant les 500 ans de la construction du pont ; 4 :2006, le pont reconstruit. Noter que le timbre commémoratif (cinquantenaire de la première édition Europa-CETP en 1956) provient de la république serbe de Bosnie Herzégovine !
Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.
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Une étiquette sobrissime, un nom énigmatique : 175 M-T. Il ne s’agit pas de célébrer la sortie d’un nouveau canon de 175 mm [1] ni d’une moto trial de 175 cm3.
Mais de célébrer, en cette fin d’année 2025, le 175è anniversaire de la naissance de Hermann Müller, l’inventeur du cépage Müller-Thurgau (M-T) [2]. Peu connu en France, le Müller-Thurgau est un cépage très répandu en Allemagne (environ 11 000 hectares, soit 10,6 % de la superficie totale du vignoble), en Suisse alémanique, en Autriche et au Luxembourg. On le cultive aussi en Belgique, Italie (Haut Adige, Dolomites), Hongrie, Slovénie, Croatie, Nouvelle Zélande, … et en France dans l’AOC Moselle.
Hermann Müller (1856-1927)
Hermann Müller est né le 21 octobre 1850 à Tägerwilen, village allemand proche de Constance, dans une famille de boulangers et de vignerons.
Professeur de sciences, il a ensuite dirigé la station expérimentale de physiologie végétale de l’Institut de recherche de Geisenheim, près de Mayence, de 1876 à 1890. En 1882, il crée un nouveau cépage à partir du croisement de ce qu’il pensait être du Riesling et du Silvaner.
C’est de cette confusion que provient le nom de Rivaner souvent donné à ce cépage (en Suisse ou au Luxembourg) ou de noms plus ou moins dérivés : Rivana en Autriche, Riesling-Sylvaner ou Riesling-Silvaner en Suisse et Nouvelle Zélande, Rizlingszilváni en Hongrie, Rizvanac en Croatie, Rizvanec en Slovénie [3][4].
Etiquette de Rivaner de la Moselle Luxembourgeoise des années 1970-80, avec l’indication du croisement de cépages erroné
En réalité, le Müller-Thurgau est un croisement entre le Riesling et la Madeleine Royale, cépage rare lui-même issu d’un croisement naturel entre le Pinot Noir et le Frankenthal (raisin noir de table ou de cuve qui prend aussi les noms de Trollinger en Allemagne, Vernatsch au Tyrol du Sud, Schiava grossa en Italie, Chasselas de Jérusalem, Gros bleu, prince Albert en France…). Vous suivez ?
Au royaume des cépages, les noms sont aussi un voyage … [5]
Le Müller-Thurgau B est donc un cépage à raisins blancs issu d’un croisement Blanc x Noir. Au départ, il n’eut aucun succès. Aussi, quand on proposa en 1891 à Hermann Müller de fonder un institut de recherche en Suisse, à Wädenswil dans le canton de Zurich, il emporta ses nouveaux cépages, sans plus de succès. A sa mort en 1927, toujours pas de débouché ni d’exploitation pour ce qui ne s’appelait pas encore le Müller-Thurgau.
Ce serait finalement grâce à un de ses employés que le succès est arrivé. Selon certaines sources, dont le site du producteur suisse de notre étiquette M-T 175 [2], cet employé a rapporté en 1913 des plants en Allemagne, à l’Institut de recherche de Geisenheim, et a baptisé le cépage « Müller-Thurgau » en hommage à son créateur, Hermann Müller, et au canton suisse de Thurgovie (Thurgau en allemand), qui borde le lac de Constance.
D’autres sources font état d’un retour illégal du cépage Müller-Thurgau en Allemagne en juillet 1925, à Immenstaad sur la rive du Lac de Constance, à la suite d’un trafic de contrebande opéré par un certain Jean-Baptiste Röhrenbach à l’aide de pêcheurs du lac [6][7].
Dans tous les cas, des expérimentations ont été menées en Allemagne et en Suisse de part et d’autre du lac de Constance, aboutissant à une exploitation commerciale dans les années 1950 et un succès grandissant dans les années 1970.
Deux pays, deux noms pour le même cépage
La raison du succès ? Le Müller-Thurgau est facile à cultiver, offre des rendements élevés, et s’adapte facilement aux zones septentrionales ou froides en raison de son cycle court. A la dégustation, il produit un vin harmonieux, facile à boire, avec un fruit frais et une acidité équilibrée. C’est ce qui en a fait un vin de prédilection des vignerons depuis le milieu des années 1970, supplantant des cépages plus exigeants comme le Riesling ou le Silvaner.
Mais après l’apogée des années 1960 à 1990, pendant lesquelles il était le cépage le plus cultivé en Allemagne, le Müller-Thurgau connait un déclin. Pour les raisons inverses à celles qui ont fait son succès : diminution de la consommation globale de vin, effondrement de la consommation de vins de qualités intermédiaire ou inférieure, augmentation des importations de l’étranger de vins courants et peut-être une sensibilité aux maladies qui le rend vulnérable en bio, bien que plusieurs domaines fassent du vin bio 100% Müller-Thurgau. En France, 20 hectares étaient plantés en Müller-Thurgau en 2018 (moins de 10 hectares en 2000) [3]. Il fait partie, avec l’auxerrois, le pinot gris et le pinot noir, des 4 cépages principaux de l’AOC Moselle, créée en 2011 et dont 60% de la production est en bio [8].
Hermann Müller a également contribué à de nombreuses avancées dans la recherche viticole. Il a étudié la biologie florale de la vigne, le métabolisme des plantes, les maladies comme le mildiou et les mécanismes de fermentation alcoolique. Il est également considéré comme un précurseur de l’industrie moderne des jus de fruits. Plusieurs expositions et manifestations lui ont rendu hommage en 2025, en particulier autour du lac de Constance [6] et du lac de Zurich [9].
Liens et références :
Un canon de 175 mm a bien existé. Le canon autoporté M107 de 175 mm (6.9 inches) a été utilisé par l’armée américaine des années 1960 à la fin des années 1970, et par d’autres armées jusqu’en 2024.
Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.
L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
Cette étiquette de « Clos du Chapitre de Gevrey Chambertin, ancienne propriété des Evêques-Ducs de Langres« , est une véritable machine à remonter le temps. Et source de quelques interrogations. Elle va nous faire voyager dans le passé, nous éloigner un peu du monde du vin et de ses étiquettes, mais on y reviendra à la fin..
Langres au Moyen Âge, son évêque, son chapitre
Transportons-nous à Langres à la fin du Moyen Age, disons aux XIIIe – XIVe siècles. Langres, actuelle sous-préfecture de Haute Marne, belle ville fortifiée dont les remparts médiévaux enserrent de nombreux et anciens bâtiments ecclésiastiques, avait à cette époque un rayonnement tout particulier.
Vue de Langres au XVIIe siècle. Au premier plan, la Marne. Gravure de Johan Peeters Delin (vers 1660)
Langres est présentée par les historiens du Moyen Âge comme un modèle de seigneurie ecclésiastique. La puissance de l’église est alors très importante. Celle de l’évêque de Langres encore plus. Langres est un tous premiers évêchés primitifs de la Gaule gallo-romaine, fondé au IIème siècle, position éminente héritée de l’ancienne capitale des Lingons : Andematunum. Et c’est l’un des plus vastes. Il s’étendait sur une partie de la Champagne, de la Franche Comté et de la Bourgogne, alors duché indépendant rallié au Saint Empire germanique. Dijon, pourtant capitale des ducs de Bourgogne et résidence des évêques de Langres pendant plusieurs siècles, a dû attendre 1731 pour avoir son propre évêché. Dans une bulle de l’année 1439, le concile de Bâle soulignait l’importance du diocèse de Langres, qualifié, qualifié « d’insigne et de fameuse parmi les autres églises du royaume de France » [1].
Les seigneurs-évêques de Langres avaient aussi un pouvoir temporel fort. Issus de la haute noblesse, ils étaient proches du pouvoir royal, avaient acquis les titres de pairs de France (1216) et de ducs (1354) [2], comme le rappelle fort justement notre étiquette. L’évêque de Langres participait au sacre du roi de France à Reims avec une fonction protocolaire élevée.
Cependant, malgré ce haut rang, les évêques de Langres (comme la plupart des autres évêques d’ailleurs) ont de tout temps été confrontés à un contre-pouvoir local presque aussi puissant que le leur : le chapitre de « leur » cathédrale. A Langres, le chapitre de la cathédrale Saint Mammès[3].
De nos jours, on a un peu oublié ce qu’étaient les chanoines, leurs fonctions, leur pouvoir, cette catégorie de religieux ayant été supprimée par la Révolution française [4]. Les chanoines étaient des membres du clergé (clercs) voués à la vie séculière le plus souvent, ce qui les différenciaient des moines [5]. Ils étaient rattachés à une cathédrale ou à une collégiale. Réunis en chapitre, ils avaient pour mission première d’assurer la liturgie, les prières et les chants lors de tous les offices. Au siège d’un évêché, ils avaient aussi la charge de toute l’intendance de la cathédrale et du diocèse : réparations des bâtiments, gestion des biens de l’évêché, conservation des manuscrits. Ils étaient également responsables des écoles (la totalité de l’enseignement était religieux) et des soins aux malades et indigents. A Langres, c’est le chapitre de la cathédrale St Mammès qui a créé le premier hôpital de la ville en 1201.
Les bâtiments et biens qui leur étaient dédiés, souvent leur propriété [6], étaient dits canoniaux par opposition aux bien épiscopaux de l’évêque. A cette époque, les chanoines de Langres étaient souvent (mais pas toujours) ordonnés prêtres et avaient quasiment toujours des sacrements majeurs (diacres, archidiacres). Et ils étaient le plus souvent (mais pas toujours) issus de la noblesse.
Le pouvoir du chapitre de Langres et de ses chanoines était immense. Comme le résume Hubert Flammarion [7]: « Durant le haut Moyen Âge, la situation (de Langres) est celle d’une polarité religieuse double, avec la cathédrale Saint-Mammès à Langres, et l’évêque en résidence à Dijon. (…) Le pouvoir sur la ville est partagé en deux, c’est une « co-seigneurie ecclésiastique ». Mais l’influence canoniale est prépondérante (…). Le chapitre domine la cathédrale et la ville. »
Le chapitre cathédral de St Mammès était, selon le même auteur, « une institution nombreuse, riche et puissante ». Au XIIIe siècle, il se composait de 48 chanoines (à peu près autant qu’à Paris), parmi lesquels 9 dignitaires : le Doyen, leur chef, élu par ses pairs, un chantre (normal, vu leur fonction première), un trésorier, 6 archidiacres en charge des paroisses des 6 territoires du diocèse, et les chanoines ordinaires. Le chapitre de Langres jouissait de privilèges particuliers, par exemple l’exemption de la juridiction épiscopale, temporelle et spirituelle, ainsi que celui d’élire l’évêque de Langres ! Ce privilège autoproclamé, jamais confirmé par le Pape, acquis par l’usage et l’accord tacite du Roi, a fonctionné pendant deux siècles (jusqu’en 1516)[6], hormis quelques exceptions.
Langres, évêché frontière
Par sa localisation géographique à la frontière entre le royaume de France, le duché de Bourgogne et l’empire germanique, Langres était à cette époque une ville stratégique, un évêché-frontière [7, 8].
En 1200, le roi de France est Philippe Auguste. A son accession au trône de France, le royaume de France n’est presque rien en comparaison des possessions de ses voisins-ennemis anglais ou germaniques. A la fin de son règne, la France que nous connaissons commence à se dessiner. Les deux cartes d’après Léon Mirot l’illustrent parfaitement (le domaine royal est en bleu, les domaines plutôt favorables à la couronne en vert foncé).
