Vignobles des Hôpitaux (Episode 2). Les Hospices de Côte d’Or et de l’Yonne

Le bien sacré des pauvres… (Résumé des épisodes précédents)

Pendant des siècles, les hôpitaux ont reçu des dons, des legs qui leur ont permis d’accueillir les pèlerins, les malades, les pauvres, les vieillards nécessiteux. Forêts, fermes, mais aussi vignes en faisaient partie. Le vin, considéré comme moins pollué que l’eau et fortifiant, était servi aux malades… et aux religieuses/religieux qui s’en occupaient. De plus, « l’offrande de vignobles était considérée comme une symbolique de l’eucharistie et témoignait, de la part du donateur, sa foi et son grand respect de l’Eglise. Pour l’ensemble de ces raisons, au fil des siècles et partout où poussait la vigne, les hôpitaux se sont constitués des domaines de grande valeur, entretenus avec soin. » [1]. La Révolution en a dispersé une grande part. La pression constante de l’Etat sur les administrations pour qu’elles vendent les biens hospitaliers aux XIXe et XXe siècles a fait le reste. Seuls quelques hôpitaux ont sauvé, non sans difficulté, leurs vignobles et leur vin, qui fut longtemps appelé « le bien sacré des pauvres » [2].

La Bourgogne et le Beaujolais sont les régions qui ont gardé le plus d’hôpitaux propriétaires de vignobles.  Dans l’épisode 1, nous avons vu le cas très particulier du Clos Chaînette d’Auxerre [3]. Dans ce 2ème épisode, ce sont les vignobles de quatre hospices historiques de la Côte d’Or et de l’Yonne qui seront à l’honneur, où les hiérarchies hospitalière et vineuse diffèrent sensiblement.

Les célébrissimes Hospices de Beaune

Le plus célèbre Hôpital-vigneron est bien entendu le Centre Hospitalier (CH) de Beaune qui, notoriété oblige, a repris son ancien nom d’Hospices civils de Beaune [4]. Sur le plan médical, le centre hospitalier de Beaune est l’établissement support de son Groupement Hospitalier de Territoire (Sud Côte d’Or), associé aux hôpitaux de Nuits-Saint-Georges, Arnay-le-Duc, Seurre et plusieurs EHPAD, avec une capacité totale de 967 lits. Il dispose d’une offre de soins en médecine, chirurgie, obstétrique, pédiatrie, réanimation assez complète, d’un service d’urgences, d’un plateau technique classique, d’un SMUR et d’un institut de formation en soins infirmiers et aides-soignants.

Les fondateurs, Nicolas Rolin et Guigone de Salins, leur monogramme et des étiquettes 1959 des cuvées des Hospices leur rendant hommage

Mais c’est pour son patrimoine viticole prestigieux qu’il est mondialement connu. Les Hospices de Beaune sont propriétaires de 70 ha de vignobles bourguignons, dont 61 en premier cru ou grand cru. Ce domaine est issu de legs ou de dons fait à l’hospice à partir de 1457, plusieurs années après la fondation des Hospices par Nicolas Rolin et Guigone de Salins en 1443 [5]. Le CH de Beaune est également propriétaire de l’ancien Hôtel-Dieu, au centre de Beaune, qui a accueilli des malades jusqu’en 1971 puis été transformé en un formidable musée [6]. L’étiquette d’en-tête de cet article (de Beaune 1er cru cuvée Nicolas Rolin) provient de la boutique du musée qui a produit des cartes composées d’une étiquette originale, d’une petite feuille de vigne séchée, d’une enveloppe assortie. Ceci explique l’absence de millésime et de nom d’acquéreur. Une partie de la production, la réserve particulière, est mise en bouteille et commercialisée directement par le domaine des Hospices de Beaune (quelques belles bouteilles sont disponibles dans la boutique du musée).

La vente annuelle des Hospices de Beaune, le 3e dimanche de novembre, est un évènement mondial. Elle rapporte au Centre Hospitalier des revenus importants (plusieurs millions d’euros) qui en font un des rares hôpitaux publics français à l’équilibre financier ! Cet atypie a été soulignée dès 2012 par la Cour des comptes dans un rapport consacré au patrimoine immobilier des hôpitaux non affecté aux soins [7]  : « L’exploitation de ce patrimoine permet aux Hospices de Beaune, non seulement d’en assurer la conservation, mais également d’en tirer des revenus à même de financer, sans s’endetter, une partie des investissements nécessaires à la modernisation des structures hospitalières et à l’accueil des patients (31 M€ de disponibilités figuraient au bilan au 31 décembre 2010). ».

À elle seule, l’histoire et la variété des cuvées et étiquettes des Hospices de Beaune mériteraient un article complet, voire plus. Pour cela, nous conseillons la lecture du livre de Laurent Gotti « Hospices de Beaune. La saga d’un hôpital-vigneron » [8], la découverte du site d’un collectionneur spécialisé dans les Hospices de Beaune [9], à la très riche iconographie, et encourageons les lecteurs à visiter l’Hôtel-Dieu de Beaune et son extraordinaire musée.

Les Hospices de Nuits (Saint-Georges)

Etiquette actuelle des vins des Hospices de Nuits. Nuits-Saint-Georges 1er cru les Vignerondes

L’hôpital de Nuits-Saint-Georges, à 16 kilomètres au nord de Beaune, existe sous la forme d’une maladrerie depuis 1270, d’un hôpital depuis 1633 et d’un hôpital viable grâce à Louis XIV depuis 1696. Peut-être parce que Fagon, son premier médecin, l’avait engagé « à quitter le vin de Champagne et à boire du vin vieux de Bourgogne ». De Nuits ou de Vosne, le débat n’est pas tranché [10]. Le domaine des Hospices de Nuits, d’environ 12 hectares, réparti sur les communes de Nuits-St-Georges, Premeaux-Prissey, Vosne-Romanée et Gevrey-Chambertin, a bénéficié de legs de vignes à partir de 1688, les derniers datant de 1994 (112 ares de vignes à Gevrey-Chambertin) et de 2000 (legs de la famille Jeanniard à Nuits). Il comporte des parcelles dans 9 premiers crus de Nuits-Saint- Georges dont un, « Les Didiers », en monopole. Au total, 19 cuvées sont élaborées, dont une en blanc [11].

Etrange étiquette ancienne du négociant Moillard-Grivot. Les Hospices de Nuits-Saint-Georges ne sont pas une AOC ! Que contenait cette bouteille ?

Le CH de Nuits-St-Georges est aujourd’hui un hôpital local à orientation gériatrique, rattaché depuis 2016 au CH de Beaune dans le cadre du groupement hospitalier de territoire « Sud Côte d’Or ». Ce regroupement administratif s’est accompagné d’une mutualisation de l’exploitation et de la vente des vins des Hospices de Nuits et de Beaune, alors qu’auparavant, l’établissement exploitait et vendait ses vin de façon autonome (photo ci-contre de l’affiche de la vente 1966).

