Vignobles des Hôpitaux (Episode 2). Les Hospices de Côte d’Or et de l’Yonne

Le bien sacré des pauvres… (Résumé des épisodes précédents)

Pendant des siècles, les hôpitaux ont reçu des dons, des legs qui leur ont permis d’accueillir les pèlerins, les malades, les pauvres, les vieillards nécessiteux. Forêts, fermes, mais aussi vignes en faisaient partie. Le vin, considéré comme moins pollué que l’eau et fortifiant, était servi aux malades… et aux religieuses/religieux qui s’en occupaient. De plus, « l’offrande de vignobles était considérée comme une symbolique de l’eucharistie et témoignait, de la part du donateur, sa foi et son grand respect de l’Eglise. Pour l’ensemble de ces raisons, au fil des siècles et partout où poussait la vigne, les hôpitaux se sont constitués des domaines de grande valeur, entretenus avec soin. » [1]. La Révolution en a dispersé une grande part. La pression constante de l’Etat sur les administrations pour qu’elles vendent les biens hospitaliers aux XIXe et XXe siècles a fait le reste. Seuls quelques hôpitaux ont sauvé, non sans difficulté, leurs vignobles et leur vin, qui fut longtemps appelé « le bien sacré des pauvres » [2].

La Bourgogne et le Beaujolais sont les régions qui ont gardé le plus d’hôpitaux propriétaires de vignobles.  Dans l’épisode 1, nous avons vu le cas très particulier du Clos Chaînette d’Auxerre [3]. Dans ce 2ème épisode, ce sont les vignobles de quatre hospices historiques de la Côte d’Or et de l’Yonne qui seront à l’honneur, où les hiérarchies hospitalière et vineuse diffèrent sensiblement.

Les célébrissimes Hospices de Beaune

Le plus célèbre Hôpital-vigneron est bien entendu le Centre Hospitalier (CH) de Beaune qui, notoriété oblige, a repris son ancien nom d’Hospices civils de Beaune [4]. Sur le plan médical, le centre hospitalier de Beaune est l’établissement support de son Groupement Hospitalier de Territoire (Sud Côte d’Or), associé aux hôpitaux de Nuits-Saint-Georges, Arnay-le-Duc, Seurre et plusieurs EHPAD, avec une capacité totale de 967 lits. Il dispose d’une offre de soins en médecine, chirurgie, obstétrique, pédiatrie, réanimation assez complète, d’un service d’urgences, d’un plateau technique classique, d’un SMUR et d’un institut de formation en soins infirmiers et aides-soignants.

Les fondateurs, Nicolas Rolin et Guigone de Salins, leur monogramme et des étiquettes 1959 des cuvées des Hospices leur rendant hommage

Mais c’est pour son patrimoine viticole prestigieux qu’il est mondialement connu. Les Hospices de Beaune sont propriétaires de 70 ha de vignobles bourguignons, dont 61 en premier cru ou grand cru. Ce domaine est issu de legs ou de dons fait à l’hospice à partir de 1457, plusieurs années après la fondation des Hospices par Nicolas Rolin et Guigone de Salins en 1443 [5]. Le CH de Beaune est également propriétaire de l’ancien Hôtel-Dieu, au centre de Beaune, qui a accueilli des malades jusqu’en 1971 puis été transformé en un formidable musée [6]. L’étiquette d’en-tête de cet article (de Beaune 1er cru cuvée Nicolas Rolin) provient de la boutique du musée qui a produit des cartes composées d’une étiquette originale, d’une petite feuille de vigne séchée, d’une enveloppe assortie. Ceci explique l’absence de millésime et de nom d’acquéreur. Une partie de la production, la réserve particulière, est mise en bouteille et commercialisée directement par le domaine des Hospices de Beaune (quelques belles bouteilles sont disponibles dans la boutique du musée).

La vente annuelle des Hospices de Beaune, le 3e dimanche de novembre, est un évènement mondial. Elle rapporte au Centre Hospitalier des revenus importants (plusieurs millions d’euros) qui en font un des rares hôpitaux publics français à l’équilibre financier ! Cet atypie a été soulignée dès 2012 par la Cour des comptes dans un rapport consacré au patrimoine immobilier des hôpitaux non affecté aux soins [7]  : « L’exploitation de ce patrimoine permet aux Hospices de Beaune, non seulement d’en assurer la conservation, mais également d’en tirer des revenus à même de financer, sans s’endetter, une partie des investissements nécessaires à la modernisation des structures hospitalières et à l’accueil des patients (31 M€ de disponibilités figuraient au bilan au 31 décembre 2010). ».