Sur les deux cartes, les possessions ecclésiastiques sont en jaune. On voit que l’une des plus étendue après le Comtat Venaissin, possession papale, est le fief du duc-évêque de Langres (flèche rouge à droite), juste avant ceux de l’archevêque de Reims et des évêques de Chalons, Laon, et Beauvais. Bien que proche du pouvoir royal, le fief de l’évêque de Langres était continuellement menacé d’être grignoté par ses voisins de l’« intérieur », les comtes de Champagne au nord, les ducs de Bar à l’ouest, qui étaient pourtant, comme les ducs de Bourgogne au sud, en partie ses vassaux.
Les chanoines de Langres ont, eux aussi, toujours témoigné un soutien indéfectible au Roi de France. Cela s’est traduit en retour par « les bonnes grâces royales », selon Michel Legrand [1]: « Il est remarquable que tous les rois de France depuis Philippe le Bel jusqu’à Louis XII aient exprimés par des « lettres gardiennes » la sauvegarde spéciale en laquelle ils entendent maintenir les chanoines de Langres ». Le chapitre de Langres a toujours bénéficié d’un fort soutien du pape, avec qui il avait des liens directs, court-circuitant souvent la hiérarchie ecclésiastique (évêque, archevêque de Lyon), surtout pendant les graves conflits qui ont l’ont opposé le chapitre à « son » évêque.
Les conflits entre évêque et chapitre de Langres
Comme le souligne Michel Legrand, le chapitre de Langres « n’échappe pas non plus à cette loi commune qui veut que les évêques soient en conflit perpétuel avec les chapitres de leurs cathédrales ; mais à Langres, cette animosité a pris des proportions singulières, notamment au xive siècle, sous l’épiscopat de Louis de Poitiers. »[1]
Troisième d’une série d’évêques imposés par le pape, Louis de Poitiers devient évêque de Langres en 1318, sans l’accord du chapitre. Son passage à Langres est décrit comme apocalyptique par l’abbé Mathieu : « Cet homme turbulent et emporté, plus propre à commander une troupe de brigands qu’à régir un diocèse, se porte à des violences inouïes envers son chapitre qui lui avait refusé les clefs de ses caves et de ses greniers. Outré de ce refus, il en fait rompre les portes, s’empare de force des vins, du froment et des provisions des chanoines, dont deux, Jean de Talant et Jean de La Chaume, expirent par suite des mauvais traitements qu’ils éprouvent. (…) Par un attentat inouï, cet homme furibond fait briser les portes de la Basilique, et dans l’excès d’une rage impie et sacrilège, il la pollue lui-même, puis il fait sonner les cloches et célébrer les redoutables mystères par des prêtres étrangers et indignes, qu’il avait fait venir à cette fin, sans qu’elle eût été auparavant réconciliée. Il jette dans les prisons tous les chanoines que ses sbires peuvent trouver, ordonne d’abattre les cloîtres, et de leurs débris fait reconstruire les murailles de la ville, à l’orient. (…) Les chanoines consternés se réfugient à Dijon et ont recours au roi, qui envoie des commissaires pour les réintégrer dans leur église et arrêter le mal. ».
Il faut les interventions conjointes d’autres chapitres cathédraux appelés au secours, du roi de France, d’un jugement du parlement de Paris pour que Louis de Poitiers soit condamné à réparation, et enfin du pape Jean XXII pour que le chapitre soit mis sous la juridiction directe du Saint Siège et que l’évêque de Langres soit transféré à Metz en 1325.
Ambiance … On remarquera que le vin est en partie à l’origine du conflit, le chapitre refusant de donner accès à ses caves et greniers à l’évêque et ses hommes. Deux chanoines en meurent, les autres emprisonnés. Il faut dire que, toujours selon Michel Le Grand, depuis « la fin du XIIe siècle – en 1179 exactement- a lieu à Langres un partage des biens entre l’évêque et le chapitre, qui équivaut à une séparation définitive des menses épiscopales et canoniales et à la création d’un domaine capitulaire particulier. Dès lors le chapitre va avoir une vie propre »[6]. Les prétentions de l’évêque à se servir dans les caves et greniers des chanoines étaient totalement illégales.
Vins, clos et domaines viticoles ecclésiastiques
Le vin est essentiel aux sacrements de l’église catholique. La culture de la vigne, la production de vins de qualité étaient consubstantielles de toutes les organisations religieuses et étaient inscrites dans la règle de St Benoit. Chaque partie du pouvoir ecclésiastique possédait des vignes, la haute hiérarchie (du pape à l’évêque), les chapitres qui avaient le pouvoir financier et assuraient la logistique des diocèses, et les monastères. La Bourgogne était particulièrement riche en ordres monastiques (Cluny, Cîteaux) qui ont essaimé en Europe puis dans le monde entier avec leur savoir-faire viticole. Langres était un foyer cistercien (de Cîteaux).
En Bourgogne, les vignobles qui sont devenus ensuite les climats les plus célèbres ont été l’œuvre des moines ou des moniales [9, 10]. L’actuel clos de Vougeot, cité pour la première fois en 1212, a été patiemment constitué par l’abbaye de Cîteaux. Le clos de Tart, à Morey, est issu de la vente en 1141 d’un domaine viticole par les hospitaliers de Brochon à la jeune abbaye Notre-Dame de Tart, première maison féminine de l’ordre cistercien. Le clos Saint Vivant (actuel grand cru Romanée-Saint-Vivant) doit son nom au prieuré clunisien de Saint-Vivant de Vergy, fondé entre 894 et 918 qui avait des vignes à Vosne. Le clos de Bèze, à Gevrey Chambertin, doit son nom à l’abbaye bénédictine de Saint-Pierre de Bèze, fondée en 630 à 30 km au Nord-Est de Dijon.
La première mention d’un clos à Gevrey appartenant à l’abbaye de Bèze figure dans un acte de 1219 par lequel les moines en grande difficulté financière cèdent leur clos aux chanoines de la cathédrale de Langres. Le Pr Jean-Pierre Garcia, de l’Université de Bourgogne, complète : « Par quelques autres achats de terres contigües, ils (les chanoines) parviennent à se rendre propriétaires d’un clos homogène d’environ 50 journaux qu’ils mettent en fermage à différentes associations de vignerons de Gevrey. » [10]. Ainsi, le chapitre de la cathédrale Saint Mammès de Langres a été propriétaire de l’actuel Chambertin Clos de Bèze de 1219 jusqu’à sa vente à un particulier en 1626, que le chapitre a bien regretté par la suite.
Au moyen âge, à coté de ses célèbres monastères et abbayes, la Bourgogne comptait 3 diocèses : Autun, cité romaine majeure et autre évêché bourguignon très ancien et puissant [5], Langres et plus tard Chalon sur Saône. Chaque évêque et chapitre cathédral possédait des vignes dans les meilleurs climats bourguignons voisins. Leurs zones d’influence étaient héritées de celles des anciennes tribus gauloises. Citons Jacques Bazin, historien local [11]:
« Le pouvoir, la richesse se trouve à Autun et à Langres, métropoles des Eduens et des Lingons. Jusqu’à la Révolution, les diocèses, les circonscriptions administratives et politiques, les zones d’influence économiques maintiennent les vieilles frontières celtes, situées entre Eduens et Lingons, entre Nuits et Gevrey. ».
« Il faut préciser que la paroisse de Gevrey se trouvait la dernière en place du diocèse de Langres en tirant vers la Sud, au pied de la Côte surplombant les vignobles puis la plaine en direction de l’Est vers la Saône. Le village de Morey St-Denis situé à 4 km au Sud dépendait du diocèse d’Autun, jusqu’en 1731, date de création du diocèse de Dijon. Cette démarcation reprenait exactement les limites des anciennes tribus gauloises Eduens et Lingons. »
La répartition des vignes était donc schématiquement : pour Autun, la côte de Beaune et le sud de l’actuelle côte de Nuits ; pour Langres, le nord de l’actuelle côte de Nuits en remontant jusqu’à Dijon, alors plus grand domaine viticole de Bourgogne ; pour Chalon, la côte Chalonnaise et une partie du Mâconais.
Mais il y avait bien entendu des exceptions. Par exemple, le Chapitre d’Autun possédait des vignes à Chenôve, tout près de Dijon [5]. Inversement, le domaine de Blagny, contigu à Meursault au cœur de la Côte de Beaune, était la propriété du chapitre cathédral de Langres, qui en a fait don à l’abbaye cistercienne de Maizières en 1184. Le site du domaine actuel nous précise que « La grange alors installée par l’abbaye deviendra au cours du XIIIe siècle une de ses plus importantes ressources en vin. » [12]. Gevrey (qui deviendra Gevrey-Chambertin en 1847) a été du XIIIe siècle jusqu’à la Révolution sous la double autorité des abbés de Cluny (abbaye bien plus éloignée que celle de Cîteaux), seigneurs du territoire de Gevrey, et de Langres (évêque et chapitre), la paroisse de Gevrey relevant du diocèse de Langres [11].
Le Clos des Langres (qui aurait pu s’appeler clos du chapitre de Langres), actuel monopole du Domaine d’Ardhuy, a été planté par les moines de Cluny mais tient son nom « de l’inscription de la propriété au chapitre de la Cathédrale de la ville de Langres à partir du Xe siècle » [13]. Cet excellent vin d’AOC/AOP Côtes de Nuits villages est situé à Corgolin, bien au sud de la frontière entre les diocèses de Langres et Autun, sur la zone d’influence d’un autre chapitre, celui de la collégiale de Saint Denis de Vergy. A côté des chapitres cathédraux, il y avait localement deux chapitres collégiaux importants, par exemple ceux de la collégiale de Beaune et de la collégiale Saint Denis de Vergy au diocèse d’Autun (voir carte ). Ces deux cartes issues des travaux de Jean-Pierre Garcia, Guillaume Grillon et Thomas Labbé [14], de l’université de Bourgogne, illustrent la complexité et l’intrication des possessions de clos et celliers ecclésiastiques en Bourgogne au Moyen Âge.
Source : JP Garcia, G Grillon, T Labbé. Terroirs, climats … ou le vin et le lieu en Bourgogne. Terroirs et climats [14]. Reproduit avec l’aimable autorisation de Jean-Pierre Garcia.
On connait assez bien les propriétés du chapitre cathédral d’Autun au Moyen Âge, car elles ont fait l’objet d’un recensement détaillé établi en 1219 par le doyen du chapitre, Clérembaud de Châteauneuf. Dans son histoire des chanoines du chapitre cathédral d’Autun du XIe à la fin du XIVe siècle[5], l’historien Jacques Madignier nous transmet de précieuses informations issues de ce recensement.
En ce qui concerne les vignes du chapitre, « On distinguait quatre grands foyers : le premier était centré sur Chenôve, au sud de Dijon ; le second était localisé au nord de Beaune, à Aloxe, Echevonne ; le troisième s’étalait au sud de Beaune, à Volnay, Monthélie, Meursault, Meloisey ; le dernier occupait les abords de la basse valée de la Dheune, à Perreuil, Sampigny, Dezize-lès-Maranges et au-delà à Saint-Aubin et Baubigny. » (carte ci-contre et [15]) . La surface estimée des vignes directement contrôlées par le chapitre était de « 700 ouvrées, soit une trentaine d’hectares », et la production annuelle de « sept cent cinquante à huit cents muids de vin, soit plus de 1800 hectolitres » (un muid de vin équivalait à 228 litres) [5]
Source : Pr Jacques Madignier. Les chanoines du chapitre cathédral d’Autun du XIe siècle à la fin du XIVe siècle. Editions Dominique Gueniot / Liralest. (reproduit avec autorisation)
Les clos du Chapitre actuels
Résumons : les chapitres et leurs chanoines étaient riches, localement puissants, ils avaient la haute main sur toutes les aspects matériels du diocèse, bâtiments, propriétés foncières, enseignement, soins hospitaliers, et avaient des liens étroits, en particulier financiers, avec les paroisses et les monastères du diocèse. A ce titre, ils exerçaient un contre-pouvoir à celui de l’évêque, avec qui les rapports étaient souvent tendus voire conflictuels. De plus, les biens de l’évêque et du chapitre étaient indépendants depuis le XIIe siècle.