La vente des vins des Hospices de Nuits a lieu traditionnellement le 2ème dimanche de mars, aux enchères à la bougie et en fûts. Chaque année une pièce de charité, dite « Cuvée des Bienfaiteurs », est vendue par souscription au profit d’une association agissant en santé publique. En 2026, la 64ème édition de la vente a rapporté plus de 850 000 euros à l’hôpital (cuvées 2024 et anciens millésimes), la cuvée des bienfaiteurs a dépassé les 50 000 euros.

Cette cuvée Mignotte de Nuits Saint Georges « Les Chaillots » (millésime 1973) n’apparait plus parmi les 19 cuvées élaborées par les Hospices de Nuits en 2026.
Cartes postales anciennes de l’extérieur et la grande salle des malades de la Maison-Dieu, ou Hôtel-Dieu, de Tonnerre

Marguerite de Bourgogne et la Maison-Dieu de Tonnerre

Tout au nord de la Bourgogne, pas loin d’Auxerre dans l’Yonne, le centre hospitalier de Tonnerre a lui aussi gardé son vignoble ancestral. D’une surface de 1,07 ha planté en chardonnay, l’histoire du vignoble n’est pas dissociable de celle de l’hôpital, puisque c’est Marguerite de Bourgogne [12] qui en a fait don lorsqu’elle a fondé en 1293 la Maison-Dieu Notre-Dame de Fontenille, pour accueillir les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle ! Nous sommes un siècle et demi avant la construction de l’Hôtel-Dieu de Beaune. Et dans le cas de Tonnerre, le vignoble a immédiatement accompagné le fonctionnement de l’Hospice [5]. Notre-Dame de Fontenille est un des modèles d’hôpitaux-églises du XIIIe siècle, le plus long et un des plus anciens d’Europe. Le centre hospitalier actuel de Tonnerre, à orientation essentiellement gériatrique, garde des urgences, un service de médecine et un plateau d’imagerie.

Depuis 2025, il a adopté la même stratégie que les hospices de Beaune ou de Nuits : une vente aux enchères de vins, qui a lieu début avril lors des « Vinées tonnerroises » [13]. Le produit des ventes, dont celles de dont la Cuvée Marguerite de Bourgogne, le vin des hospices de Tonnerre, est dévolu à l’entretien et la restauration de l’Hôtel-Dieu, patrimoine architectural exceptionnel dont le centre hospitalier reste propriétaire. Il est également possible d’acquérir des bouteilles en s’adressant à la direction du patrimoine de l’hôpital [14].

Une renaissance, le domaine viticole de l’Hôpital de Dijon

Capitale des Ducs de Bourgogne, chef-lieu de la Côte d’Or, Dijon ne pouvait pas être en reste. Dijon est le siège du centre hospitalier universitaire, qui « chaperonne », dans la hiérarchie médicale, les centres hospitaliers voisins de Beaune et de Nuits, entre autres. Toutefois, le vignoble du CHU de Dijon a une histoire bien différente des trois précédents.

Le premier hôpital de Dijon a été créé en 1204 par Eudes III, Duc de Bourgogne, et doté de ses premières vignes en 1336. Son vignoble, issu de dons et legs pendant plusieurs siècles, couvrait plus de 45 hectares autour de Dijon et sur les communes d’Aloxe Corton, Beaune, Pernand-Vergelesses, Pommard, Puligny-Montrachet, Savigny-les-Beaune. Mais à la suite d’un décret de Charles X en 1833, l’hôpital a dû se séparer de la majorité de ses vignes, le roi estimant qu’il ne devait garder que la surface minimale suffisante pour fournir du vin aux malades. Le vignoble a ensuite été abandonné, comme une grande partie de l’ancien et prestigieux vignoble dijonnais.

Ce n’est que dans les années 1980 que le CHU de Dijon-Bourgogne a progressivement reconstitué un vignoble par transformation de parcelles, achats, dons [15]. Des vignes ont d’abord été plantées en 1986 dans des parcelles acquises sur un domaine situé au nord des communes de Savigny-les-Beaune et Pernand-Vergelesses, en appellation Bourgogne Hautes Côtes de Beaune.

Etiquette de 1995 du domaine de Chenovre-Ermitage, AOC Bourgogne. Les vins de ce domaine sont maintenant vinifiés en Crémant de Bourgogne.

Le domaine, dont l’existence est attestée à l’époque gallo-romaine, a été nommé Chenovre-Ermitage. Il a appartenu au XVIIIe siècle à l’Abbaye cistercienne de Maizières, été vendu comme bien national à la Révolution, puis reconstitué à la fin du XIXe siècle par un négociant en vins. Dans les années 1980-90, les 15 ha du domaine étaient exploités par une convention avec la maison Patriarche et le château de Meursault, avec la participation active d’adultes handicapés du centre d’aide par le travail (actuellement ESAT) du clos Chameroy de Savigny-les-Beaune, pour les travaux dans les vignes.

Etiquette actuelle des vins de  » l’Hospital de Dijon », produits par le Château de Marsannay.

Le CHU a poursuivi ses acquisitions en appellations villages et 1er cru. Le domaine couvre maintenant 23 hectares dont 7 ha en Côtes de Nuits et de Beaune actuellement exploités par le Château de Marsannay . Le reste, dont le domaine de Chenovre-Ermitage, est exploité par la maison Louis Bouillot de Nuits, qui produit du Crémant de Bourgogne, toujours en partenariat solidaire avec l’ESAT de Chameroy [16]. Les revenus des fermages, environ 100 000 euros par an, sont principalement réinvestis dans des équipements lourds qui améliorent le plateau technique et la qualité des soins (à titre indicatif, le budget annuel du CHU de Dijon, à l’équilibre, avoisine les 900 millions d’ euros !). Admirons la composition de l’étiquette actuelle : le terme « Hospices » a été abandonné et remplacé par « Hospital », histoire de se démarquer des célèbres voisins tout en gardant une connotation historique (comment dit-on CHU en vieux François ?). Tout ce qui est écrit sur l’étiquette est exact mais laisse croire à un continuum imaginaire entre les legs du Moyen Âge et la provenance du vin actuel, excellent au demeurant …

(à suivre…)

Liens et références :