À elle seule, l’histoire et la variété des cuvées et étiquettes des Hospices de Beaune mériteraient un article complet, voire plus. Pour cela, nous conseillons la lecture du livre de Laurent Gotti « Hospices de Beaune. La saga d’un hôpital-vigneron » [8], la découverte du site d’un collectionneur spécialisé dans les Hospices de Beaune [9], à la très riche iconographie, et encourageons les lecteurs à visiter l’Hôtel-Dieu de Beaune et son extraordinaire musée.

Les Hospices de Nuits (Saint-Georges)

Etiquette actuelle des vins des Hospices de Nuits. Nuits-Saint-Georges 1er cru les Vignerondes

L’hôpital de Nuits-Saint-Georges, à 16 kilomètres au nord de Beaune, existe sous la forme d’une maladrerie depuis 1270, d’un hôpital depuis 1633 et d’un hôpital viable grâce à Louis XIV depuis 1696. Peut-être parce que Fagon, son premier médecin, l’avait engagé « à quitter le vin de Champagne et à boire du vin vieux de Bourgogne ». De Nuits ou de Vosne, le débat n’est pas tranché [10]. Le domaine des Hospices de Nuits, d’environ 12 hectares, réparti sur les communes de Nuits-St-Georges, Premeaux-Prissey, Vosne-Romanée et Gevrey-Chambertin, a bénéficié de legs de vignes à partir de 1688, les derniers datant de 1994 (112 ares de vignes à Gevrey-Chambertin) et de 2000 (legs de la famille Jeanniard à Nuits). Il comporte des parcelles dans 9 premiers crus de Nuits-Saint- Georges dont un, « Les Didiers », en monopole. Au total, 19 cuvées sont élaborées, dont une en blanc [11].

Etrange étiquette ancienne du négociant Moillard-Grivot. Les Hospices de Nuits-Saint-Georges ne sont pas une AOC ! Que contenait cette bouteille ?

Le CH de Nuits-St-Georges est aujourd’hui un hôpital local à orientation gériatrique, rattaché depuis 2016 au CH de Beaune dans le cadre du groupement hospitalier de territoire « Sud Côte d’Or ». Ce regroupement administratif s’est accompagné d’une mutualisation de l’exploitation et de la vente des vins des Hospices de Nuits et de Beaune, alors qu’auparavant, l’établissement exploitait et vendait ses vin de façon autonome (photo ci-contre de l’affiche de la vente 1966).

La vente des vins des Hospices de Nuits a lieu traditionnellement le 2ème dimanche de mars, aux enchères à la bougie et en fûts. Chaque année une pièce de charité, dite « Cuvée des Bienfaiteurs », est vendue par souscription au profit d’une association agissant en santé publique. En 2026, la 64ème édition de la vente a rapporté plus de 850 000 euros à l’hôpital (cuvées 2024 et anciens millésimes), la cuvée des bienfaiteurs a dépassé les 50 000 euros.

Cette cuvée Mignotte de Nuits Saint Georges « Les Chaillots » (millésime 1973) n’apparait plus parmi les 19 cuvées élaborées par les Hospices de Nuits en 2026.
Cartes postales anciennes de l’extérieur et la grande salle des malades de la Maison-Dieu, ou Hôtel-Dieu, de Tonnerre

Marguerite de Bourgogne et la Maison-Dieu de Tonnerre

Tout au nord de la Bourgogne, pas loin d’Auxerre dans l’Yonne, le centre hospitalier de Tonnerre a lui aussi gardé son vignoble ancestral. D’une surface de 1,07 ha planté en chardonnay, l’histoire du vignoble n’est pas dissociable de celle de l’hôpital, puisque c’est Marguerite de Bourgogne [12] qui en a fait don lorsqu’elle a fondé en 1293 la Maison-Dieu Notre-Dame de Fontenille, pour accueillir les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle ! Nous sommes un siècle et demi avant la construction de l’Hôtel-Dieu de Beaune. Et dans le cas de Tonnerre, le vignoble a immédiatement accompagné le fonctionnement de l’Hospice [5]. Notre-Dame de Fontenille est un des modèles d’hôpitaux-églises du XIIIe siècle, le plus long et un des plus anciens d’Europe. Le centre hospitalier actuel de Tonnerre, à orientation essentiellement gériatrique, garde des urgences, un service de médecine et un plateau d’imagerie.

