Vignobles des Hôpitaux (Episode 1) Le Clos Chaînette d’Auxerre

Le bien sacré des pauvres

Depuis le Moyen Âge, les hôpitaux ont reçu des dons, des legs qui leur ont permis d’accueillir les pèlerins, les malades, les pauvres, les vieillards nécessiteux. Forêts, fermes, mais aussi vignes en faisaient partie. Un mémoire collectif d’élèves directeurs d’hôpitaux en résumait parfaitement le contexte [1] : « Pendant des siècles, les hôpitaux ont disposé d’un patrimoine important afin de trouver par eux-mêmes les ressources nécessaires à l’accueil, à l’hébergement et à la nourriture des malades. Le patrimoine hospitalier était en grande partie le fruit de la charité, prenant la forme de dons et legs. Au sein de ces donations de toutes sortes, les vignes tenaient une place importante. On prêtait en effet au vin de nombreuses qualités qui pouvaient s’avérer d’une grande utilité au sein d’un hôpital. Ainsi, le vin à la différence de l’eau n’était pas pollué ni porteur d’épidémies, en outre le vin était considéré comme un fortifiant, voire aussi comme un désinfectant. Enfin, au-delà de ces considérations, l’offrande d’une vigne était par sa forte puissance symbolique l’un des dons les plus nobles. En effet, les hôpitaux étant principalement tenus par des congrégations religieuses, l’offrande de vignobles était considérée comme une symbolique de l’eucharistie et témoignait, de la part du donateur, sa foi et son grand respect de l’Eglise. Pour l’ensemble de ces raisons, au fil des siècles et partout où poussait la vigne, les hôpitaux se sont constitués des domaines de grande valeur, entretenus avec soin. ».

De nos jours, les hôpitaux publics français encore propriétaires de vignobles sont moins d’une vingtaine, 17 en 1998 selon le travail de recensement de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux coordonné par René Tournier [2], un peu moins en 2026. La raison, selon les historiens des hôpitaux, est que : « Le pouvoir central s’est toujours efforcé de faire vendre ces « biens de main morte » notamment pour les convertir en rentes sur l’Etat… La Révolution en aliéna une très grande partie, souvent à vil prix. L’Etat pendant les XIXe et XXe siècles fit une constante pression pour la vente des biens hospitaliers. Quelques établissements grâce à la sagesse et la perspicacité de leurs Administrateurs sauvèrent cependant, et non sans difficulté, ce qui fut longtemps appelé « le bien sacré des pauvres » [2].

Carte de la ville d’Auxerre en 1911, millésime de l’étiquette . Tout en haut, le Clos de la Chaînette entourant l’asile d’aliénés, et proche de l’hospice Saint Germain.

Le clos Chaînette, un des plus anciens domaines viticoles de France

Le « Clos Chaînette » d’Auxerre, illustré ici par une étiquette de 1911 et de plus récentes, est remarquable à plus d’un titre. Ancienne propriété des moines de l’Abbaye Saint-Germain d’Auxerre [3], c’est l’un des plus anciens domaines viticoles attestés de France, puisqu’on en trouve trace en 680 dans un dans le testament de l’Evêque Saint Vigile (658-683). Parmi ses biens, des vignes du Clos de la Chaînette « … d’où on récolte les meilleurs vins de la contrée ».

Le Clos Chaînette est le dernier survivant des grands vins d’Auxerre, autrefois aussi réputés que les plus grands bourgognes, et la seule vigne urbaine encore exploitée dans la ville d’Auxerre.

C’est également un des derniers représentants des vignobles appartenant à des hôpitaux publics français, en l’occurrence un hôpital psychiatrique ou « CHS », pour Centre Hospitalier Spécialisé départemental, selon la dénomination actuelle.

Etiquettes de Clos Chaînette des années 1970. A l’époque, les hôpitaux psychiatriques s’appelaient… hôpitaux psychiatriques mais plus asile d’aliénés.