  1. Cédric Arcos, Odile Capitani, Philippe Lagier, Valérie Ordonez, Arthus Paty, anciens élèves de l’ENSP/EHESS, . Vignobles et Hôpitaux de Bourgogne. Mémoire de l’ENSP, 2002. Ce mémoire n’est plus disponible en ligne.
  2. Vignobles et hôpitaux de France. Ouvrage collectif coordonné par René Tournier. Supplément au Bulletin de la Société française d’histoire des hôpitaux, 1998.
  3. Histoires d’étiquettes. Vignobles des Hôpitaux (Episode 1), Le Clos Chaînette d’Auxerre. https://histoiresdetiquettes.com/2026/09/08/vignobles-des-hopitaux-episode-1-le-clos-chainette-dauxerre/
  4. Site du Centre Hospitalier de Beaune / Hospices de Beaune. https://hopital.hospices-de-beaune.com/
  5. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, aucun vignoble ne fait partie de la dotation initiale de l’Hôtel-Dieu de Beaune lors de sa fondation par Nicolas Rolin, chancelier du Duc de Bourgogne Philippe le Bon, et sa 3ème épouse Guigone de Salins. Tous deux étaient pourtant déjà propriétaires de vignes à Beaune et dans les environs (très gros propriétaire pour Nicolas Rolin, alors âgé de 68 ans). Ce sont les revenus de l’exploitation du sel (de Salins), pas du vin, qui ont financé l’accueil initial des « pôvres ».
  6. Site de l’Hôtel Dieu et du musée des Hospices de Beaune. https://musee.hospices-de-beaune.com/
  7. Rapport annuel de la cour des comptes 2012. Tome I, Les observations. Chapitre IV, Le patrimoine immobilier des hôpitaux non affecté aux soins https://prd.ccomptes.fr/sites/default/files/EzPublish/Patrimoine_immobilier_hopitaux_non_affecte_aux_soins.pdf
  8. Laurent Gotti. Hospices de Beaune. La saga d’un hôpital-vigneron. Editions Féret, Bordeaux, 2009.
  9. Site de Nicolas Manginot. Magnitifique et complète iconographie d’étiquettes des différentes cuvées des Hospices de Beaune, récentes ou anciennes, voire disparues! https://collection-etiquettes-vins.blog4ever.com/
  10. Une des cuvées des Hospices, un Nuits St Georges 1er cru Saint Georges, est dédiée à Fagon.
  11. Site des hospices de Nuits. https://www.hospicesdenuits.com/le-domaine-des-hospices-de-nuits-saint-georges
  12. Marguerite de Bourgogne – Tonnerre (1249/1250 – 1308), comtesse de Tonnerre, veuve de Charles d’Anjou (roi de Sicile, de Naples, d’Albanie et de Jérusalem), et belle-sœur du roi Saint-Louis. A ne pas confondre avec une autre Marguerite de Bourgogne (v. 1290-1315), reine de Navarre et de France par son mariage avec le roi Louis X le Hutin, célèbre pour avoir été emprisonnée avec sa sœur à la Tour de Nesle avant de finir dans un couvent, pour suspicion d’adultère.
  13. Jean-Michel Brouard, Les hospices de Tonnerre inaugurent leur vente aux enchères. Site Terre de vins, publié le 15/04/2025. https://www.terredevins.com/actualites/les-hospices-de-tonnerre-inaugurent-leur-vente-aux-encheres
  14. Contact en 2026 : Madame Agnès GUINCHARD, responsable du patrimoine, mail : a.guinchard@ch-tonnerre.fr ; 📞 : 03 86 54 35 01. https://www.facebook.com/61558020610750/posts/cuv%C3%A9e-marguerite-de-bourgogne-la-cuv%C3%A9e-marguerite-de-bourgogne-est-arriv%C3%A9e-comme/122179363058267353/
  15. Le patrimoine viticole du CHU de Dijon. Vidéo publiée le 29/10/2018. https://www.youtube.com/watch?v=DSDKTp23n40
  16. Jeannette Monarchi. L’ESAT de Savigny-lès-Beaune à l’œuvre – Vendanges sous le signe de l’inclusion et de la tradition. InfoBeaune.com, Publié le 11 Septembre 2024. https://www.info-beaune.com/articles/2024/09/11/8117/l-esat-de-savigny-les-beaune-a-l-oeuvre-vendanges-sous-le-signe-de-l-inclusion-et-de-la-tradition/

© Texte posté le 03/10/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Louis Bahèzre de Lanlay est un des principaux bienfaiteurs des Hospices, auxquels il légua sa fortune et ses vignobles hérités de son père, en 1884

Vignobles des Hôpitaux (Episode 1) Le Clos Chaînette d’Auxerre

Le bien sacré des pauvres

Depuis le Moyen Âge, les hôpitaux ont reçu des dons, des legs qui leur ont permis d’accueillir les pèlerins, les malades, les pauvres, les vieillards nécessiteux. Forêts, fermes, mais aussi vignes en faisaient partie. Un mémoire collectif d’élèves directeurs d’hôpitaux en résumait parfaitement le contexte [1] : « Pendant des siècles, les hôpitaux ont disposé d’un patrimoine important afin de trouver par eux-mêmes les ressources nécessaires à l’accueil, à l’hébergement et à la nourriture des malades. Le patrimoine hospitalier était en grande partie le fruit de la charité, prenant la forme de dons et legs. Au sein de ces donations de toutes sortes, les vignes tenaient une place importante. On prêtait en effet au vin de nombreuses qualités qui pouvaient s’avérer d’une grande utilité au sein d’un hôpital. Ainsi, le vin à la différence de l’eau n’était pas pollué ni porteur d’épidémies, en outre le vin était considéré comme un fortifiant, voire aussi comme un désinfectant. Enfin, au-delà de ces considérations, l’offrande d’une vigne était par sa forte puissance symbolique l’un des dons les plus nobles. En effet, les hôpitaux étant principalement tenus par des congrégations religieuses, l’offrande de vignobles était considérée comme une symbolique de l’eucharistie et témoignait, de la part du donateur, sa foi et son grand respect de l’Eglise. Pour l’ensemble de ces raisons, au fil des siècles et partout où poussait la vigne, les hôpitaux se sont constitués des domaines de grande valeur, entretenus avec soin. ».

De nos jours, les hôpitaux publics français encore propriétaires de vignobles sont moins d’une vingtaine, 17 en 1998 selon le travail de recensement de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux coordonné par René Tournier [2], un peu moins en 2026. La raison, selon les historiens des hôpitaux, est que : « Le pouvoir central s’est toujours efforcé de faire vendre ces « biens de main morte » notamment pour les convertir en rentes sur l’Etat… La Révolution en aliéna une très grande partie, souvent à vil prix. L’Etat pendant les XIXe et XXe siècles fit une constante pression pour la vente des biens hospitaliers. Quelques établissements grâce à la sagesse et la perspicacité de leurs Administrateurs sauvèrent cependant, et non sans difficulté, ce qui fut longtemps appelé « le bien sacré des pauvres » [2].

Carte de la ville d’Auxerre en 1911, millésime de l’étiquette . Tout en haut, le Clos de la Chaînette entourant l’asile d’aliénés, et proche de l’hospice Saint Germain.

Le clos Chaînette, un des plus anciens domaines viticoles de France

Le « Clos Chaînette » d’Auxerre, illustré ici par une étiquette de 1911 et de plus récentes, est remarquable à plus d’un titre. Ancienne propriété des moines de l’Abbaye Saint-Germain d’Auxerre [3], c’est l’un des plus anciens domaines viticoles attestés de France, puisqu’on en trouve trace en 680 dans un dans le testament de l’Evêque Saint Vigile (658-683). Parmi ses biens, des vignes du Clos de la Chaînette « … d’où on récolte les meilleurs vins de la contrée ».

Le Clos Chaînette est le dernier survivant des grands vins d’Auxerre, autrefois aussi réputés que les plus grands bourgognes, et la seule vigne urbaine encore exploitée dans la ville d’Auxerre.