Depuis 2025, il a adopté la même stratégie que les hospices de Beaune ou de Nuits : une vente aux enchères de vins, qui a lieu début avril lors des « Vinées tonnerroises » [13]. Le produit des ventes, dont celles de dont la Cuvée Marguerite de Bourgogne, le vin des hospices de Tonnerre, est dévolu à l’entretien et la restauration de l’Hôtel-Dieu, patrimoine architectural exceptionnel dont le centre hospitalier reste propriétaire. Il est également possible d’acquérir des bouteilles en s’adressant à la direction du patrimoine de l’hôpital [14].

Une renaissance, le domaine viticole de l’Hôpital de Dijon

Capitale des Ducs de Bourgogne, chef-lieu de la Côte d’Or, Dijon ne pouvait pas être en reste. Dijon est le siège du centre hospitalier universitaire, qui « chaperonne », dans la hiérarchie médicale, les centres hospitaliers voisins de Beaune et de Nuits, entre autres. Toutefois, le vignoble du CHU de Dijon a une histoire bien différente des trois précédents.

Le premier hôpital de Dijon a été créé en 1204 par Eudes III, Duc de Bourgogne, et doté de ses premières vignes en 1336. Son vignoble, issu de dons et legs pendant plusieurs siècles, couvrait plus de 45 hectares autour de Dijon et sur les communes d’Aloxe Corton, Beaune, Pernand-Vergelesses, Pommard, Puligny-Montrachet, Savigny-les-Beaune. Mais à la suite d’un décret de Charles X en 1833, l’hôpital a dû se séparer de la majorité de ses vignes, le roi estimant qu’il ne devait garder que la surface minimale suffisante pour fournir du vin aux malades. Le vignoble a ensuite été abandonné, comme une grande partie de l’ancien et prestigieux vignoble dijonnais.

Ce n’est que dans les années 1980 que le CHU de Dijon-Bourgogne a progressivement reconstitué un vignoble par transformation de parcelles, achats, dons [15]. Des vignes ont d’abord été plantées en 1986 dans des parcelles acquises sur un domaine situé au nord des communes de Savigny-les-Beaune et Pernand-Vergelesses, en appellation Bourgogne Hautes Côtes de Beaune.

Etiquette de 1995 du domaine de Chenovre-Ermitage, AOC Bourgogne. Les vins de ce domaine sont maintenant vinifiés en Crémant de Bourgogne.

Le domaine, dont l’existence est attestée à l’époque gallo-romaine, a été nommé Chenovre-Ermitage. Il a appartenu au XVIIIe siècle à l’Abbaye cistercienne de Maizières, été vendu comme bien national à la Révolution, puis reconstitué à la fin du XIXe siècle par un négociant en vins. Dans les années 1980-90, les 15 ha du domaine étaient exploités par une convention avec la maison Patriarche et le château de Meursault, avec la participation active d’adultes handicapés du centre d’aide par le travail (actuellement ESAT) du clos Chameroy de Savigny-les-Beaune, pour les travaux dans les vignes.

Etiquette actuelle des vins de  » l’Hospital de Dijon », produits par le Château de Marsannay.

Le CHU a poursuivi ses acquisitions en appellations villages et 1er cru. Le domaine couvre maintenant 23 hectares dont 7 ha en Côtes de Nuits et de Beaune actuellement exploités par le Château de Marsannay . Le reste, dont le domaine de Chenovre-Ermitage, est exploité par la maison Louis Bouillot de Nuits, qui produit du Crémant de Bourgogne, toujours en partenariat solidaire avec l’ESAT de Chameroy [16]. Les revenus des fermages, environ 100 000 euros par an, sont principalement réinvestis dans des équipements lourds qui améliorent le plateau technique et la qualité des soins (à titre indicatif, le budget annuel du CHU de Dijon, à l’équilibre, avoisine les 900 millions d’ euros !). Admirons la composition de l’étiquette actuelle : le terme « Hospices » a été abandonné et remplacé par « Hospital », histoire de se démarquer des célèbres voisins tout en gardant une connotation historique (comment dit-on CHU en vieux François ?). Tout ce qui est écrit sur l’étiquette est exact mais laisse croire à un continuum imaginaire entre les legs du Moyen Âge et la provenance du vin actuel, excellent au demeurant …