Pour en revenir à notre étiquette de Gevrey-Chambertin, il parait difficile dans ce contexte d’imaginer qu’une vigne dénommée Clos du Chapitre eût été la propriété de l’évêque et non du chapitre lui-même. A moins qu’à une période antérieure à 1179, l’évêque ait donné des terres au Chapitre de sa cathédrale, ou encore que les biens ecclésiastiques aient été répartis entre le chapitre et l’évêque dans le cadre de la co-seigneurie, comme cela a été bien documenté dans le cas de Saint Malo [16]. Ventes, dons ou transferts divers (en particulier depuis la réforme grégorienne) de propriétés agricoles et donc de vignes entre seigneurs, évêques, chapitres, monastères, prieurés ont été continus durant plusieurs siècles.
Carte postale ancienne de l’église et du clos du chapitre de Gevrey-Chambertin
Le Clos du Chapitre de Gevrey-Chambertin est aujourd’hui classé en 1er cru. Etonnamment, ce clos n’est pas cité parmi les climats de Gevrey par le Dr Jules Lavalle dans son Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte d’Or (1855) [17].
Il subsiste quelques autres Clos du Chapitre en Bourgogne et en Beaujolais, témoins d’anciennes possessions viticoles de chapitres cathédraux, collégiaux ou abbatiaux.
S’il ne cite pas celui de Gevrey, Jules Lavalle cite deux vignes à Chenôve-les-Dijon, Le Chapitre et le bas chapitre, visibles sur cette carte de 1891. Comme on l’a vu, ils ont été la propriété du chapitre de la cathédrale Saint Lazare d’Autun pendant plus de mille ans, entre 653 (donation de l’évêque d’Autun au chapitre) et 1789 (saisie comme bien national).
Carte de Chenôve de 1861, Le clos « Le chapitre » et les anciens bâtiments du chapitre sont bien identifiés, pas loin du Montrecul (merveilleux Bourguignons qui font voisiner un clos millénaire d’austères chanoines et une parcelle au nom rabelaisien, dont la pente ouvrait quelques perspectives intéressantes, mais ancienne propriété des ducs de Bourgogne quand même ! Voir aussi notre article sur la pucelle et la putain…)
Une petite parcelle de 8 hectares a survécu à l’urbanisation de cette commune, dont le passé viticole a été important avant le XIXe siècle [18] et qui est maintenant « conurbée » avec Dijon. Le clos millénaire jouxte les HLM des années 1960.
Vendanges au clos du Chapitre de Chenôve, octobre 1978
Les vins sont commercialisés sous le nom de Bourgogne clos du chapitre ou Bourgogne Le chapitre, cette parcelle de Chenôve étant la seule, avec le célèbre Montrecul voisin, a pouvoir indiquer son nom à côté de l’appellation Bourgogne. Depuis 2019, les vins de Chenôve peuvent aussi être aussi vendus sous l’appellation Marsannay, on trouve donc du Marsannay Clos du Chapitre (ex. domaine Sylvain Pataille) issu de la même parcelle.
Le Clos du Chapitre d’Aloxe Corton, actuel 1er cru, a été une autre propriété viticole majeure du chapitre cathédral d’Autun, comme le rappelle sans ambiguïté cette étiquette de la maison Louis Latour. La date de 1550 reste énigmatique, les documents anciens attestent la donation au chapitre d’Autun d’un domaine viticole situé à Aloxe avant l’an 858 [5, 19].
Pas d’ambiguïté non plus pour le Clos du Chapitre de Fixin, également 1er cru. Si la Perrière était cistercienne, le Chapitre et les Arvelets appartenaient au chapitre de Langres [20, 21].
Pas de chanoines en revanche pour ce Clos du Chapitre de l’appellation Viré-Clessé dans le Mâconnais, dont l’étiquette nous apprend qu’il était propriété des moines de Cluny. A côté de Cîteaux, dont les vignobles s’étendaient plutôt dans l’actuelle cote de Nuits, Cluny était l’autre pôle monastique majeur du Xe au XIIIe siècle. Son vignoble s’étendait du beaujolais à la côte de Beaune (mais comme on l’a déjà vu, à la suite de donations, l’abbé de Cluny était devenu seigneur de Gevrey [11, 22], rien n’est simple en Bourgogne…). Ce Clos du Chapitre n’appartenait pas à un collectif de chanoines cathédraux comme les précédents, mais à un monastère. Ceux-ci avaient aussi leurs chapitres, qui désignaient dans ce cas les « assemblées générales » que les moines organisaient périodiquement au sein de leur communauté. Ainsi, le chapitre général de Cîteaux réunissait annuellement plusieurs centaines d’abbés venant de toute l’Europe (l’ordre comptait environ 600 abbayes au début du XIIIème siècle), ce qui n’était pas sans créer des difficultés logistiques d’acheminement et d’hébergement, ainsi que financières [23]. Les moines réservaient peut-être leur meilleure production ou parcelles pour célébrer ces importants chapitres ?
On trouve d’autres Clos du Chapitre pour les appellations Mercurey et Rully en côte chalonnaise et Saint Amour en Beaujolais (ancienne propriété du chapitre de la cathédrale Saint Vincent de Mâcon) .
Une mention spéciale pour Mercurey qui perpétue le souvenir de la dualité évêque/chapitre cathédral en accueillant à la fois un Clos l’Evêque, ancienne propriété de l’évêque de Chalon (au XVIe siècle) et un Clos du Chapitre, probablement une ancienne propriété des chanoines de la cathédrale Saint Vincent de Chalon sur Saône.
Mammès était un martyr grec dont les reliques ont été déposées dans la cathédrale de Langres au VIIIe siècle
De nos jours, le titre de chanoine est honorifique, conféré par l’évêque à titre de retraite ou de récompense à des prêtres au parcours particulièrement méritant. Un des plus connus est le chanoine Felix Kir (1876-1968), prêtre bourguignon, ancien résistant, homme politique, ancien député et maire de Dijon, qui a popularisé le blanc-cassis qui porte son nom. Un autre titre de chanoine laïc, moins connu bien que traditionnel, est dévolu au président de la République française, « premier et unique chanoine d’honneur » de la Basilique de Saint Jean de Latran, dans la continuité des rois de France depuis Henri IV.
Michel Le Grand. Le chapitre cathédral de Langres. Son organisation et son fonctionnement, de la fin du XIIe siècle au concordat de 1516. Revue d’histoire de l’Église de France. Année 1929, 69, pp. 431-488.https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1929_num_15_69_2522
Aux origines d’une seigneurie ecclésiastique. Langres et ses évêques VIIIe-XIe siècles ». Société historique et archéologique de Langres. Actes du colloque Langres-Ellwangen, Langres, 28 juin 1985.
Jean-Pierre Garcia. Climats des vignobles de bourgogne comme patrimoine mondial de l’humanité. Édition Presses Universitaires de Dijon, Dijon 2011.
Gilles Martin. Histoire de Gevrey en ‘parcelles’ Site Monocépages. https://monocepage.com/histoire-de-gevrey-en-parcelles/ . Les citations de Jacques Bazin, Histoire de Gevrey-Chambertin (1961) et d’Henri Magnien (1926-2016) en sont extraites.
Jean-Pierre Garcia, Guillaume Grillon, Thomas Labbé. Terroirs, climats … ou le vin et le lieu en Bourgogne. Terroirs et climats, pp.42-48, 2017, halshs-01574896. Association Pontus de Tyard et HAL-SHS (Archive Ouverte du CNRS des sciences humaines et sociales). https://shs.hal.science/halshs-01574896v1
Jacques Madignier, Sampigny-lès-Maranges, Histoire millénaire d’un village viticole bourguignon,édition Société d’Histoire et d’Archéologie de Chalon-sur-Saône, 2026
Henri G. Gaignard. Connaître Saint Malo. Editions Fernand Lanore, Paris 1973. Citation : « Les revenus seigneuriaux étaient répartis entre le chapitre et l’évêque, ainsi qu’en avait décidé Jean de Châtillon lorsqu’en 1152 il avait institué la Co-seigneurie ou Seigneurie commune, en même temps que l’Insigne Chapitre. »
Jules Lavalle, Joseph Garnier, Emile Delarue. Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte d’Or. Dusacq, Paris, 1855.
Henri Marc. Histoire de Chenôve près Dijon. Darantière, Dijon, 1893. Réédition Laffitte reprints, Marseille, 1980. Chenôve abrite toujours les pressoirs des ducs de Bourgogne, deux anciens pressoirs construits en 1236, les plus grands et les plus anciens « treulx » de la région avec ceux du Clos Vougeot. https://chenove.fr/les-pressoirs-des-ducs-de-bourgogne
« Le premier acte signalant la présence des chanoines autunois à Aloxe date de 858, dans une donation de l’évêque Jonas au profit de l’Église d’Autun, plus précisément au profit des chanoines et clercs de la cathédrale Saint-Nazaire. L’acte de donation concernait le legs des biens et droits de la villa de Sampigny, ainsi que des biens à Marcheseuil aux marges de l’Auxois. Le même acte confirmait la donation effectuée antérieurement à Aloxe. (Voir A. de Charmasse, Cartulaire de l’Eglise d’Autun, vol. 1, pp. 32-34.). Le second document date de 1289. Il est extrait de la vaste enquête entreprise par le doyen du chapitre cathédral Clérembaud de Châteauneuf concernant tous les biens et redevances que le chapitre possédait à cette date (AD21, G 748). Plusieurs feuillets sont consacrés au domaine capitulaire d’Aloxe » (Communication personnelle du Pr Jacques Madignier)
Pour Yves et Isabelle Naizot, très affectueusement
Remerciements au Pr Jean-Pierre Garcia et au Pr Jacques Madignier, de l’université de Bourgogne, pour les informations complémentaires et l’accord pour reproduction de leurs cartes.
Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours une application d’intelligence artificielle générative.
L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
Rien, en apparence, ne fait apparaitre l’originalité de cette étiquette de cuvée Les Quartzdu château de la Mercredière, domaine ancien et renommé du Pallet en Loire Atlantique (44330).
L’originalité est cachée dans le cépage de ce vin de France rouge, produit dans la zone du Muscadet de Sèvre et Maine [1]. Lors de l’achat de la bouteille, j’ai demandé par curiosité au vendeur quel en était le cépage, il m’a répondu « Egiodola » … Egio quoi ? EGIODOLA ! Mais quel est donc ce cépage ?
Bien que son nom évoque une origine ibérique, ce cépage rare dit « métis », est d’origine française. Il a été créé avec beaucoup d’autres par Pierre Marcel Durquety, d’origine basque, chercheur en agronomie à Bordeaux .
Pour chaque nouveau cépage, P.M. Durquety a inventé un nom original, souvent par néologisme de forme construit à partir de mots de langue basque qui ne s’assemblent pas habituellement dans l’écriture courante, mais qui une fois associés prennent un nouveau sens.
L’Egiodola, sang pur ou pur-sang ?