C’est également un des derniers représentants des vignobles appartenant à des hôpitaux publics français, en l’occurrence un hôpital psychiatrique ou « CHS », pour Centre Hospitalier Spécialisé départemental, selon la dénomination actuelle.

Etiquettes de Clos Chaînette des années 1970. A l’époque, les hôpitaux psychiatriques s’appelaient… hôpitaux psychiatriques mais plus asile d’aliénés.

Le clos Chaînette et le CHS d’Auxerre

L’acquisition du clos Chaînette par l’hôpital d’Auxerre est tardive. Si le clos a été propriété ecclésiastique de façon continue du VIIe siècle jusqu’à la Révolution française, le premier hôpital d’Auxerre a été construit en 1662 et l’asile pour malades psychiatrique créé en 1838 [4]. Le clos chaînette a été revendu à la révolution comme bien national. Acquis et bien entretenu par des familles bourgeoises, elles l’ont remis en vente après la crise du phylloxéra. Ce n’est qu’en 1890 que l’asile départemental s’en est porté acquéreur « afin d’y faire travailler ses pensionnaires issus pour la plupart du monde rural ; le travail de la terre relevant alors d’une évidence thérapeutique », selon le site du CHS de l’Yonne [5].  Cette utilisation thérapeutique pour les patients internés a perduré jusqu’aux années 1970.

Le site du CHS précise également que « Les racines des vignes du Clos de la Chaînette puisent leurs ressources dans un sous-sol de formations calcaires, argileuses, du Jurassique portlandien. En 2002, sous l’impulsion de la Direction du Centre Hospitalier Spécialisé de l’Yonne, le Clos de la Chaînette a fait l’objet d’un classement au titre des espaces verts remarquables. »

Etiquette de Clos Chaînette des années 1990, AOC Bourgogne

La production du vin, blanc de chardonnay (3 ha) ou rouge de pinot noir (1 ha), d’appellation d’origine contrôlée Bourgogne puis Bourgogne Côtes d’Auxerre depuis 1993 [6], est toujours assurée par l’hôpital. Le vin est vendu annuellement en bouteilles à une liste fermée de 2600 heureux bénéficiaires. La liste d’attente pour en faire partie est longue !

Etiquette de Clos Chaînette de 2022, AOC Bourgogne Côtes d’Auxerre

Liens et références :

  1. Cédric Arcos, Odile Capitani, Philippe Lagier, Valérie Ordonez, Arthus Paty. Vignobles et Hôpitaux de Bourgogne. Mémoire de l’ENSP, 2002. Ce mémoire n’est plus disponible en ligne. Ses auteurs, anciens élèves de l’ENSP/EHESS, sont actuellement directrices/directeurs d’établissements de santé, financier, ou conseiller d’Etat.
  2. Vignobles et hôpitaux de France. Ouvrage collectif coordonné par René Tournier. Supplément au Bulletin de la Société française d’histoire des hôpitaux, 1998.
  3. Saint Germain l’Auxerrois (vers 378-448), natif et ancien évêque d’Auxerre. A ne pas confondre avec Saint Germain de Paris (496-576), natif d’Autun, évêque de Paris et fondateur de l’abbaye de Sainte-Croix-Saint-Vincent qui deviendra Saint-Germain des Prés.
  4. Création de l’asile départemental de l’Yonne en 1838, conformément à la loi du 30 juin qui fait obligation à chaque département de se doter d’un établissement destiné à l’accueil des personnes souffrant de troubles psychiques, placé sous la surveillance d’une commission administrative nommé par le Ministre. Il est confié à la congrégation religieuse des sœurs de la providence d’Évreux jusqu’en 1840 puis à du personnel laïc.
  5. Clos Chaînette. Site du CHS de l’Yonne. https://www.chs-yonne.fr/clos-de-la-chainette/bienvenue-au-clos/
  6. Décret n° 93-499 du 26 mars 1993 relatif à l’appellation d’origine contrôlée « Bourgogne », publié au JORF no 73 du 27 mars 1993. Il reconnait la sous-région (ultérieurement « dénomination géographique ») Côtes d’Auxerre au sein de l’appellation bourgogne ; autorisation de la mention « Bourgogne-Côtes-d’Auxerre » sur les étiquettes.

© Texte posté le 08/09/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur . Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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Clos du Chapitre, vins de chanoines

Cette étiquette de « Clos du Chapitre de Gevrey Chambertin, ancienne propriété des Evêques-Ducs de Langres« , est une véritable machine à remonter le temps. Et source de quelques interrogations. Elle va nous faire voyager dans le passé, nous éloigner un peu du monde du vin et de ses étiquettes, mais on y reviendra à la fin..

Langres au Moyen Âge, son évêque, son chapitre

Transportons-nous à Langres à la fin du Moyen Age, disons aux XIIIe – XIVe siècles. Langres, actuelle sous-préfecture de Haute Marne, belle ville fortifiée dont les remparts médiévaux enserrent de nombreux et anciens bâtiments ecclésiastiques, avait à cette époque un rayonnement tout particulier.

Vue de Langres au XVIIe siècle. Au premier plan, la Marne. Gravure de Johan Peeters Delin (vers 1660)

Langres est présentée par les historiens du Moyen Âge comme un modèle de seigneurie ecclésiastique. La puissance de l’église est alors très importante. Celle de l’évêque de Langres encore plus. Langres est un tous premiers évêchés primitifs de la Gaule gallo-romaine, fondé au IIème siècle, position éminente héritée de l’ancienne capitale des Lingons : Andematunum. Et c’est l’un des plus vastes. Il s’étendait sur une partie de la Champagne, de la Franche Comté et de la Bourgogne, alors duché indépendant rallié au Saint Empire germanique. Dijon, pourtant capitale des ducs de Bourgogne et résidence des évêques de Langres pendant plusieurs siècles, a dû attendre 1731 pour avoir son propre évêché. Dans une bulle de l’année 1439, le concile de Bâle soulignait l’importance du diocèse de Langres, qualifié, qualifié « d’insigne et de fameuse parmi les autres églises du royaume de France » [1].

Les seigneurs-évêques de Langres avaient aussi un pouvoir temporel fort. Issus de la haute noblesse, ils étaient proches du pouvoir royal, avaient acquis les titres de pairs de France (1216) et de ducs (1354) [2], comme le rappelle fort justement notre étiquette. L’évêque de Langres participait au sacre du roi de France à Reims avec une fonction protocolaire élevée.

Cependant, malgré ce haut rang, les évêques de Langres (comme la plupart des autres évêques d’ailleurs) ont de tout temps été confrontés à un contre-pouvoir local presque aussi puissant que le leur : le chapitre de « leur » cathédrale. A Langres, le chapitre de la cathédrale Saint Mammès [3].