Le clos Chaînette et le CHS d’Auxerre

L’acquisition du clos Chaînette par l’hôpital d’Auxerre est tardive. Si le clos a été propriété ecclésiastique de façon continue du VIIe siècle jusqu’à la Révolution française, le premier hôpital d’Auxerre a été construit en 1662 et l’asile pour malades psychiatrique créé en 1838 [4]. Le clos chaînette a été revendu à la révolution comme bien national. Acquis et bien entretenu par des familles bourgeoises, elles l’ont remis en vente après la crise du phylloxéra. Ce n’est qu’en 1890 que l’asile départemental s’en est porté acquéreur « afin d’y faire travailler ses pensionnaires issus pour la plupart du monde rural ; le travail de la terre relevant alors d’une évidence thérapeutique », selon le site du CHS de l’Yonne [5].  Cette utilisation thérapeutique pour les patients internés a perduré jusqu’aux années 1970.

Le site du CHS précise également que « Les racines des vignes du Clos de la Chaînette puisent leurs ressources dans un sous-sol de formations calcaires, argileuses, du Jurassique portlandien. En 2002, sous l’impulsion de la Direction du Centre Hospitalier Spécialisé de l’Yonne, le Clos de la Chaînette a fait l’objet d’un classement au titre des espaces verts remarquables. »

Etiquette de Clos Chaînette des années 1990, AOC Bourgogne

La production du vin, blanc de chardonnay (3 ha) ou rouge de pinot noir (1 ha), d’appellation d’origine contrôlée Bourgogne puis Bourgogne Côtes d’Auxerre depuis 1993 [6], est toujours assurée par l’hôpital. Le vin est vendu annuellement en bouteilles à une liste fermée de 2600 heureux bénéficiaires. La liste d’attente pour en faire partie est longue !

Etiquette de Clos Chaînette de 2022, AOC Bourgogne Côtes d’Auxerre

Liens et références :

  1. Cédric Arcos, Odile Capitani, Philippe Lagier, Valérie Ordonez, Arthus Paty. Vignobles et Hôpitaux de Bourgogne. Mémoire de l’ENSP, 2002. Ce mémoire n’est plus disponible en ligne. Ses auteurs, anciens élèves de l’ENSP/EHESS, sont actuellement directrices/directeurs d’établissements de santé, financier, ou conseiller d’Etat.
  2. Vignobles et hôpitaux de France. Ouvrage collectif coordonné par René Tournier. Supplément au Bulletin de la Société française d’histoire des hôpitaux, 1998.
  3. Saint Germain l’Auxerrois (vers 378-448), natif et ancien évêque d’Auxerre. A ne pas confondre avec Saint Germain de Paris (496-576), natif d’Autun, évêque de Paris et fondateur de l’abbaye de Sainte-Croix-Saint-Vincent qui deviendra Saint-Germain des Prés.
  4. Création de l’asile départemental de l’Yonne en 1838, conformément à la loi du 30 juin qui fait obligation à chaque département de se doter d’un établissement destiné à l’accueil des personnes souffrant de troubles psychiques, placé sous la surveillance d’une commission administrative nommé par le Ministre. Il est confié à la congrégation religieuse des sœurs de la providence d’Évreux jusqu’en 1840 puis à du personnel laïc.
  5. Clos Chaînette. Site du CHS de l’Yonne. https://www.chs-yonne.fr/clos-de-la-chainette/bienvenue-au-clos/
  6. Décret n° 93-499 du 26 mars 1993 relatif à l’appellation d’origine contrôlée « Bourgogne », publié au JORF no 73 du 27 mars 1993. Il reconnait la sous-région (ultérieurement « dénomination géographique ») Côtes d’Auxerre au sein de l’appellation bourgogne ; autorisation de la mention « Bourgogne-Côtes-d’Auxerre » sur les étiquettes.

© Texte posté le 08/09/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur . Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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