(à suivre…)

Liens et références :

  1. Cédric Arcos, Odile Capitani, Philippe Lagier, Valérie Ordonez, Arthus Paty, anciens élèves de l’ENSP/EHESS, . Vignobles et Hôpitaux de Bourgogne. Mémoire de l’ENSP, 2002. Ce mémoire n’est plus disponible en ligne.
  2. Vignobles et hôpitaux de France. Ouvrage collectif coordonné par René Tournier. Supplément au Bulletin de la Société française d’histoire des hôpitaux, 1998.
  3. Histoires d’étiquettes. Vignobles des Hôpitaux (Episode 1), Le Clos Chaînette d’Auxerre. https://histoiresdetiquettes.com/2026/09/08/vignobles-des-hopitaux-episode-1-le-clos-chainette-dauxerre/
  4. Site du Centre Hospitalier de Beaune / Hospices de Beaune. https://hopital.hospices-de-beaune.com/
  5. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, aucun vignoble ne fait partie de la dotation initiale de l’Hôtel-Dieu de Beaune lors de sa fondation par Nicolas Rolin, chancelier du Duc de Bourgogne Philippe le Bon, et sa 3ème épouse Guigone de Salins. Tous deux étaient pourtant déjà propriétaires de vignes à Beaune et dans les environs (très gros propriétaire pour Nicolas Rolin, alors âgé de 68 ans). Ce sont les revenus de l’exploitation du sel (de Salins), pas du vin, qui ont financé l’accueil initial des « pôvres ».
  6. Site de l’Hôtel Dieu et du musée des Hospices de Beaune. https://musee.hospices-de-beaune.com/
  7. Rapport annuel de la cour des comptes 2012. Tome I, Les observations. Chapitre IV, Le patrimoine immobilier des hôpitaux non affecté aux soins https://prd.ccomptes.fr/sites/default/files/EzPublish/Patrimoine_immobilier_hopitaux_non_affecte_aux_soins.pdf
  8. Laurent Gotti. Hospices de Beaune. La saga d’un hôpital-vigneron. Editions Féret, Bordeaux, 2009.
  9. Site de Nicolas Manginot. Magnitifique et complète iconographie d’étiquettes des différentes cuvées des Hospices de Beaune, récentes ou anciennes, voire disparues! https://collection-etiquettes-vins.blog4ever.com/
  10. Une des cuvées des Hospices, un Nuits St Georges 1er cru Saint Georges, est dédiée à Fagon.
  11. Site des hospices de Nuits. https://www.hospicesdenuits.com/le-domaine-des-hospices-de-nuits-saint-georges
  12. Marguerite de Bourgogne – Tonnerre (1249/1250 – 1308), comtesse de Tonnerre, veuve de Charles d’Anjou (roi de Sicile, de Naples, d’Albanie et de Jérusalem), et belle-sœur du roi Saint-Louis. A ne pas confondre avec une autre Marguerite de Bourgogne (v. 1290-1315), reine de Navarre et de France par son mariage avec le roi Louis X le Hutin, célèbre pour avoir été emprisonnée avec sa sœur à la Tour de Nesle avant de finir dans un couvent, pour suspicion d’adultère.
  13. Jean-Michel Brouard, Les hospices de Tonnerre inaugurent leur vente aux enchères. Site Terre de vins, publié le 15/04/2025. https://www.terredevins.com/actualites/les-hospices-de-tonnerre-inaugurent-leur-vente-aux-encheres
  14. Contact en 2026 : Madame Agnès GUINCHARD, responsable du patrimoine, mail : a.guinchard@ch-tonnerre.fr ; 📞 : 03 86 54 35 01. https://www.facebook.com/61558020610750/posts/cuv%C3%A9e-marguerite-de-bourgogne-la-cuv%C3%A9e-marguerite-de-bourgogne-est-arriv%C3%A9e-comme/122179363058267353/
  15. Le patrimoine viticole du CHU de Dijon. Vidéo publiée le 29/10/2018. https://www.youtube.com/watch?v=DSDKTp23n40
  16. Jeannette Monarchi. L’ESAT de Savigny-lès-Beaune à l’œuvre – Vendanges sous le signe de l’inclusion et de la tradition. InfoBeaune.com, Publié le 11 Septembre 2024. https://www.info-beaune.com/articles/2024/09/11/8117/l-esat-de-savigny-les-beaune-a-l-oeuvre-vendanges-sous-le-signe-de-l-inclusion-et-de-la-tradition/

© Texte posté le 03/10/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.