Pilier gravé de la cathédrale Saint Mammès de Langres (© histoiresdetiquettes.com)

Les chanoines et leur chapitre

De nos jours, on a un peu oublié ce qu’étaient les chanoines, leurs fonctions, leur pouvoir, cette catégorie de religieux ayant été supprimée par la Révolution française [4]. Les chanoines étaient des membres du clergé (clercs) voués à la vie séculière le plus souvent, ce qui les différenciaient des moines [5]. Ils étaient rattachés à une cathédrale ou à une collégiale. Réunis en chapitre, ils avaient pour mission première d’assurer la liturgie, les prières et les chants lors de tous les offices. Au siège d’un évêché, ils avaient aussi la charge de toute l’intendance de la cathédrale et du diocèse : réparations des bâtiments, gestion des biens de l’évêché, conservation des manuscrits. Ils étaient également responsables des écoles (la totalité de l’enseignement était religieux) et des soins aux malades et indigents. A Langres, c’est le chapitre de la cathédrale St Mammès qui a créé le premier hôpital de la ville en 1201.

Les bâtiments et biens qui leur étaient dédiés, souvent leur propriété [6], étaient dits canoniaux par opposition aux bien épiscopaux de l’évêque. A cette époque, les chanoines de Langres étaient souvent (mais pas toujours) ordonnés prêtres et avaient quasiment toujours des sacrements majeurs (diacres, archidiacres). Et ils étaient le plus souvent (mais pas toujours) issus de la noblesse.

Le pouvoir du chapitre de Langres et de ses chanoines était immense. Comme le résume Hubert Flammarion [7]: « Durant le haut Moyen Âge, la situation (de Langres) est celle d’une polarité religieuse double, avec la cathédrale Saint-Mammès à Langres, et l’évêque en résidence à Dijon. (…) Le pouvoir sur la ville est partagé en deux, c’est une « co-seigneurie ecclésiastique ». Mais l’influence canoniale est prépondérante (…). Le chapitre domine la cathédrale et la ville. »

Le chapitre cathédral de St Mammès était, selon le même auteur, « une institution nombreuse, riche et puissante ». Au XIIIe siècle, il se composait de 48 chanoines (à peu près autant qu’à Paris), parmi lesquels 9 dignitaires : le Doyen, leur chef, élu par ses pairs, un chantre (normal, vu leur fonction première), un trésorier, 6 archidiacres en charge des paroisses des 6 territoires du diocèse, et les chanoines ordinaires. Le chapitre de Langres jouissait de privilèges particuliers, par exemple l’exemption de la juridiction épiscopale, temporelle et spirituelle, ainsi que celui d’élire l’évêque de Langres ! Ce privilège autoproclamé, jamais confirmé par le Pape, acquis par l’usage et l’accord tacite du Roi, a fonctionné pendant deux siècles (jusqu’en 1516) [6], hormis quelques exceptions.

Langres, évêché frontière

Par sa localisation géographique à la frontière entre le royaume de France, le duché de Bourgogne et l’empire germanique, Langres était à cette époque une ville stratégique, un évêché-frontière [7, 8].

En 1200, le roi de France est Philippe Auguste. A son accession au trône de France, le royaume de France n’est presque rien en comparaison des possessions de ses voisins-ennemis anglais ou germaniques. A la fin de son règne, la France que nous connaissons commence à se dessiner. Les deux cartes d’après Léon Mirot l’illustrent parfaitement (le domaine royal est en bleu, les domaines plutôt favorables à la couronne en vert foncé).

Sur les deux cartes, les possessions ecclésiastiques sont en jaune. On voit que l’une des plus étendue après le Comtat Venaissin, possession papale, est le fief du duc-évêque de Langres (flèche rouge à droite), juste avant ceux de l’archevêque de Reims et des évêques de Chalons, Laon, et Beauvais. Bien que proche du pouvoir royal, le fief de l’évêque de Langres était continuellement menacé d’être grignoté par ses voisins de l’« intérieur », les comtes de Champagne au nord, les ducs de Bar à l’ouest, qui étaient pourtant, comme les ducs de Bourgogne au sud, en partie ses vassaux. 

Les chanoines de Langres ont, eux aussi, toujours témoigné un soutien indéfectible au Roi de France. Cela s’est traduit en retour par « les bonnes grâces royales », selon Michel Legrand [1]: « Il est remarquable que tous les rois de France depuis Philippe le Bel jusqu’à Louis XII aient exprimés par des « lettres gardiennes » la sauvegarde spéciale en laquelle ils entendent maintenir les chanoines de Langres ». Le chapitre de Langres a toujours bénéficié d’un fort soutien du pape, avec qui il avait des liens directs, court-circuitant souvent la hiérarchie ecclésiastique (évêque, archevêque de Lyon), surtout pendant les graves conflits qui ont l’ont opposé le chapitre à « son » évêque.

Les conflits entre évêque et chapitre de Langres

Comme le souligne Michel Legrand, le chapitre de Langres « n’échappe pas non plus à cette loi commune qui veut que les évêques soient en conflit perpétuel avec les chapitres de leurs cathédrales ; mais à Langres, cette animosité a pris des proportions singulières, notamment au xive siècle, sous l’épiscopat de Louis de Poitiers. » [1]

Troisième d’une série d’évêques imposés par le pape, Louis de Poitiers devient évêque de Langres en 1318, sans l’accord du chapitre. Son passage à Langres est décrit comme apocalyptique par l’abbé Mathieu : « Cet homme turbulent et emporté, plus propre à commander une troupe de brigands qu’à régir un diocèse, se porte à des violences inouïes envers son chapitre qui lui avait refusé les clefs de ses caves et de ses greniers. Outré de ce refus, il en fait rompre les portes, s’empare de force des vins, du froment et des provisions des chanoines, dont deux, Jean de Talant et Jean de La Chaume, expirent par suite des mauvais traitements qu’ils éprouvent. (…) Par un attentat inouï, cet homme furibond fait briser les portes de la Basilique, et dans l’excès d’une rage impie et sacrilège, il la pollue lui-même, puis il fait sonner les cloches et célébrer les redoutables mystères par des prêtres étrangers et indignes, qu’il avait fait venir à cette fin, sans qu’elle eût été auparavant réconciliée. Il jette dans les prisons tous les chanoines que ses sbires peuvent trouver, ordonne d’abattre les cloîtres, et de leurs débris fait reconstruire les murailles de la ville, à l’orient. (…) Les chanoines consternés se réfugient à Dijon et ont recours au roi, qui envoie des commissaires pour les réintégrer dans leur église et arrêter le mal. ».

Il faut les interventions conjointes d’autres chapitres cathédraux appelés au secours, du roi de France, d’un jugement du parlement de Paris pour que Louis de Poitiers soit condamné à réparation, et enfin du pape Jean XXII pour que le chapitre soit mis sous la juridiction directe du Saint Siège et que l’évêque de Langres soit transféré à Metz en 1325.

Ambiance … On remarquera que le vin est en partie à l’origine du conflit, le chapitre refusant de donner accès à ses caves et greniers à l’évêque et ses hommes. Deux chanoines en meurent, les autres emprisonnés. Il faut dire que, toujours selon Michel Le Grand, depuis « la fin du XIIe siècle – en 1179 exactement- a lieu à Langres un partage des biens entre l’évêque et le chapitre, qui équivaut à une séparation définitive des menses épiscopales et canoniales et à la création d’un domaine capitulaire particulier. Dès lors le chapitre va avoir une vie propre » [6]. Les prétentions de l’évêque à se servir dans les caves et greniers des chanoines étaient totalement illégales.