Ainsi, Egiodola signifie « le sang pur » ou « le sang véritable », d’egi « la vérité ou la pureté » et odola « le sang » en langue basque. C’est un cépage de cuve noir créé en 1954, homologué en 1978 (numéro de clone 600), issu du croisement des cépages Abouriou, originaire du Lot et Garonne, et Tinta da Madeira, venant comme son nom l’indique de l’ile de Madère.
Agorra est un cépage blanc dont le nom signifierait« épuisé ». Arinarnoa signifie le « vin léger », Arin étant la « légèreté, une chose agréable ou versatile » et arnoa « le vin ». Arriloba signifierait « le neveu de pierre » (Harri « pierre » et loba « neveu »).
Ederena signifie « le plus beau » et Ekigaïna « soleil haut », même origine que mot basque Ekaina pour le mois de juin. Liliorila signifie probablement « la fleur jaune », de lili horia, Lili « fleur » et horia la couleur « jaune ».
Perdea (comme Odola et Agorra) n’est pas un nom composé, c’est une des formes de Basque désignant la couleur verte. Semebat signifie « un fils », de Seme « fils » et de bat correspondant au chiffre « un » [2].
Pierre-Marcel Durquety
Pierre Marcel Durquety (1923-2016) est un ingénieur agronome issu de l’Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie (aujourd’hui institut agronomique) de Montpellier. Chercheur à l’INRA de Bordeaux , à la station du Sud-Ouest basée dans le domaine de la Grande Ferrade [3], il a fait de nombreuses recherches sur les maladies de la vigne et sur la création de nouveaux cépages. Entre 1950 et 1980, il a testé de multiples croisements intraspécifiques (c’est-à-dire deux variétés d’une plante d’une même espèce, en l’occurrence vitis vinifera). Parmi eux, l’Egiodola créé en 1954 et les cépages aux noms « basques », détaillés dans le tableau suivant.
Le but était de trouver des cépages productifs, qualitatifs pour le vin, et résistants aux maladies pour remplacer les cépages peu qualitatifs qui avaient été plantés dans les suites de la crise du phylloxéra. Sept variétés, 4 rouges et 3 blancs, ont été inscrites officiellement au catalogue des cépages [2]. La plupart s’avèrent assez résistants et adaptés aux changements climatiques récents. En 2020, deux des créations de P.M. Durquety, l’Arinarnoa en rouge et le Liliorila en blanc, ont fait partie des 6 nouveaux cépages autorisés par l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO) pour un test à grande échelle dans le Bordelais (4500 vignerons des appellations Bordeaux et Bordeaux supérieur) à des fins d’adaptation du vignoble [4].
A la découverte de l’Egiodola
L’Egiodola est autorisé en France pour faire du vin dans les départements de l’Ardèche, Aude, Aveyron, Corse, Gers, Gironde, Hérault, Landes, Loire-Atlantique, Lot, Lot-et-Garonne, Maine-et-Loire, Nièvre, Pyrénées Atlantiques, Pyrénées Orientales, Tarn-et-Garonne et Var. Sa surface de production est très réduite, 300 hectares en 2004. L’Egiodola donne un vin coloré et très aromatique, assez charpenté, généreux, tannique, avec des notes poivrées et épicées. Il se prête bien aux vins de primeur ou aux vins rosés.
L’Egiodola est souvent utilisé en coupage mais on trouve des cuvées 100% Egiodola rouge ou rosé en Loire Atlantique (au moins 7 producteurs), dans le sud-ouest (au moins 3 producteurs) et dans le Languedoc Roussillon. Les surfaces sont réduites, par exemple 1 ha pour la cuvée Les Quartz du château de la Mercredière qui a motivé cet article [1], entre 0,5 et 1,1 ha pour les autres domaines cités plus loin. Il s’agit donc de cuvées très confidentielles. L’Egiodola est également cultivé au Brésil [5, 6] et en Suisse [7].
Cuvées d’Egiodola du Brésil (à gauche) et de Suisse (à droite)
Si vous voulez découvrir d’autres vins français 100% Egiodola, vous pourrez en trouver chez les producteurs suivants (liste non exhaustive) :
En région Occitanie, Domaine de Revel à Vaïssac (82800, zone d’appellation Coteaux du Quercy, cuvée Revel’ation 100% Egiodola, IGP Comté Tolosan) ; Domaine Philémon à Villeneuve-Sur-Vère (81130, zone d’appellation Gaillac, cuvée Egiodola produite en primeur) ; Cave des vignerons de Tursan / Cave des vignerons des Landes à Geaune (40320, cuvée rouge Exception 100% Egiodola, IGP Coteaux de Chalosse) ; Chateau de Brau à Villemoustaussou dans l’Aude (Cuvée Pure Egiodola, IGP Aude).
Cuvées d’Egiodola d’Occitanie
Il en existe probablement d’autres encore mieux cachés… Attention, les cuvées d’Egiodola citées, même si elles existent ou ont existé, ne se retrouvent pas toujours sur les sites internet des producteurs, il est donc préférable de les contacter directement.
Pour chacun des cépages crées par P.M. Durquety, voir le site de l’ENTAV-INRA https://selections.entav-inra.fr/fr et les sites wikipédia.fr correspondants.
Remerciements : un grand merci à monsieur Jean Durquety pour sa disponibilité, son aide documentaire et pour avoir fourni la photographie de P.M. Durquety
Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés.
L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
Deux étiquettes contemporaines pour un même vin, un « Deutscher Sekt » ou mousseux allemand, qui porte le même nom : Rotkäppchen, « petit chaperon rouge » en français. Mais deux sociétés et deux villes d’Allemagne différentes, Freyburg sur Unstrut d’un côté, Rüdeshelim sur Rhin de l’autre.
Deux étiquettes des années 1950-60, qu’un mur séparait….
Lepetit chaperon rouge au XIXe siècle
Tout commence en 1856, dans la ville de Freybourg sur Unstrut, en Saxe-Anhalt, dans l’est de l’Allemagne. Deux frères, Moritz et Julius Kloss et un ami, Carl Foerster, s’associent pour créer la cave Kloss & Foerster et une fabrique de « champagne », dont la production augmente rapidement. Leur logo, une bouteille ailée de vin pétillant, avec la date de fondation, 1856. En 1861, ils présentent leur production de vin mousseux à l’Exposition commerciale de Thuringe à Weimar sous les noms de « Monopol », « Crémant Rosé », « Lemartin Frères » et même « Sillery Grand Mousseux » ! Les appellations d’origine protégée n’existaient pas encore.
C’est en 1895 qu’est déposée la marque Rotkäppchen, à la suite d’un procès gagné par la maison de Champagne Heidsieck & C° de Reims, propriétaire de la marque Heidsieck-Monopole qui interdit à Kloss & Foerster d’utiliser le nom de marque « Monopol ».
Le choix de du nom Rotkäppchen / petit chaperon rouge est lié à la couleur rouge vif de la coiffe et de la collerette des bouteilles, donnant une identité visuelle très réussie aux bouteilles de Sekt de la maison. Une des premières images publicitaires fait également le lien avec le personnage du conte de Charles Perrault (1628 – 1703), repris par les frères Grimm au XIXe siècle.
Pendant les première et seconde guerres mondiales, la société Koss & Foerster est confrontée à de grandes difficultés, mais elle survit.
Carte postale publicitaire du Rotkäppchen de Koss & Foerster postée le 23 septembre 1915
Le Rotkäppchen en RDA communiste…et en RFA
Après la seconde guerre mondiale, la société Kloss & Foerster de Freyburg est mise sous tutelle de l’administration militaire soviétique, puis nationalisée sous le nom de « VEB Rotkäppchen-Sektkellerei Freyburg/Unstrut ». C’est à partir de là que le petit chaperon rouge a désigné à la fois le produit phare de la société, le vin mousseux coiffé de rouge, et la société productrice elle-même.
Mais simultanément, Gunther Kloss, un petit fils des fondateurs, se réfugie en Allemagne de l’ouest où il recrée en 1952 une nouvelle société Kloss & Foerster à Rüdesheim am Rhein. Il y produit naturellement aussi du Rotkäppchen. On peut donc trouver du sekt Rotkäppchen des deux côtés du mur. C’est ce dont témoignent nos deux étiquettes : celle de l’Allemagne de l’est à gauche, au site d’origine à Freyburg, arborant toutes les médailles obtenues dans divers salons vinicoles du bloc soviétique ; et celle de l’Allemagne de l’ouest à droite, expatriée à Rüdesheim / Rhein mais qui a gardé le logo de la maison d’origine et des droits sur la marque.
La période communiste a été favorable au Rotkäppchen. « C’était le seul sekt disponible en RDA », précise l’ancien directeur du centre de documentation sur la culture quotidienne de la RDA (à Eisenhüttenstadt) : « On n’en trouvait pas partout, mais les gens le buvaient pour les occasions comme les anniversaires ou mariages. Les Allemands de l’Est faisaient la queue devant les magasins lorsqu’un stock était mis en vente. Et les dirigeants est-allemands trinquaient à l’amitié entre les peuples avec du Rotkäppchen. » [1, 2].
L’état a développé une politique coordonnée d’amélioration de la production et, en 1975, le département de recherche et développement de la VEB Rotkäppchen-Sektkellerei a été désigné comme le centre de recherche central de l’industrie du vin et des vins mousseux en RDA. Un témoignage insolite des innovations proposées à l’époque : un mousseux pour diabétiques (diabetikersekt), vinifié en sec, dans lequel le saccharose aurait été remplacé par du fructose[3], mais aussi par du sorbitol, comme l’indique cette étiquette.
Vin mousseux sec pour diabétiques produit en demi-bouteille en RDA dans les années 1970. Les mentions de l’étiquette précisent le nombre de KiloJoules et de sorbitol contenues dans 100 ml, les précautions médicales d’une consommation quotidienne de plus de 30 g de sorbitol. KHE est une unité de contenance glucidique des aliments correspondant à 10 g de glucides. Le terme Zyklomat est plus obscur s’agissant de diabète, il s’agit actuellement d’une marque de filtres industriels !…
Le Rotkäppchen après la réunification de l’Allemagne
A la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, l’entreprise est leader du marché en RDA. Mais après la réunification allemande, les ventes s’effondrent, passant de 15 à moins de 2 millions de bouteilles en 1991. Transformée par l’agence du trésor de l’Etat en société à responsabilité limitée (GmBH), les effectifs sont réduits de 350 à 60 salariés, un contrat est signé avec Michael Kloss pour la ré-acquisition de la marque en 1991.
Mais ce qui sauve la Rotkäppchen Sektkellerei GmbH , c’est son rachat en 1993 par 5 cadres de l’entreprise, qui vont lui donner un second souffle, aidés d’un investisseur ouest-allemand.
Et, surprise, les « Wessi », Allemands de l’ouest souvent méprisants à l’égard des produits de l’ex-RDA, découvrent, apprécient et adoptent rapidement ce « champagne communiste » tout habillé de rouge. Il faut dire que Rotkäppchen a aussi la bonne idée de proposer tous ses mousseux, doux ou secs, blancs ou rosés, à un prix unique (moins de 5 euros la bouteille). Simple, pas cher, soutenu par un marketing et une promotion efficaces [4], il devient à la mode et les ventes explosent.
La gamme des Rotkäppchen mousseux en 2021. Le rouge vermillon de la coiffe vire au carmin.
Donnée pour morte, la Rotkäppchen Sektkellerei renait et connait une croissance exponentielle. En 2002, à la suite du rachat à Seagram des marques Mumm (sauf le Champagne), MM Extra et Jules Mumm (voir notre article « Un Mumm pour une diva » ), la société devient Rotkäppchen-Mumm Sektkellereien. La politique d’acquisitions se poursuit (mousseux Geldermann en 2003, marques allemandes et internationales de vins tranquilles). La marque propose actuellement des produits très diversifiés, des vins mousseux ou tranquilles, des cocktails variés et des vins sans alcool.