Louis Bahèzre de Lanlay est un des principaux bienfaiteurs des Hospices, auxquels il légua sa fortune et ses vignobles hérités de son père, en 1884

Vignobles des Hôpitaux (Episode 1) Le Clos Chaînette d’Auxerre

Le bien sacré des pauvres

Depuis le Moyen Âge, les hôpitaux ont reçu des dons, des legs qui leur ont permis d’accueillir les pèlerins, les malades, les pauvres, les vieillards nécessiteux. Forêts, fermes, mais aussi vignes en faisaient partie. Un mémoire collectif d’élèves directeurs d’hôpitaux en résumait parfaitement le contexte [1] : « Pendant des siècles, les hôpitaux ont disposé d’un patrimoine important afin de trouver par eux-mêmes les ressources nécessaires à l’accueil, à l’hébergement et à la nourriture des malades. Le patrimoine hospitalier était en grande partie le fruit de la charité, prenant la forme de dons et legs. Au sein de ces donations de toutes sortes, les vignes tenaient une place importante. On prêtait en effet au vin de nombreuses qualités qui pouvaient s’avérer d’une grande utilité au sein d’un hôpital. Ainsi, le vin à la différence de l’eau n’était pas pollué ni porteur d’épidémies, en outre le vin était considéré comme un fortifiant, voire aussi comme un désinfectant. Enfin, au-delà de ces considérations, l’offrande d’une vigne était par sa forte puissance symbolique l’un des dons les plus nobles. En effet, les hôpitaux étant principalement tenus par des congrégations religieuses, l’offrande de vignobles était considérée comme une symbolique de l’eucharistie et témoignait, de la part du donateur, sa foi et son grand respect de l’Eglise. Pour l’ensemble de ces raisons, au fil des siècles et partout où poussait la vigne, les hôpitaux se sont constitués des domaines de grande valeur, entretenus avec soin. ».

De nos jours, les hôpitaux publics français encore propriétaires de vignobles sont moins d’une vingtaine, 17 en 1998 selon le travail de recensement de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux coordonné par René Tournier [2], un peu moins en 2026. La raison, selon les historiens des hôpitaux, est que : « Le pouvoir central s’est toujours efforcé de faire vendre ces « biens de main morte » notamment pour les convertir en rentes sur l’Etat… La Révolution en aliéna une très grande partie, souvent à vil prix. L’Etat pendant les XIXe et XXe siècles fit une constante pression pour la vente des biens hospitaliers. Quelques établissements grâce à la sagesse et la perspicacité de leurs Administrateurs sauvèrent cependant, et non sans difficulté, ce qui fut longtemps appelé « le bien sacré des pauvres » [2].

Carte de la ville d’Auxerre en 1911, millésime de l’étiquette . Tout en haut, le Clos de la Chaînette entourant l’asile d’aliénés, et proche de l’hospice Saint Germain.

Le clos Chaînette, un des plus anciens domaines viticoles de France

Le « Clos Chaînette » d’Auxerre, illustré ici par une étiquette de 1911 et de plus récentes, est remarquable à plus d’un titre. Ancienne propriété des moines de l’Abbaye Saint-Germain d’Auxerre [3], c’est l’un des plus anciens domaines viticoles attestés de France, puisqu’on en trouve trace en 680 dans un dans le testament de l’Evêque Saint Vigile (658-683). Parmi ses biens, des vignes du Clos de la Chaînette « … d’où on récolte les meilleurs vins de la contrée ».

Le Clos Chaînette est le dernier survivant des grands vins d’Auxerre, autrefois aussi réputés que les plus grands bourgognes, et la seule vigne urbaine encore exploitée dans la ville d’Auxerre.