Vins, clos et domaines viticoles ecclésiastiques

Le vin est essentiel aux sacrements de l’église catholique. La culture de la vigne, la production de vins de qualité étaient consubstantielles de toutes les organisations religieuses et étaient inscrites dans la règle de St Benoit.  Chaque partie du pouvoir ecclésiastique possédait des vignes, la haute hiérarchie (du pape à l’évêque), les chapitres qui avaient le pouvoir financier et assuraient la logistique des diocèses, et les monastères. La Bourgogne était particulièrement riche en ordres monastiques (Cluny, Cîteaux) qui ont essaimé en Europe puis dans le monde entier avec leur savoir-faire viticole. Langres était un foyer cistercien (de Cîteaux).

En Bourgogne, les vignobles qui sont devenus ensuite les climats les plus célèbres ont été l’œuvre des moines ou des moniales [9, 10].  L’actuel clos de Vougeot, cité pour la première fois en 1212, a été patiemment constitué par l’abbaye de Cîteaux. Le clos de Tart, à Morey, est issu de la vente en 1141 d’un domaine viticole par les hospitaliers de Brochon à la jeune abbaye Notre-Dame de Tart, première maison féminine de l’ordre cistercien. Le clos Saint Vivant (actuel grand cru Romanée-Saint-Vivant) doit son nom au prieuré clunisien de Saint-Vivant de Vergy, fondé entre 894 et 918 qui avait des vignes à Vosne. Le clos de Bèze, à Gevrey Chambertin, doit son nom à l’abbaye bénédictine de Saint-Pierre de Bèze, fondée en 630 à 30 km au Nord-Est de Dijon.

La première mention d’un clos à Gevrey appartenant à l’abbaye de Bèze figure dans un acte de 1219 par lequel les moines en grande difficulté financière cèdent leur clos aux chanoines de la cathédrale de Langres. Le Pr Jean-Pierre Garcia, de l’Université de Bourgogne, complète : « Par quelques autres achats de terres contigües, ils (les chanoines) parviennent à se rendre propriétaires d’un clos homogène d’environ 50 journaux qu’ils mettent en fermage à différentes associations de vignerons de Gevrey. » [10]. Ainsi, le chapitre de la cathédrale Saint Mammès de Langres a été propriétaire de l’actuel Chambertin Clos de Bèze de 1219 jusqu’à sa vente à un particulier en 1626, que le chapitre a bien regretté par la suite.

Au moyen âge, à coté de ses célèbres monastères et abbayes, la Bourgogne comptait 3 diocèses : Autun, cité romaine majeure et autre évêché bourguignon très ancien et puissant [5], Langres et plus tard Chalon sur Saône. Chaque évêque et chapitre cathédral possédait des vignes dans les meilleurs climats bourguignons voisins. Leurs zones d’influence étaient héritées de celles des anciennes tribus gauloises. Citons Jacques Bazin, historien local [11] :

« Le pouvoir, la richesse se trouve à Autun et à Langres, métropoles des Eduens et des Lingons. Jusqu’à la Révolution, les diocèses, les circonscriptions administratives et politiques, les zones d’influence économiques maintiennent les vieilles frontières celtes, situées entre Eduens et Lingons, entre Nuits et Gevrey. ».

Ou encore Henri Magnien [11]

« Il faut préciser que la paroisse de Gevrey se trouvait la dernière en place du diocèse de Langres en tirant vers la Sud, au pied de la Côte surplombant les vignobles puis la plaine en direction de l’Est vers la Saône. Le village de Morey St-Denis situé à 4 km au Sud dépendait du diocèse d’Autun, jusqu’en 1731, date de création du diocèse de Dijon. Cette démarcation reprenait exactement les limites des anciennes tribus gauloises Eduens et Lingons. »   

La répartition des vignes était donc schématiquement : pour Autun, la côte de Beaune et le sud de l’actuelle côte de Nuits ; pour Langres, le nord de l’actuelle côte de Nuits en remontant jusqu’à Dijon, alors plus grand domaine viticole de Bourgogne ; pour Chalon, la côte Chalonnaise et une partie du Mâconais.

Mais il y avait bien entendu des exceptions. Par exemple, le Chapitre d’Autun possédait des vignes à Chenôve, tout près de Dijon [5]. Inversement, le domaine de Blagny, contigu à Meursault au cœur de la Côte de Beaune, était la propriété du chapitre cathédral de Langres, qui en a fait don à l’abbaye cistercienne de Maizières en 1184. Le site du domaine actuel nous précise que « La grange alors installée par l’abbaye deviendra au cours du XIIIe siècle une de ses plus importantes ressources en vin. » [12].  Gevrey (qui deviendra Gevrey-Chambertin en 1847) a été du XIIIe siècle jusqu’à la Révolution sous la double autorité des abbés de Cluny (abbaye bien plus éloignée que celle de Cîteaux), seigneurs du territoire de Gevrey, et de Langres (évêque et chapitre), la paroisse de Gevrey relevant du diocèse de Langres [11].

Le Clos des Langres (qui aurait pu s’appeler clos du chapitre de Langres), actuel monopole du Domaine d’Ardhuy, a été planté par les moines de Cluny mais tient son nom « de l’inscription de la propriété au chapitre de la Cathédrale de la ville de Langres à partir du Xe siècle » [13]. Cet excellent vin d’AOC/AOP Côtes de Nuits villages est situé à Corgolin, bien au sud de la frontière entre les diocèses de Langres et Autun, sur la zone d’influence d’un autre chapitre, celui de la collégiale de Saint Denis de Vergy. A côté des chapitres cathédraux, il y avait localement deux chapitres collégiaux importants, par exemple ceux de la collégiale de Beaune et de la collégiale Saint Denis de Vergy au diocèse d’Autun (voir carte ). Ces deux cartes issues des travaux de Jean-Pierre Garcia, Guillaume Grillon et Thomas Labbé [14], de l’université de Bourgogne, illustrent la complexité et l’intrication des possessions de clos et celliers ecclésiastiques en Bourgogne au Moyen Âge.

Source : JP Garcia, G Grillon, T Labbé. Terroirs, climats … ou le vin et le lieu en Bourgogne. Terroirs et climats [14]. Reproduit avec l’aimable autorisation de Jean-Pierre Garcia.

On connait assez bien les propriétés du chapitre cathédral d’Autun au Moyen Âge, car elles ont fait l’objet d’un recensement détaillé établi en 1219 par le doyen du chapitre, Clérembaud de Châteauneuf. Dans son histoire des chanoines du chapitre cathédral d’Autun du XIe à la fin du XIVe siècle [5], l’historien Jacques Madignier nous transmet de précieuses informations issues de ce recensement.