Etiquette de mousseux allemand de la maison Deutz-Geldermann, dont les fondateurs ont également créé la maison de champagne Deutz à Reims en 1838.
Un article très complet de Frédéric Therin pour Les Echos sur l’évolution récente de la société Rotkäppchen-Mumm Sektkellereien fournit des chiffres impressionnants : « En 2013, Rotkäppchen a vendu 168,5 millions de bouteilles de vin pétillant, 43,9 millions bouteilles de spiritueux et 21,6 millions de bouteilles de vin tranquille ». Le directeur marketing du groupe ajoute : « Avec une part de marché national de 52%, nous sommes le plus important producteur de Sekt. Le nombre d’employés est passé de 60 à 575 depuis 1991. » [5]
Ainsi, le Rotkäppchen est l’un des rares produits de RDA à avoir conquis l’ensemble de l’Allemagne et sa société productrice une des rares de l’ex-RDA à devenir un des leaders mondiaux de son secteur, celui des vins pétillants.
La revanche du petit chaperon rouge sur les grands méchants loups du monde globalisé des vins mousseux, diront certains. Revanche également économique pour la région de Saxe-Anhalt, l’une des plus sinistrées de l’ex-RDA.
Cependant, le Rotkäppchen, bien que produit dans une jolie petite ville entourée de collines et de vignes, n’a plus rien d’un vin Allemand local. L’article des Echos, déjà cité [5], nous apprend que la seconde fermentation, qui produit l’effervescence, ne s’opère pas en bouteilles comme pour le champagne ou d’autres vins effervescents, mais « dans de gigantesques cuves de douze mètres de haut contenant 160 000 litres chacune. A Freyburg, les hangars de Rotkäppchen abritent 330 immenses réservoirs dans lesquels la levure est brassée par des hélices. Une bouteille contient en moyenne une trentaine de vins différents récoltés en Italie, en Espagne, en Autriche, en Allemagne et en France. A 3,99 euros (en 2015) la bouteille, on peut difficilement s’attendre à boire un cru exceptionnel… »
Pour « boucler la boucle » signalons qu’à côté du maintenant célèbre Rotkäppchen, un Sekt est à nouveau commercialisé dans la même gamme de prix par la Rotkäppchen Sektkellerei de Freyburb sous le nom de « Kloss & Foerster », comme au début de l’histoire. Pas de coiffe rouge, ni logo d’origine, mais l’étiquette mentionne tout de même l’ancienneté de la maison « Tradition du mousseux depuis 1856 »
Prosit !
Etiquette de Rotkäppchen demi-doux de la période Allemagne de l’est, « cuvée spéciale 1856 » , qui célébrait peut-être le centenaire de la maison ?
Ce modeste rectangle de papier de très petites dimensions ( 53 x 33 mm) est une des plus anciennes étiquettes de vin qui soient arrivées jusqu’à nous.
Le papier chiffon vergé est identique à celui des assignats ou autres documents de la fin du XVIIIe siècle. Le nom du vin « Sillery » (en Champagne), a été tracé à la plume d’une belle écriture cursive inclinée. Et, ce qui est rarissime pour une étiquette aussi ancienne, quelques indications complémentaires ont été imprimées : « LABOUR, Négociant. Hotel des Americains, Rue St Honoré près l’Oratoire ».
Ce n’est pas une mais plusieurs histoires, que raconte cette étiquette. Elle renvoie aux origines de l’étiquette de vin et nous plonge dans le Paris de la Révolution française….
Isolée d’un bloc de quatre…
Pour commencer, cette étiquette n’est pas une inconnue. Elle a fait partie de la collection du regretté Georges Renoy. Historien, homme de lettre auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, scénariste et producteur de télévision belge, c’était aussi un œnographile passionné. Il a été parmi les premiers à collectionner les documents anciens consacrés au monde du vin, en particulier les étiquettes, et en a produit de magnifiques livres d’art qui font référence : « Les étiquettes de vin » (1981), « Le livre de l’étiquette de vin » (1995), « l’étiquette de Champagne » (1996), « les mémoires du Champagne » (1983), « les mémoires du Bordeaux » (1984), ce dernier récompensé par le grand prix littéraire de l’académie du vin de Bordeaux.
Notre étiquette faisait initialement partie d’un bloc de quatre étiquettes « passe partout », trois d’entre elles portant la mention manuscrite « Sillery » (la nôtre est celle du haut à gauche), la quatrième la mention « Malvoisie ». Ce bloc est reproduit dans Le livre de l’étiquette de vin[1], page 7, avec le commentaire suivant :
« Autre chose est ce carré de quatre petites étiquettes à découper, imprimées pour le compte du sieur Labour, négociant à Paris, rue Saint-Honoré. Trois portent la mention manuscrite « Sillery » l’autre « Malvoisie ». Il s’agit bien de vin, cette fois, et le style de cette pièce rarissime ne laisse place qu’à peu d’hésitation. Nous voici sous Louis XVI ou sous la Terreur ou sous le Consulat. Hélas, aucun millésime ne vient étayer ma séduisante quasi-certitude. ».
Après le décès de Georges Renoy en 2001, ses ayant droits ont vendu les 4 étiquettes de ce bloc séparément, à la découpe si on peut dire, via un site célèbre d’enchères sur internet.
L’Hôtel des Américains et son magasin de comestibles
Si l’étiquette a déjà été publiée et commentée [2], personne à notre connaissance n’a publié de recherche sur ce Labour, négociant à l’hôtel des Américains, rue Saint-Honoré à Paris. L’hôtel des Américains, situé au numéro 400, puis 170, puis 147-147 bis de la rue Saint Honoré à Paris (correspondant approximativement au numéro 143 actuel, [3]), aurait pris ce nom en 1765 selon Charles Lefeuve et son Histoire de Paris, rue par rue, maison par maison[4] :
« Il y avait plus bas encore, dans notre rue, deux ou trois magasins de comestibles ; un seul a survécu, c’est l’hôtel des Américains, dénomination prise en 1765 ». Cette date est confirmée par une publicité bien plus récente, parue dans un journal de 1891 « Hôtel des Américains, 139 rue Saint-Honoré, Paris. Maison fondée en 1765 par Menier »[5], mais pas par la liste des propriétaires établie entre 1766 et 1700 dans le Papier terrier du Roy de la ville de Paris pour le n° 400 de la rue Saint Honoré ou les bâtiments voisins [6] (voir plan ci-dessous ; l’emplacement de l’Hôtel des Américains est entouré de rouge, entre la rue des Poulies et la rue bordant l’église des pères de l’Oratoire, future rue de l’Oratoire nommée à cette période « rue du cul de sac de l’Autruche » !
Papier terrier du Roy de la ville de Paris et la rue Saint Honoré, vers 1700. L’emplacement de l’Hôtel des Américains est cerclé de rouge
L’hôtel des Américains a hébergé en 1772 une fabrique de savon (du sieur Dardelié) et vers 1782 un restaurateur (le sieur Huré), mais aussi et surtout, depuis au moins 1776, un commerce de comestibles tenu par le sieur Delavoyepierre. Selon l’Almanach du comestible, nécessaire aux personnes de bon goût et de bon appétit du 1er janvier 1776, on trouve au « dépôt de Provence, Hôtel des Américains, rue St Honoré » du « thon mariné et des huitres marinées », des « fromages de Nangis en Brie » et des « fruits d’hiver & pour le carême ».
Le 26 octobre 1776, un avis publié dans La Gazette du Commerce nous informe que : « Le sieur Delavoiepierre, Négociant, rue Saint-Honoré, à l’Hôtel des Américains, entre l’Oratoire & la rue des Poulies, vient d’établir un magasin sous le nom de dépôt de Provence, ou il tient le dépôt de l’huile vierge de Provence du sieur Sieuve, extraite de la seule chair des olives, séparée du noyau ». En 1777, en plus de son huile de Provence « infiniment supérieure à toutes celles que l’on connoisse ; c’est le jugement qu’en a rendu l’Académie dans un de ses mémoires au mois de février 1769 », le magasin se diversifie et expédie dans toute la France : « Il envoie de l’huile fine de Provence des autres fabriques à 26 sols la livre ; de l’huile fine d’Oneille à 22 sols ; de l’huile ordinaire à 20 sols & toutes sortes d’épiceries de la meilleure qualité. Il a réuni à son magasin le dépôt général des porcelaines de Limoges, très connues pour leur beauté, & de la propriété qu’elles ont de soutenir le feu ; un assortiment complet de porcelaines de Chantilli, & de Fayance anglaise. Il se chargera de toutes sortes d’envois, toujours par la voie la plus économique & sans aucune rétribution. » [7].
Les Tablettes royales indiquent que Delavoyepierre (ou Delavoiepierre, ou de Lavoyepierre, on trouve au moins 5 orthographes différentes…) en était encore propriétaire en 1786 : « Lavoyepierre (de), rue St. Honoré, à l’hôtel des Américains, tient un des magasins le mieux assorti en comestibles rares & délicats. » [8].
Jean-Baptiste Labour et l’Hôtel des Américains
En 1788 ou 1789, le magasin de comestibles de l’Hôtel des Américains a été repris par Jean-Baptiste Labour, dont le contrat mariage de 1779 indique qu’il était déjà « marchand épicier » à Paris à cette époque.
Les Tablettes royales de l’année 1789 [9] notent : « Labour, successeur de M. Delavoiepierre, hôtel des Américains, rue S. Honoré, près l’Oratoire, tient la plus grande collection de toutes sortes de comestibles les plus rares & les plus estimés de tous les pays, les gibiers rares, les poissons, les pâtés, les fruits, les vins & liqueurs des pays étrangers, & généralement tout ce qu’il y a de plus rare & de plus recherché. »
Une annonce parue dans l’édition d’Affiches, annonces et avis divers du 1er juillet 1789, soit deux semaines avant la prise de la Bastille, confirme que : « Le sieur Labour, successeur du sieur de la Voyepierre, rue S. Honoré, hôtel des Américains, près de l’Oratoire, a reçu des HARENGS SECS nouveaux, & des FROMAGES de Roquefort. Il reçoit 2 fois la semaine, des Sardines fraîches, légèrement imprégnées de Sel & il attend incessamment des sardines marinées à l’huile vierge. » [10]. Le contenu de l’annonce peut paraître décalé par rapport à la situation de pénurie de blé et de famine de la population parisienne lors de la Révolution …
Sous la direction de Jean-Baptiste Labour, secondé par son frère Laurent puis par ses neveux, le magasin de comestible de l’hôtel des Américains est resté un des meilleurs et des plus renommés de Paris. Voici ce qu’on pouvait y trouver en 1798 :
« Hôtel des Américains rue Saint – Honoré, près l’oratoire. On vient d’y recevoir des saucissons nouveaux de Bologne, d’Arles & Lyon, aussi des fromages vrais Gruyères, on y a toujours des dindes et poulardes aux truffes, pâtés aux truffes de Périgueux et de Nérac ; pieds de cochon et cervelets aux truffes, truffes fraîches du Périgord, hures & langues fourrées de Troyes, jambonneaux et fromages de cochon de Reims, huîtres, thon et anchois marinés, olives fraîches et farcies, fruits secs et confis de Tours et de Provence, pâte d’abricots, pommes et coings d’Auvergne, confitures et sirops de toutes espèces, marrons de Lyon et du Luc, chocolat de santé et à la vanille , biscottes pour les déjeuners liquides, vins de Bourgogne, Champagne, Bordeaux, du Rhin, d’Espagne, et de toutes sortes de vins français & étrangers, tablettes de bouillon incorruptibles, pâtés de Chartres, Rouen, Amiens, et Pithiviers, vinaigre préparé & simple, falot, fagou, kieife, gruau, et autres farineux, morues d’Hollande. » (Journal de Paris, 14 janvier 1798).