C’est également un des derniers représentants des vignobles appartenant à des hôpitaux publics français, en l’occurrence un hôpital psychiatrique ou « CHS », pour Centre Hospitalier Spécialisé départemental, selon la dénomination actuelle.

Etiquettes de Clos Chaînette des années 1970. A l’époque, les hôpitaux psychiatriques s’appelaient… hôpitaux psychiatriques mais plus asile d’aliénés.

Le clos Chaînette et le CHS d’Auxerre

L’acquisition du clos Chaînette par l’hôpital d’Auxerre est tardive. Si le clos a été propriété ecclésiastique de façon continue du VIIe siècle jusqu’à la Révolution française, le premier hôpital d’Auxerre a été construit en 1662 et l’asile pour malades psychiatrique créé en 1838 [4]. Le clos chaînette a été revendu à la révolution comme bien national. Acquis et bien entretenu par des familles bourgeoises, elles l’ont remis en vente après la crise du phylloxéra. Ce n’est qu’en 1890 que l’asile départemental s’en est porté acquéreur « afin d’y faire travailler ses pensionnaires issus pour la plupart du monde rural ; le travail de la terre relevant alors d’une évidence thérapeutique », selon le site du CHS de l’Yonne [5].  Cette utilisation thérapeutique pour les patients internés a perduré jusqu’aux années 1970.

Le site du CHS précise également que « Les racines des vignes du Clos de la Chaînette puisent leurs ressources dans un sous-sol de formations calcaires, argileuses, du Jurassique portlandien. En 2002, sous l’impulsion de la Direction du Centre Hospitalier Spécialisé de l’Yonne, le Clos de la Chaînette a fait l’objet d’un classement au titre des espaces verts remarquables. »

Etiquette de Clos Chaînette des années 1990, AOC Bourgogne

La production du vin, blanc de chardonnay (3 ha) ou rouge de pinot noir (1 ha), d’appellation d’origine contrôlée Bourgogne puis Bourgogne Côtes d’Auxerre depuis 1993 [6], est toujours assurée par l’hôpital. Le vin est vendu annuellement en bouteilles à une liste fermée de 2600 heureux bénéficiaires. La liste d’attente pour en faire partie est longue !

Etiquette de Clos Chaînette de 2022, AOC Bourgogne Côtes d’Auxerre

Liens et références :

  1. Cédric Arcos, Odile Capitani, Philippe Lagier, Valérie Ordonez, Arthus Paty. Vignobles et Hôpitaux de Bourgogne. Mémoire de l’ENSP, 2002. Ce mémoire n’est plus disponible en ligne. Ses auteurs, anciens élèves de l’ENSP/EHESS, sont actuellement directrices/directeurs d’établissements de santé, financier, ou conseiller d’Etat.
  2. Vignobles et hôpitaux de France. Ouvrage collectif coordonné par René Tournier. Supplément au Bulletin de la Société française d’histoire des hôpitaux, 1998.
  3. Saint Germain l’Auxerrois (vers 378-448), natif et ancien évêque d’Auxerre. A ne pas confondre avec Saint Germain de Paris (496-576), natif d’Autun, évêque de Paris et fondateur de l’abbaye de Sainte-Croix-Saint-Vincent qui deviendra Saint-Germain des Prés.
  4. Création de l’asile départemental de l’Yonne en 1838, conformément à la loi du 30 juin qui fait obligation à chaque département de se doter d’un établissement destiné à l’accueil des personnes souffrant de troubles psychiques, placé sous la surveillance d’une commission administrative nommé par le Ministre. Il est confié à la congrégation religieuse des sœurs de la providence d’Évreux jusqu’en 1840 puis à du personnel laïc.
  5. Clos Chaînette. Site du CHS de l’Yonne. https://www.chs-yonne.fr/clos-de-la-chainette/bienvenue-au-clos/
  6. Décret n° 93-499 du 26 mars 1993 relatif à l’appellation d’origine contrôlée « Bourgogne », publié au JORF no 73 du 27 mars 1993. Il reconnait la sous-région (ultérieurement « dénomination géographique ») Côtes d’Auxerre au sein de l’appellation bourgogne ; autorisation de la mention « Bourgogne-Côtes-d’Auxerre » sur les étiquettes.

© Texte posté le 08/09/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur . Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

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