En ce qui concerne les vignes du chapitre, « On distinguait quatre grands foyers : le premier était centré sur Chenôve, au sud de Dijon ; le second était localisé au nord de Beaune, à Aloxe, Echevonne ; le troisième s’étalait au sud de Beaune, à Volnay, Monthélie, Meursault, Meloisey ; le dernier occupait les abords de la basse valée de la Dheune, à Perreuil, Sampigny, Dezize-lès-Maranges et au-delà à Saint-Aubin et Baubigny. » (carte ci-contre et [15]) . La surface estimée des vignes directement contrôlées par le chapitre était de « 700 ouvrées, soit une trentaine d’hectares », et la production annuelle de « sept cent cinquante à huit cents muids de vin, soit plus de 1800 hectolitres » (un muid de vin équivalait à 228 litres) [5]

Source : Pr Jacques Madignier. Les chanoines du chapitre cathédral d’Autun du XIe siècle à la fin du XIVe siècle. Editions Dominique Gueniot / Liralest. (reproduit avec autorisation)

Les clos du Chapitre actuels

Résumons : les chapitres et leurs chanoines étaient riches, localement puissants, ils avaient la haute main sur toutes les aspects matériels du diocèse, bâtiments, propriétés foncières, enseignement, soins hospitaliers, et avaient des liens étroits, en particulier financiers, avec les paroisses et les monastères du diocèse. A ce titre, ils exerçaient un contre-pouvoir à celui de l’évêque, avec qui les rapports étaient souvent tendus voire conflictuels. De plus, les biens de l’évêque et du chapitre étaient indépendants depuis le XIIe siècle.

Pour en revenir à notre étiquette de Gevrey-Chambertin, il parait difficile dans ce contexte d’imaginer qu’une vigne dénommée Clos du Chapitre eût été la propriété de l’évêque et non du chapitre lui-même. A moins qu’à une période antérieure à 1179, l’évêque ait donné des terres au Chapitre de sa cathédrale, ou encore que les biens ecclésiastiques aient été répartis entre le chapitre et l’évêque dans le cadre de la co-seigneurie, comme cela a été bien documenté dans le cas de Saint Malo [16]. Ventes, dons ou transferts divers (en particulier depuis la réforme grégorienne) de propriétés agricoles et donc de vignes entre seigneurs, évêques, chapitres, monastères, prieurés ont été continus durant plusieurs siècles.

Carte postale ancienne de l’église et du clos du chapitre de Gevrey-Chambertin

Le Clos du Chapitre de Gevrey-Chambertin est aujourd’hui classé en 1er cru. Etonnamment, ce clos n’est pas cité parmi les climats de Gevrey par le Dr Jules Lavalle dans son Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte d’Or (1855) [17].

Il subsiste quelques autres Clos du Chapitre en Bourgogne et en Beaujolais, témoins d’anciennes possessions viticoles de chapitres cathédraux, collégiaux ou abbatiaux.

S’il ne cite pas celui de Gevrey, Jules Lavalle cite deux vignes à Chenôve-les-Dijon, Le Chapitre et le bas chapitre, visibles sur cette carte de 1891. Comme on l’a vu, ils ont été la propriété du chapitre de la cathédrale Saint Lazare d’Autun pendant plus de mille ans, entre 653 (donation de l’évêque d’Autun au chapitre) et 1789 (saisie comme bien national).

Carte de Chenôve de 1861, Le clos « Le chapitre » et les anciens bâtiments du chapitre sont bien identifiés, pas loin du Montrecul (merveilleux Bourguignons qui font voisiner un clos millénaire d’austères chanoines et une parcelle au nom rabelaisien, dont la pente ouvrait quelques perspectives intéressantes, mais ancienne propriété des ducs de Bourgogne quand même ! Voir aussi notre article sur la pucelle et la putain…)

Une petite parcelle de 8 hectares a survécu à l’urbanisation de cette commune, dont le passé viticole a été important avant le XIXe siècle [18] et qui est maintenant « conurbée » avec Dijon. Le clos millénaire jouxte les HLM des années 1960.

Vendanges au clos du Chapitre de Chenôve, octobre 1978

Les vins sont commercialisés sous le nom de Bourgogne clos du chapitre ou Bourgogne Le chapitre, cette parcelle de Chenôve étant la seule, avec le célèbre Montrecul voisin, a pouvoir indiquer son nom à côté de l’appellation Bourgogne. Depuis 2019, les vins de Chenôve peuvent aussi être aussi vendus sous l’appellation Marsannay, on trouve donc du Marsannay Clos du Chapitre (ex. domaine Sylvain Pataille) issu de la même parcelle.

Le Clos du Chapitre d’Aloxe Corton, actuel 1er cru, a été une autre propriété viticole majeure du chapitre cathédral d’Autun, comme le rappelle sans ambiguïté cette étiquette de la maison Louis Latour. La date de 1550 reste énigmatique, les documents anciens attestent la donation au chapitre d’Autun d’un domaine viticole situé à Aloxe avant l’an 858 [5, 19].  

Pas d’ambiguïté non plus pour le Clos du Chapitre de Fixin, également 1er cru.  Si la Perrière était cistercienne, le Chapitre et les Arvelets appartenaient au chapitre de Langres [20, 21].

Pas de chanoines en revanche pour ce Clos du Chapitre de l’appellation Viré-Clessé dans le Mâconnais, dont l’étiquette nous apprend qu’il était propriété des moines de Cluny.  A côté de Cîteaux, dont les vignobles s’étendaient plutôt dans l’actuelle cote de Nuits, Cluny était l’autre pôle monastique majeur du Xe au XIIIe siècle. Son vignoble s’étendait du beaujolais à la côte de Beaune (mais comme on l’a déjà vu, à la suite de donations, l’abbé de Cluny était devenu seigneur de Gevrey [11, 22], rien n’est simple en Bourgogne…). Ce Clos du Chapitre n’appartenait pas à un collectif de chanoines cathédraux comme les précédents, mais à un monastère. Ceux-ci avaient aussi leurs chapitres, qui désignaient dans ce cas les « assemblées générales » que les moines organisaient périodiquement au sein de leur communauté. Ainsi, le chapitre général de Cîteaux réunissait annuellement plusieurs centaines d’abbés venant de toute l’Europe (l’ordre comptait environ 600 abbayes au début du XIIIème siècle), ce qui n’était pas sans créer des difficultés logistiques d’acheminement et d’hébergement, ainsi que financières [23]. Les moines réservaient peut-être leur meilleure production ou parcelles pour célébrer ces importants chapitres ?

On trouve d’autres Clos du Chapitre pour les appellations Mercurey et Rully en côte chalonnaise et Saint Amour en Beaujolais (ancienne propriété du chapitre de la cathédrale Saint Vincent de Mâcon) .

Une mention spéciale pour Mercurey qui perpétue le souvenir de la dualité évêque/chapitre cathédral en accueillant à la fois un Clos l’Evêque, ancienne propriété de l’évêque de Chalon (au XVIe siècle) et un Clos du Chapitre, probablement une ancienne propriété des chanoines de la cathédrale Saint Vincent de Chalon sur Saône.