Au départ à la retraite de Jean-Baptiste Labour, le magasin est repris par ses neveux (Labour neveu et Mielle), qui participaient déjà activement à son activité et sa renommée. Dans l’Almanach du commerce de Paris, Jean-Baptiste Labour est noté comme propriétaire du magasin jusqu’en 1808. A partir de 1810, il est remplacé, à la rubrique « Marchands de comestibles », par « La Bour et Mielle, r. S.-Honoré, 147. »,
Dans son Manuel des amphitryons, publié en 1808 [11], le grand critique gastronomique Grimod de la Reynière fait de l’Hôtel des Américains le premier des magasins de comestibles de Paris voire d’Europe et rend un hommage vibrant à ses propriétaires successifs :
« C’est un service à rendre aux Amphytrions, que de leur répéter sans cesse que l’Hôtel des Américains est le premier magasin de comestibles, non seulement de Paris, mais de l’Europe. Des correspondances sûres, très-étendues, très multipliées et très bien servies, dans toutes les parties de l’Univers gourmand, permettent à MM Labour, neveux (devenus par la retraite de leur oncle, seuls propriétaires de cette illustre maison, qu’ils gouvernoient déjà depuis long-temps avec une activité sans pareille,) d’avoir les comestibles les meilleurs de tous les pays ; et en raison de l’immense débit qu’ils en font, de les donner à des prix raisonnables. Aussi, du matin jusqu’au soir, la foule abonde dans cette boutique, que de vastes magasins alimentent et renouvellent sans cesse. C’est vraiment un spectacle aussi curieux, qu’il est intéressant et apéritif. Depuis dix heures du matin jusqu’à onze heures du soir, c’est une procession continuelle de piétons et de voitures, et personne ne s’en retourne à vide. (Rue Saint-Honoré, N°. 147) » .
Ce texte, probablement écrit en 1807, suggère que Jean-Baptiste Labour avait déjà passé la main à ses neveux à cette période.
De ce rapide historique, on peut conclure que notre étiquette et le bloc initial de 4 ont été très probablement édités entre 1789 et 1807-1808).
Toute sa vie, Georges Renoy a traqué les étiquettes les plus anciennes, voire la plus ancienne. Il était arrivé à la conclusion qu’il n’y a pas d’étiquette de vin connue éditée avant 1800. Il fait la démonstration que les étiquettes que l’on peut admirer en Allemagne, au musée de Beaune, ou dans la collection de Moët et Chandon, si elles arborent des millésimes antérieurs à 1800, sont de facture plus récente. 1800 était pour lui une date butoir et il avait proposé de nommer « incunable » toute étiquette de vin éditée avec certitude avant 1800.
Certaines sources [12, 13] voudraient que les étiquettes de vins telles que nous les connaissons actuellement soient nées avec la lithographie. La lithographie, rappelons le, a été inventée en 1793, brevetée en 1796, réellement opérationnelle pour une production commerciale à partir de 1810 [14], et utilisée dans la production d’étiquettes de vin à partir de 1830, d’abord en Allemagne, en Champagne et à Bordeaux avant de se généraliser à la fin du XIXe siècle.
Cette étiquette, comme plusieurs autres, tend à prouver qu’il n’en est rien. Les toutes premières étiquettes pour bouteilles de vin existaient lors de la seconde moitié du XVIIIe siècle, bien avant l’invention de la lithographie. Elles étaient imprimées sur des presses classiques. Quelle que soit l’origine géographique du vin, leur modèle était assez stéréotypé, impression en noir limitée au nom du vin encadré par une frise. Roland Moser les décrit ainsi : « Le format en est modeste, rectangulaire, parfois carré pour les liqueurs. Le seul élément imprimé est un cadre, décor de feuillages ou de guirlandes, un motif décoratif répété sur les quatre bords de l’étiquette, le cadre pouvant être doublé ou triplé… Des mentions peuvent y être imprimées mais le plus souvent l’espace central est libéré pour qu’on puisse y inscrire à la main une origine géographique ou un millésime ou le genre du breuvage contenu, liqueur ou vin. ».
Exemples d’étiquettes de vin de la fin du XVIIIe début du XIXe siècles non lithographiées
En voici quelques exemples de la période fin XVIIIe-début XIXe siècle, sans plus de précision. L’étiquette de vin du jura millésimé (Salins 1827) indique que ce type d’impression a continué à être utilisé au début du XIXe siècle. A l’opposé, l’étiquette du Vin de la Solitude (actuellement un Châteauneuf du Pape) daterait des années 1780 [15], ce qui en ferait la plus ancienne étiquette de vin actuellement connue.
La période d’activité de Jean-Baptiste Labour à l’hôtel des Américains (1789-1808) ne nous permet pas d’affirmer que notre étiquette est du XVIIIe siècle, hélas…. En revanche, elle nous permet de rêver un peu….
La rue Saint-Honoré en 1789. Nouveau plan routier de la Ville et Faubourgs de Paris, avec ses Principaux Edifices et Nouvelles barrières / par M. Pichon, Ingénieur Geographe ; Gravé par Glot ; E. Voysard sc. (1789). BnF Gallica. http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb406255146
La rue Saint Honoré au cœur de la Révolution française
En effet, il est certain que, compte tenu de la période d’activité de Jean-Baptiste Labour, notre étiquette a connu la Révolution française, la Terreur, ou le consulat, Georges Renoy avait vu juste. Et la rue Saint Honoré a été au centre de nombreux évènements liés à la Révolution [16]. Plus longue rue de Paris à l’époque, seule à assurer la circulation vers l’ouest (la rue de Rivoli, l’avenue de l’Opéra, l’avenue des Champs Elysées n’existaient pas), elle était proche du Palais Royal, des Tuileries, de la salle du manège des Tuileries où ont siégé les assemblées parlementaires. Le club des Jacobins (dont Laurent Labour, frère de Jean-Baptiste était membre) y tenait ses réunions au n° 308. Barère, l’abbé Seyiès, Marat et plus de 100 parlementaires ont logé dans les nombreux hôtels meublés de la rue « à proximité des Feuillants et des Tuileries »[16]. Maximilien Robespierre y résidait également, hébergé chez le menuisier Duplay au n° 366.
Tous les convois des condamnés à la guillotine sont passés par la rue Saint Honoré et devant l’Hôtel des Américains pour aller de la Conciergerie ou du palais de justice à la Place de la Révolution (actuelle place de la Concorde) où les exécutions ont eu lieu entre 1793 et 1794.
Aussi, on peut se laisser à rêver que notre étiquette a vu (ou entendu) passer les charrettes emportant des célébrités à l’échafaud. Par exemple celle de Danton le 5 avril 1794 (16 germinal an II) qui, lorsqu’il est passé devant la maison de Robespierre au n° 366, s’écria « Robespierre, tu me suis ! Ta maison sera rasée ! On y sèmera du sel ! ». Ou celle de Robespierre lui-même quelques mois plus tard, le 28 juillet 1794 (10 Thermidor), dont le convoi fut arrêté un instant devant sa maison et la façade barbouillée de sang de boucher [16, 17].
« Robespierre va à la Guillotine, insulté par ceux qui l’acclamaient la veille«
Peinture d’Alfred Mouillard.
Reproduction photographique : Paris Musées, Musée Carnavalet
Liens et références :
Georges Renoy. Le livre de l’étiquette de vin. Bruxelles, Racine, et Paris, Vilo, 1995
La numérotation des rues parisiennes a changé à plusieurs reprises. La parcelle sur la quelle était l’Hôtel des Américains a eu les numéros successifs suivants : n° 400 (système Terrier avant 1780), n°609 (systéme Royal 1780-1791), n° 170 (Section des Gardes Françaises 1791-1805), n°147-147 bis (système Empire après 1806), ce qui correspond au N° 143 de la numérotation actuelle. Source wikigeohistoricaldata : Rue Saint-Honoré – Parcelle n°147 (Empire) https://wiki.geohistoricaldata.org/Rue_Saint-Honor%C3%A9_-_Parcelle_n%C2%B0147_(Empire)
Publicité parue dans le journal Le Fin de siècle du 4 avr. 1891, p. 4/4. L’Hôtel des Américains à son emplacement d’origine a été démoli au début du XIXe siècle, le magasin a été déplacé au 139 de la rue St Honoré.
Papier du Terrier du Roi pour la ville de Paris, 1700.Index des rues du Quartier de la Ville (tome I) [AN Q1-1099-3/] – (Paris, France) – Terriers, compoix et cadastre 1666 – 1700
Mathurin Roze de Chantoiseau. Tablettes royales de correspondance et d’indication générale des principales fabriques, manufactures et maisons de commerce d’épicerie-droguerie, cirerie, couleurs et vernis, grains, vins, fruits… et autres comestibles de Paris et autres villes du royaume et des pays étrangers pour l’année 1786. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5821581z/f25
Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou des copies d’écran des sites internet des producteurs ou distributeurs. L’alcool est dangereux pour la santé, A consommer avec modération.
Pour fêter ce mois de janvier que certains esprits chagrins voudraient nous imposer sobre, « dry » ou de « défi sans alcool » [1], proposons une tisane … de Champagne ! Qui peut penser, en voyant cette étiquette sobrement intitulée « Tisane », qu’il s’agit en fait d’une étiquette de Champagne du siècle dernier ? Vous en doutez ? Alors lisez la suite…
Les origines du mot tisane
Chez les grecs anciens, « ptisanê » désignait de l’orge pilée, avec laquelle on faisait une décoction qu’on administrait aux malades. Au XVIIe siècle, le mot a peu évolué, mais désigne la boisson et non la plante infusée, ainsi qu’on le lit dans le premier dictionnaire de l’Académie française (1694) : « PTISANNE. s. f. On prononce Tisanne, Breuvage composé avec de l’orge, de la réglisse, du chiendent, ou autres simples qu’on fait boüillir ou simplement infuser dans de l’eau. ». Un siècle plus tard dans la 5è édition du même dictionnaire (l798), le mot « tisane » a pris son orthographe moderne, mais sa définition reste quasi inchangée, sans aucune allusion à son possible emploi pour désigner du vin.
Tisane de vin, tisane de Champagne
L’usage d’utiliser le mot tisane pour désigner du vin ou du cidre est pourtant ancien. Rabelais célébrait le vin sous le vocable de « tisane de bois tordu » [2]. Deux siècles plus tard, on rapporte que le Duc de Richelieu (petit-neveu du cardinal) avait guéri le Roi Louis XV d’une « langueur d’entrailles » grâce au vin de sa propriété de Moulis. A la suite de quoi son précieux vin, et par extension tous les vins du Médoc, ont été surnommés par la cour « tisane de Richelieu ». Dans l’Art de cultiver les pommiers, les poiriers et de faire des cidres normands (1765), le Marquis de Chambray vante les vertus du « petit cidre », coupé d’un peu d’eau, et qu’il nomme « la tisane des Normands ». Pour le vin comme pour le cidre, il est possible que ce soit en raison de propriétés médicales que ces boissons alcoolisées ont été nommées tisanes, les rapprochant ainsi des décoctions purement médicinales des origines du mot.
Origine de la tisane de Champagne
On peut penser, sans toutefois le prouver, que le lien est similaire en ce qui concerne la tisane de Champagne. La bataille des vins d’Henri d’Andeli ne vante-t-elle pas dès le XIIIe siècle les vertus diurétiques des vins d’Epernay et de Hauvillers ?
La consommation de tisane de champagne est attestée au XVIIIe siècle. Dans Tableaux de genre et d’histoire peints par différens maîtres (François Barrière, 1828), on apprend que le Duc Philippe d’Orléans, régent de France pendant la minorité de Louis XV et mort en 1723, appréciait déjà la tisane de Champagne. Extrait d’un dialogue avec un de ses invités souffrant de migraine : « J’ai ici de la tisane de Champagne, voilà celle qu’il faut encore aux gens qui se portent bien ; car, pauvres humains que nous sommes, nous avons toujours besoin de remèdes. J’ai donc partout de cette tisane, et nous en boirons en mangeant un poulet ».
Autre témoignage, Robespierre (1758-1794) qui n’aimait pas ce vin, aurait écrit en réponse à une invitation à en boire : « Non ! Je reste chez moi. La tisane de Champagne est le poison de la liberté » [3].
Pas d’étiquettes de cette époque bien sûr, mais peut-être cette série de médaillons en porcelaine portant des noms de vins, ancêtres de nos étiquettes, qui s’est vendue il y a quelques années aux enchères. Parmi eux, une « Tizanne de Champagne » pourrait, d’après la graphie et l’orthographe, renvoyer au XVIIIe siècle ?
La plus ancienne étiquette de tisane de Champagne pourrait être celle de « Tysanne » de J. Moët et Cie, dont des fac-simile ont été réédités dans les années 1960 (illustration ci-dessus). Jean-Rémy Moët (1758-1841), petit-fils du fondateur Claude, dirigeait alors la maison qui est devenue « J. Moët et Cie » en 1807.
De rares étiquettes lithographiées datant des premières utilisations de cette technique pour étiqueter le Champagne à partir de 1820-30, nous sont parvenues, telle cette étiquette toute simple, bleu sur fond blanc.
On peut y rattacher la très délicate étiquette également lithographiée, reproduite dans le livre L’étiquette du Champagne du regretté Georges Renoy (Editions Racine et Vilo, 1996) [4] et rangée par cet expert dans les étiquettes des origines.
Les autres témoignages antérieurs à 1850 sont rares. Antoine Arnault, auteur dramatique français totalement oublié bien que membre de l’Académie française, écrit dans le Journal d’un sauvage paru en 1827 : « le père, enfin, un des plus fidèles habitués des tavernes de Londres, nous versa de la tisane de Champagne, qu’il boit à pleins verres, parce qu’il tient aux usages de ses pères » (Critiques philosophiques et littéraires). Théophile Gautier père y fait allusion dans son roman Sous la table publié en 1833 : « Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle commença à entrer en gaîté : ses joues se rosaient comme de la tisane de Champagne. » (Romans goguenards). Alexandre Dumas père également, dans ses voyages : « Pour l’instruction de nos lecteurs, qui ne savent probablement pas ce que c’est que l’asprino d’Aversa, nous leur apprendrons que c’est un joli petit vin qui tient le milieu entre la tisane de champagne et le cidre de Normandie.» (Voyages, Le Corricolo, 1843).
La plupart des autres documents (étiquettes, dépôts de marque, tarifs) ou citations littéraires datent de la seconde moitié du XIXe siècle. Ainsi, dans son Grand Dictionnaire de cuisine paru en 1873, Alexandre Dumas cite le « Champagne blanc tisane », à côté de 8 autres crus ou variétés de vins de Champagne, comme devant faire partie de la « liste des vins dont la cave d’un amphitryon de nos jours doit être garnie ».
La tisane de Champagne, qu’est-ce au juste ?
Au XIXe siècle, la tisane était une variété de vin de Champagne effervescent. La maison de Venoge nous apprend que sa Tisane des Princes correspondait à un dosage en sucre très élevé, conforme au goût dit français ou russe de l’époque, le marché anglo-saxon préférant les vins plus secs (goût américain) voire bruts (goût anglais). C’est également cette définition que retient le dictionnaire de la langue française de Littré : « vin de Champagne plus doux, plus sucré, moins spiritueux ».
Frédérique Crestin-Billet (La folie des étiquettes de vins, éditions Flammarion, 2000) présente la tisane de Champagne comme « un vin de qualité plutôt modeste, souvent blanc, et très peu pétillant voire tranquille. On se servait généralement pour l’élaborer de jus de moindre qualité, notamment ceux dits de retrousse : à la fin du pressurage, les raisins sont ramenés vers le centre du pressoir et pressés une dernière fois ».
Dans sa très complète Histoire sociale et culturelle du vin (éditions Larousse, 1998), Gilbert Garrier est encore plus précis : « En Champagne, la première serre (ou taille), correspondant au pressurage de 4000 kilos de raisin et au moût qui en résulte, donne les « premières cuvées » ou « têtes de cuvées ». Après une retrousse (ou rebêche du marc), on presse à nouveau pour obtenir le vin de « deuxième taille ». Le troisième pressurage ne donne que du « vin de rebêche » théoriquement impropre à devenir du vin de Champagne (…). Issue de la 2è taille ou rebêche, la tisane de Champagne était fortement sucrée et se vendait moins cher que les autres ; elle se frappait à la glace (sorbet) ou s’allongeait d’eau pour constituer un rafraîchissement agréable aux vertus diététiques reconnues ».
La tisane, vrai champagne ?
Ces définitions, un peu différentes, ne sont pas antagonistes, l’ajout de sucre pouvant justement masquer les insuffisances d’un vin médiocre. Faut-il pour autant faire de la tisane de Champagne un sous-produit, un rebut ? Certainement pas, du moins au début du XIXe siècle. Les témoignages œnographiliques, en particulier les tarifs, indiquent certes une hiérarchie entre la tisane et d’autres variétés de Champagne, mais la tisane restait quand même un produit de luxe. A l’opposé de notre étiquette initiale minimaliste, certaines étiquettes de tisane étaient luxueuses et ne diffèraient quasiment pas en qualité d’impression, graphisme, des étiquettes d’autres champagnes (illustration)
Habillage luxueux pour simples tisanes
Les grandes maisons de Champagne, parmi lesquelles Besserat, Bollinger, de Venoge, Massé, Moët, Montebello, Mumm, Joseph Perrier, Roederer, ont commercialisé leur tisane jusqu’au début du XXe siècle.
Etiquettes de Tisane de Champagne de grandes maisons champenoises
La maison de Venoge déposa en 1895, en hommage aux princes d’Orange, les marques « Cuvée des Princes », « Cuvée Princière », « Champagne des Princes », « Réserve des Princes », « Champagne rouge des Princes », mais aussi « Tisane des Princes ».
Un tarif de la maison Duc de Montebello des années 1840-50 nous précise l’échelle des prix des différentes cuvées : la tisane était effectivement le champagne le meilleur marché, proposé à 2 francs 25, soit deux fois moins que les cuvées les plus prestigieuses (fleur de Sillery mousseux à 4 francs, Crémant à 4f 50).
« Carte porcelaine » de représentant de la maison de Champagne Duc de Montebello (créée en 1834), comportant au dos un tarif (vers 1840-1850). Lithographie Barbat, Chalons S/Marne
Presqu’un siècle plus tard, l’échelle des prix n’avait pas sensiblement varié, d’après un tarif des vins de Champagne de l’enseigne Felix Potin de 1912 [5] : tisane à 3 francs, grand mousseux à 3f 50, Champagne de la catégorie la plus élevée à 5f 50. L’analyse comparative des prix de l’ensemble des vins montre cependant que, même à 2 francs à la propriété, soit 4 à 5 francs dans les restaurants, la tisane restait un vin cher, réservé à l’élite. A titre d’exemple, dans un restaurant parisien en 1830, la bouteille de champagne était à 5 francs (sans précision de qualité), celle de Pouilly à 2 francs, celle de Nuits ou de Médoc à 4 francs, tandis qu’au détail un litre de vin blanc ordinaire valait entre 10 et 15 sous.
Entre 1850 et 1910 l’image de la tisane que nous transmettent les documents œnographiliques et les textes littéraires se brouille passablement. Certains auteurs la présentent comme un vin de Champagne simple, de fête, apprécié localement : « Chacun, en chantant Noël, regagnait le toit de la veillée. (…) A table on se mettait. (…) La tisane de Champagne chassait tous les soucis » (Prosper Tarbé, Romancero Champenois, 1863). Ou encore sous la plume de Gérard de Nerval : « En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de l’Aisne (…), je me suis trouvé dans un village nommé Cuffy, d’où l’on découvrait parfaitement les tours dentelées de la ville et ses toits flamands bordés d’escaliers de pierre. On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui ressemble beaucoup à la tisane de Champagne. En effet, le terrain est presque le même qu’à Epernay. C’est un filon de la Champagne voisine qui, sur ce coteau exposé au midi, produit des vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. » (Angélique, 12e lettre. Les filles du feu, 1854).
Etiquettes de Tisane de Champagne de la seconde moitié du XIXe siècle. Le restaurant Cabassud, à Ville d’Avray, fréquenté et peint par Corot entre 1850 et 1870, existe toujours [6-7]. L’étiquette aux deux coqs est parfois attribuée à la maison Bollinger, parfois à Montebello.
A Paris, c’est une autre histoire, et la différence entre Champagne et tisane se fait plus nette. Peut-être par snobisme ? Chez Guy de Maupassant (Imprudence ou Monsieur Parent, 1886), une tisane est proposée pour accompagner un repas entre amoureux dans le cabinet particulier « d’un grand café du boulevard » : « Menu corsé : potage bisque, poulet à la diable, râble de lièvre, homard à l’américaine, salade de légumes bien épicée et desserts. Nous boirons du champagne. Le maître d’hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la carte en murmurant : – Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne ? – Du champagne, très sec. »
Marcel Proust, dans Jean Santeuil (1896), présente carrément la tisane comme un vin de second choix : A l’hôpital de la Pitié, l’interne en chirurgie Etrat doit payer le Champagne à ses collègues de salle de garde, qui lui réclament « du meilleur, du plus cher ». Ayant exécuté la taxe, il se fait brocarder « sur ce que son champagne était de la tisane ». « Cela, du Champagne ? C’est de l’eau ! Félicie, M. Etrat demande une autre bouteille de Champagne, et du vrai cette fois-ci (…) ».
Cependant, les grands cafés et restaurants parisiens de l’époque que fréquentaient ces auteurs, le Café de Paris boulevard de l’Opéra, le Café Anglais boulevard des Italiens, le Weber et Maxim’s rue Royale, le Pavillon Royal au bois de Boulogne, avaient tous leur propre tisane de Champagne à la carte.
Etiquettes de Tisanes de Champagne de grands cafés-restaurants parisiens du XIXe siècle
Dans les années 1880, la mode est de boire la tisane de Champagne frappée « à glace », en sorbet, ou en « long drink » allongée d’eau. La France, qui avait pris le goût des boissons glacées lors de l’Exposition universelle de 1878 au contact des Américains, importait sa glace de Suède et de Suisse ou, quand l’hiver était assez rude, du bois de Boulogne. Tous les cafés offraient désormais des carafes frappées à leurs clients. Duclaux dans Les impuretés de la glace (1884), écrit : « l’usage de la tisane de champagne, des sorbets et des boissons spéciales qu’on hume avec un chalumeau et qui renferment de la glace pilée s’est considérablement répandu ».
C’est ainsi que la tisane frappée est présente lors d’un réveillon chez la comédienne Marguerite Percy (Une vengeance, Paul Bourget, 1890) : « ces forçats de Paris, pressés autour de cette table où (…) les bouteilles d’eau minérale montrent leurs étiquettes pharmaceutiques à côté des carafes de tisane frappée. »
et s’invite chez Feydeau (Séance de nuit, Scène XII, 1897) :« – Fauconnet, se versant de la tisane de champagne, à part. – Oh! je la fourre en fiacre, je la colle chez elle… et quand elle me reverra!… (buvant). Pouah! cette tisane est chaude!… – Gentillac. – Eh bien! tu as une carafe frappée à côté de toi… tu peux y mettre ton champagne. C’est fait pour ça!Il verse le contenu de la bouteille dans la carafe.»