Notes, liens et références :

  1. Michel Le Grand. Le chapitre cathédral de Langres de la fin du XIIe siècle au concordat de 1516. Revue d’histoire de l’Église de France, année 1930, 73 pp. 502-532 https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1930_num_16_73_2558
  2. Parcours Langres et son pays. https://langres.fr/wp-content/uploads/2023/06/PARCOURS-LANGRES-BD.pdf
  3. Mammès était un martyr grec dont les reliques ont été déposées dans la cathédrale de Langres au VIIIe siècle
  4. De nos jours, le titre de chanoine est honorifique, conféré par l’évêque à titre de retraite ou de récompense à des prêtres au parcours particulièrement méritant. Un des plus connus est le chanoine Felix Kir (1876-1968), prêtre bourguignon, ancien résistant, homme politique, ancien député et maire de Dijon, qui a popularisé le blanc-cassis qui porte son nom. Un autre titre de chanoine laïc, moins connu bien que traditionnel, est dévolu au président de la République française, « premier et unique chanoine d’honneur » de la Basilique de Saint Jean de Latran, dans la continuité des rois de France depuis Henri IV.
  5. Jacques Madignier. Les chanoines du chapitre cathédral d’Autun du XIe siècle à la fin du XIVe siècle. Éditions Dominique Guéniot, Langres, 2011. Et https://journals.openedition.org/cem/1500 (résumé).
  6. Michel Le Grand. Le chapitre cathédral de Langres. Son organisation et son fonctionnement, de la fin du XIIe siècle au concordat de 1516. Revue d’histoire de l’Église de France. Année 1929, 69, pp. 431-488. https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1929_num_15_69_2522
  7. Hubert Flammarion. Les chanoines, l’évêque, la ville : l’exemple de langres du XIe au XIIIe siècle.https://crulh.univ-lorraine.fr/sites/default/files/users/user921/Flammarion.pdf
  8. Aux origines d’une seigneurie ecclésiastique. Langres et ses évêques VIIIe-XIe siècles ». Société historique et archéologique de Langres. Actes du colloque Langres-Ellwangen, Langres, 28 juin 1985.
  9. Jean-Pierre Garcia. Climats des vignobles de bourgogne comme patrimoine mondial de l’humanité. Édition Presses Universitaires de Dijon, Dijon 2011.
  10. Guillaume Grillon, Jean-Pierre Garcia, avec contribution de Charlotte L’Hermitte. La construction historique du site des Climats. Les parcours thématiques des climats, Parcours historique Nord Sud. Site des vins de Bourgogne. https://www.vins-bourgogne.fr/visites-en-bourgogne/les-incontournables/les-parcours-thematiques-des-climats/gallery_files/site/2962/2963/41223.pdf
  11. Gilles Martin. Histoire de Gevrey en ‘parcelles’ Site Monocépages. https://monocepage.com/histoire-de-gevrey-en-parcelles/ . Les citations de Jacques Bazin, Histoire de Gevrey-Chambertin (1961) et d’Henri Magnien (1926-2016) en sont extraites.
  12. Site du Domaine Chapelle de Blagny, Hameau de Blagny, 21190 Puligny-Montrachet. https://www.chapelledeblagny.vin/fr/notre-domaine.html
  13. Site du domaine d’Ardhuy, 21700 Corgoloin. Clos des Langres monopole. https://www.ardhuy.com/vins/le-clos-des-langres-monopole-rouge
  14. Jean-Pierre Garcia, Guillaume Grillon, Thomas Labbé. Terroirs, climats … ou le vin et le lieu en Bourgogne. Terroirs et climats, pp.42-48, 2017, halshs-01574896. Association Pontus de Tyard et HAL-SHS (Archive Ouverte du CNRS des sciences humaines et sociales). https://shs.hal.science/halshs-01574896v1
  15. Jacques Madignier, Sampigny-lès-Maranges, Histoire millénaire d’un village viticole bourguignon,édition Société d’Histoire et d’Archéologie de Chalon-sur-Saône, 2026
  16. Henri G. Gaignard. Connaître Saint Malo. Editions Fernand Lanore, Paris 1973. Citation : « Les revenus seigneuriaux étaient répartis entre le chapitre et l’évêque, ainsi qu’en avait décidé Jean de Châtillon lorsqu’en 1152 il avait institué la Co-seigneurie ou Seigneurie commune, en même temps que l’Insigne Chapitre. »
  17. Jules Lavalle, Joseph Garnier, Emile Delarue. Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte d’Or. Dusacq, Paris, 1855.
  18. Henri Marc. Histoire de Chenôve près Dijon. Darantière, Dijon, 1893. Réédition Laffitte reprints, Marseille, 1980. Chenôve abrite toujours les pressoirs des ducs de Bourgogne, deux anciens pressoirs construits en 1236, les plus grands et les plus anciens « treulx » de la région avec ceux du Clos Vougeot. https://chenove.fr/les-pressoirs-des-ducs-de-bourgogne
  19. « Le premier acte signalant la présence des chanoines autunois à Aloxe date de 858, dans une donation de l’évêque Jonas au profit de l’Église d’Autun, plus précisément au profit des chanoines et clercs de la cathédrale Saint-Nazaire. L’acte de donation concernait le legs des biens et droits de la villa de Sampigny, ainsi que des biens à Marcheseuil aux marges de l’Auxois. Le même acte confirmait la donation effectuée antérieurement à Aloxe. (Voir A. de Charmasse, Cartulaire de l’Eglise d’Autun, vol. 1, pp. 32-34.). Le second document date de 1289. Il est extrait de la vaste enquête entreprise par le doyen du chapitre cathédral Clérembaud de Châteauneuf concernant tous les biens et redevances que le chapitre possédait à cette date (AD21, G 748). Plusieurs feuillets sont consacrés au domaine capitulaire d’Aloxe » (Communication personnelle du Pr Jacques Madignier)
  20. Site de l’INAO. https://www.inao.gouv.fr/node/33921/printable/print
  21. Site du domaine Pierre Gelin, 21220 Fixin. https://www.domaine-pierregelin.fr/vin-fixin-gevrey-chambertin/vin-fixin-terroir.html
  22. Site de la ville de Gevrey-Chambertin. Histoire du château de Gevrey. https://ville-gevrey-chambertin.fr/un-peu-dhistoire/#:~:text=Le%20Ch%C3%A2teau%20de%20Gevrey%2DChambertin&text=En%201257%2C%20l’abb%C3%A9%20de,se%20poursuivra%20jusqu’en%201275.
  23. François Poillotte. Garnier II de Rochefort, évêque de Langres : Société archéologique et historique du Châtillonnais – Archéologie et histoire à Chatillon sur Seine. http://sahc21.org/garnier-ii-de-rochefort-eveque-de-langres/

© Texte posté le 23/11/2025

Pour Yves et Isabelle Naizot, très affectueusement

Remerciements au Pr Jean-Pierre Garcia et au Pr Jacques Madignier, de l’université de Bourgogne, pour les informations complémentaires et l’accord pour reproduction de leurs cartes.

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou de copies d’écran des sites internet consultés. Article écrit sans le recours une application d’intelligence artificielle générative.

L’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.