A l’aube du XXe siècle l’usage de la Tisane semble se démocratiser, voire s’encanailler. La plume de Jean Lorrain (La Maison Philiber, 1904) témoigne d’un changement de registre : « Messieurs, Mesdames. J’propose de trinquer à la santé de la patronne. Eh ! Eugénie, apporte le Champagne Saint-Marceau première, d’la tisane à quatre francs cinquante. J’ai fait venir ça de Reims ; j’te donnerai l’adresse ».
Photo d’une étiquette de Tisane millésimée de 1904, un cas unique ?
A la même période pourtant, le Pavillon, Royal, restaurant du bois de Boulogne devenu très chic, sert une tisane millésimée 1904, cas semblant unique pour une simple tisane (illustration). Et une tisane de Champagne figure en premier service des vins lors du dîner servi au roi d’Espagne Alphonse XIII par le Président Emile Loubet le 24 octobre 1905, suivie de vins aussi prestigieux qu’un Yquem 1890, un Mouton Rothschild 1878, un Richebourg 1884 et un Champagne Pommery pour terminer !
Les sources littéraires les plus tardives n’hésitent pas à présenter la tisane comme une bibine, voire un ersatz de « vrai » Champagne. Ainsi, Pierre Hamp (La peine des Hommes, 1913) met en scène un négociant sérieux, Hartmann (avec deux « n »), aux prises avec la concurrence déloyale d’un imitateur peu scrupuleux, Hartman (avec un seul « n ») :
« Hartman ne connaissait ni vignes ni caves ; il vendait deux syllabes sur papier doré. (…) Il plaçait beaucoup à Paris dans les établissements de nuit qui subventionnent les courtisanes racoleuses du client capable d’étancher leur soif de grand cru. On leur versait, par confusion du nom célèbre, la tisane Hartman payée trois francs et revendue dix-huit à ces hommes saouls, ce qui était un plus grand bénéfice que de compter vingt le Hartmann authentique acheté neuf francs. »
Indépendamment de l’escroquerie, l’intérêt de cet extrait est de préciser une des destinations principales de la tisane en ce tournant de siècle : les cafés-concerts et les bordels. Les caf’conc ont été autorisés à partir de 1849 avec la fonction « de distraire le public par un spectacle vocal et musical », mais il était également noté que leur « principale raison sociale est la vente de boissons ». Leur entrée, initialement gratuite, avait vite été rendue payante, ce qui donnait le droit à une consommation. « Une clientèle assez fortunée y boit du mousseux, du médiocre champagne, des vins sucrés servis au verre (…) ». Les maisons closes étaient à cette époque un autre haut lieu de consommation de vin pétillant acheté bon marché et revendu assez cher, surtout lorsque le nom Champagne pouvait figurer sur l’étiquette. « On allait là chaque soir, vers onze heures, comme au café, tout simplement » (Guy de Maupassant, La maison Tellier, 1881). Il n’est pas nécessaire de « monter », mais il est recommandé de beaucoup commander à boire « du vin bouchéà un franc le litre et surtout du champagne, qui n’est souvent qu’un mauvais mousseux, mais se facture 10 francs en salle et 20 francs en chambre » (Jacques Termeau, les maisons closes de province, Editions Cénomane, 1986). C’est sur ce terrain que le champagne, probablement sous forme de tisane, tentait de lutter contre ses nouveaux concurrents, les vins mousseux issus de l’exportation de la méthode champenoise : les Saint Péray, Seyssel, Anjou/Saumur, Touraine/Vouvray, voire ces étonnants Bourgogne traités en mousseux (Meursault, Chablis ou même Montrachet !) [8]. Nous n’avons pas trouvé de trace de tisane de Champagne postérieure à 1912. La mode d’en consommer s’est peut-être éteinte progressivement, puis totalement avec la « grande » guerre ?
Alors, convaincu(e) ? Contrairement à ce que veut nous faire croire cette publicité récente pour T-shirt humoristique, Tisane et Champagne n’ont jamais été opposés !
3. Cité par Brunet et Laval, Littérature du vin et de la table, 1936, citation reprise dans l’Anthologie du Champagne du Colonel François Bonal, 1990. https://maisons-champagne.com/fr/extrait/1056
4. Georges Renoy. L’étiquette du Champagne. Editions Racine pour la Belgique, Vilo pour la France, 1996.
6. Etablie en 1845 au bord des étangs et du bois de Ville d’Avray (92410), l’auberge de la Chaumière, dirigée par Jean-Baptiste Cabassud, faisait également office de guinguette attirant de nombreuses célébrités. Racheté par Sodexo, rénové en 2008 par les fondateurs de la marque « Les Source de Caudalie », puis racheté en 2020, l’hôtel restaurant, site classé, existe toujours sous le nom « les Etangs de Corot ». https://www.etangs-corot.com/fr/
7. Claudius-Petit Dominique. « Les origines d’une guinguette, l’auberge Cabassud » (p.3-14) dans Ville-d’Avray, histoire et témoignages n°1, 2002.
Quelle étrange étiquette que celle-ci, cuvée « Le pape noir », Côtes du Rhône 1999 du domaine de Pierredon, mis en bouteilles par la coopérative « les vignerons d’Estezargues » [1].
Etrange car on ne comprend pas bien, au premier regard, le rapport entre l’illustration de l’étiquette et le vin. Le premier réflexe est de lire la contre-étiquette, mais son texte éclaire assez peu le consommateur français non polyglotte. On peut y lire, en V.O. :
« Etikettens motiv, arrangement i sort, hvitt og rødt handler om mulighetene for å nå frem i samfunnet uavhengig av hudfarge. Terje Ross Kolby (1970-) har symbolisert dette ved å male den til nå « umulige » hendelse : en farget pave »
La présence de å et de ø suggère du norvégien, ce que confirme un traducteur en ligne. En français, cela donne : « L’illustration de l’étiquette « arrangement en noir, blanc et rouge », évoque les possibilités de progresser dans la société quelle que soit la couleur de la peau. Terje Ross Kolby (1970-) l’a symbolisé en le décrivant comme un événement « impossible » : un pape de couleur. » (*)
On progresse. L’étiquette est la reproduction d’un tableau (huile sur toile de 140 x 120 cm) peint en 1998 par l’artiste norvégien Terje Ross KOLBY. Cet artiste engagé, né en 1970, est également acteur et écrivain [2].
Sur le site internet de l’artiste, le tableau est ainsi commenté (traduction de l’anglais) [3] :
« Le racisme est un problème structurel dans les sociétés du monde entier depuis que les conquérants européens ont envahi le « Nouveau Monde » d’Afrique et d’Amérique du Sud au XVIe siècle. Les peuples de ces continents ont été victimes de souffrances sans fin de la part de leurs envahisseurs blancs. En 1998, Kolby a voulu aborder ce sujet dérangeant et il a cherché un motif exprimant le racisme. Il a cherché « l’image impensable ». (…)
« Kolby n’a pas trouvé d’autre symbole qui puisse expliquer de manière aussi visuelle la pensée de l’égalité humaine que le portrait du premier pape de couleur de l’histoire moderne. L’artiste considère « Arrangement en noir, blanc et rouge » non seulement comme un tableau traitant de la papauté, mais comme un archétype de toutes les positions où la couleur d’une personne semblerait problématique.
Détail du tableau, partiellement coupé sur la reproduction de l’étiquette [3])
Sur la lettre que tient ce futur pape, est écrit » TERTIUM MILLENNIUM ADVENIENS » (L’avènement du 3e millénaire). (…)
La question est de savoir quand le Vatican et les Princes rouges de l’Église catholique seront prêts à élire un dirigeant d’un pays africain ou sud-américain ? Depuis 1998, l’image peinte par Kolby s’est répandue dans le monde entier dans divers médias, gagnant le nom de » Le pape noir » (…) ».
Après un rappel sur les évènements encourageants qu’ont été les élections de trois dirigeants noirs, Nelson Mandela à la présidence de l’Afrique du Sud en 1994, Kofi Annan comme secrétaire général de l’ONU en 1997 et Barack Obama à la présidence des Etats Unis d’Amérique en 2008, la notice du tableau se termine par ces mots :
« Le ministère des Affaires étrangères norvégien a exposé le tableau dans plusieurs ambassades en Europe. Pendant deux ans, le pape de Kolby est resté accroché dans l’ambassade norvégienne à Rome, devenant un sujet de discussion parmi les invités diplomatiques.Bien que ce soit le rêve de millions de personnes, l’Église catholique continuera-t-elle à hésiter à élire un pape d’un pays africain ou sud-américain ? Après 1 600 ans, quand viendra le temps d’élire un autre pape noir ? »
On peut effectivement se poser la question, lorsqu’on assiste dans toutes les régions de France métropolitaine à des offices catholiques célébrés par des prêtres venus d’Afrique sub-saharienne. En 2013, pour la première fois, c’est un pape venant d’Amérique du Sud qui a été élu ; décrit initialement comme « ouvert » (mais pas sur tous les sujets), critiqué par les plus conservateurs, mais toujours blanc, argentin d’ascendance piémontaise.
Tout cela n’expliquait pas la raison pour laquelle une cuvée de Côtes du Rhône méridionale a rendu hommage à ce tableau et à l’artiste norvégien. Contacté, l’artiste a indiqué que l’initiative lui a été proposée par des amis importateurs de vins et qu’il a été très heureux d’y participer.
Le choix du vin fait honneur à l’artiste. Le domaine viticole de Pierredon propose deux cuvées, toutes vinifiées en bio, un AOC Côtes du Rhône (vin décrit comme croquant aux tannins soyeux, issu d’un assemblage 60 % Syrah et 40 % Grenache, celui de la cuvée le Pape Noir) et un AOC Côtes du Rhône Villages Signargues. C’est un vin riche et complexe issu de Grenache et Mourvèdre à parts égales (excellent, j’ai goûté le 2009). L’appellation CDR Villages-Signargues est venue récompenser en 2005 un travail qualitatif remarquable. La SCA « Les vignerons d’Estézargues » qui commercialise les vins du domaine, est une petite et attachante coopérative gardoise (30390), soucieuse d’une haute qualité et du respect de la nature depuis sa fondation en 1965 (Label Terra Vitis [4], puis totalité de la production labellisée bio) [1]. Dans un article bien documenté, elle est qualifiée par un négociant importateur des USA ( Vintage59), comme « une coopérative française à part, l’une des meilleures – sinon la meilleure – du pays » [5].
Le domaine du Moulin de Pierredon, propriété familiale, est également un producteur renommé d’huile d’olive, multi primée [6].
Etiquette de 2009 du domaine de Pierredon, Côtes du Rhône Villages Signargues
* Détail amusant, une des traductions automatiques (par « Google traduction® » ) du titre du tableau écrit sans utiliser les caractères spéciaux norvégiens, était : « Arrangement en noir, blanc et désordre », car en Norvégien, rouge s’écrit « rød » ou « rødt » selon la déclinaison, et « rot », sans le O barré, signifie désordre ! Ce jeu de mot involontaire de l’intelligence artificielle était assez pertinent, compte tenu du caractère volontairement provocateur du tableau …
Une occasion ratée ? Dessin de LB publié dans le magazine Marianne (numéro 1468 du 30 avril au 6 mai 2025), après la mort du pape François le 21 avril 2025 et avant la réunion en conclave des cardinaux le 7 mai…