Vignobles des Hôpitaux (Episode 2). Les Hospices de Côte d’Or et de l’Yonne

Le bien sacré des pauvres… (Résumé des épisodes précédents)

Pendant des siècles, les hôpitaux ont reçu des dons, des legs qui leur ont permis d’accueillir les pèlerins, les malades, les pauvres, les vieillards nécessiteux. Forêts, fermes, mais aussi vignes en faisaient partie. Le vin, considéré comme moins pollué que l’eau et fortifiant, était servi aux malades… et aux religieuses/religieux qui s’en occupaient. De plus, « l’offrande de vignobles était considérée comme une symbolique de l’eucharistie et témoignait, de la part du donateur, sa foi et son grand respect de l’Eglise. Pour l’ensemble de ces raisons, au fil des siècles et partout où poussait la vigne, les hôpitaux se sont constitués des domaines de grande valeur, entretenus avec soin. » [1]. La Révolution en a dispersé une grande part. La pression constante de l’Etat sur les administrations pour qu’elles vendent les biens hospitaliers aux XIXe et XXe siècles a fait le reste. Seuls quelques hôpitaux ont sauvé, non sans difficulté, leurs vignobles et leur vin, qui fut longtemps appelé « le bien sacré des pauvres » [2].

La Bourgogne et le Beaujolais sont les régions qui ont gardé le plus d’hôpitaux propriétaires de vignobles.  Dans l’épisode 1, nous avons vu le cas très particulier du Clos Chaînette d’Auxerre [3]. Dans ce 2ème épisode, ce sont les vignobles de quatre hospices historiques de la Côte d’Or et de l’Yonne qui seront à l’honneur, où les hiérarchies hospitalière et vineuse diffèrent sensiblement.

Les célébrissimes Hospices de Beaune

Le plus célèbre Hôpital-vigneron est bien entendu le Centre Hospitalier (CH) de Beaune qui, notoriété oblige, a repris son ancien nom d’Hospices civils de Beaune [4]. Sur le plan médical, le centre hospitalier de Beaune est l’établissement support de son Groupement Hospitalier de Territoire (Sud Côte d’Or), associé aux hôpitaux de Nuits-Saint-Georges, Arnay-le-Duc, Seurre et plusieurs EHPAD, avec une capacité totale de 967 lits. Il dispose d’une offre de soins en médecine, chirurgie, obstétrique, pédiatrie, réanimation assez complète, d’un service d’urgences, d’un plateau technique classique, d’un SMUR et d’un institut de formation en soins infirmiers et aides-soignants.

Les fondateurs, Nicolas Rolin et Guigone de Salins, leur monogramme et des étiquettes 1959 des cuvées des Hospices leur rendant hommage

Mais c’est pour son patrimoine viticole prestigieux qu’il est mondialement connu. Les Hospices de Beaune sont propriétaires de 70 ha de vignobles bourguignons, dont 61 en premier cru ou grand cru. Ce domaine est issu de legs ou de dons fait à l’hospice à partir de 1457, plusieurs années après la fondation des Hospices par Nicolas Rolin et Guigone de Salins en 1443 [5]. Le CH de Beaune est également propriétaire de l’ancien Hôtel-Dieu, au centre de Beaune, qui a accueilli des malades jusqu’en 1971 puis été transformé en un formidable musée [6]. L’étiquette d’en-tête de cet article (de Beaune 1er cru cuvée Nicolas Rolin) provient de la boutique du musée qui a produit des cartes composées d’une étiquette originale, d’une petite feuille de vigne séchée, d’une enveloppe assortie. Ceci explique l’absence de millésime et de nom d’acquéreur. Une partie de la production, la réserve particulière, est mise en bouteille et commercialisée directement par le domaine des Hospices de Beaune (quelques belles bouteilles sont disponibles dans la boutique du musée).

La vente annuelle des Hospices de Beaune, le 3e dimanche de novembre, est un évènement mondial. Elle rapporte au Centre Hospitalier des revenus importants (plusieurs millions d’euros) qui en font un des rares hôpitaux publics français à l’équilibre financier ! Cet atypie a été soulignée dès 2012 par la Cour des comptes dans un rapport consacré au patrimoine immobilier des hôpitaux non affecté aux soins [7]  : « L’exploitation de ce patrimoine permet aux Hospices de Beaune, non seulement d’en assurer la conservation, mais également d’en tirer des revenus à même de financer, sans s’endetter, une partie des investissements nécessaires à la modernisation des structures hospitalières et à l’accueil des patients (31 M€ de disponibilités figuraient au bilan au 31 décembre 2010). ».

À elle seule, l’histoire et la variété des cuvées et étiquettes des Hospices de Beaune mériteraient un article complet, voire plus. Pour cela, nous conseillons la lecture du livre de Laurent Gotti « Hospices de Beaune. La saga d’un hôpital-vigneron » [8], la découverte du site d’un collectionneur spécialisé dans les Hospices de Beaune [9], à la très riche iconographie, et encourageons les lecteurs à visiter l’Hôtel-Dieu de Beaune et son extraordinaire musée.

Les Hospices de Nuits (Saint-Georges)

Etiquette actuelle des vins des Hospices de Nuits. Nuits-Saint-Georges 1er cru les Vignerondes

L’hôpital de Nuits-Saint-Georges, à 16 kilomètres au nord de Beaune, existe sous la forme d’une maladrerie depuis 1270, d’un hôpital depuis 1633 et d’un hôpital viable grâce à Louis XIV depuis 1696. Peut-être parce que Fagon, son premier médecin, l’avait engagé « à quitter le vin de Champagne et à boire du vin vieux de Bourgogne ». De Nuits ou de Vosne, le débat n’est pas tranché [10]. Le domaine des Hospices de Nuits, d’environ 12 hectares, réparti sur les communes de Nuits-St-Georges, Premeaux-Prissey, Vosne-Romanée et Gevrey-Chambertin, a bénéficié de legs de vignes à partir de 1688, les derniers datant de 1994 (112 ares de vignes à Gevrey-Chambertin) et de 2000 (legs de la famille Jeanniard à Nuits). Il comporte des parcelles dans 9 premiers crus de Nuits-Saint- Georges dont un, « Les Didiers », en monopole. Au total, 19 cuvées sont élaborées, dont une en blanc [11].

Etrange étiquette ancienne du négociant Moillard-Grivot. Les Hospices de Nuits-Saint-Georges ne sont pas une AOC ! Que contenait cette bouteille ?

Le CH de Nuits-St-Georges est aujourd’hui un hôpital local à orientation gériatrique, rattaché depuis 2016 au CH de Beaune dans le cadre du groupement hospitalier de territoire « Sud Côte d’Or ». Ce regroupement administratif s’est accompagné d’une mutualisation de l’exploitation et de la vente des vins des Hospices de Nuits et de Beaune, alors qu’auparavant, l’établissement exploitait et vendait ses vin de façon autonome (photo ci-contre de l’affiche de la vente 1966).

La vente des vins des Hospices de Nuits a lieu traditionnellement le 2ème dimanche de mars, aux enchères à la bougie et en fûts. Chaque année une pièce de charité, dite « Cuvée des Bienfaiteurs », est vendue par souscription au profit d’une association agissant en santé publique. En 2026, la 64ème édition de la vente a rapporté plus de 850 000 euros à l’hôpital (cuvées 2024 et anciens millésimes), la cuvée des bienfaiteurs a dépassé les 50 000 euros.

Cette cuvée Mignotte de Nuits Saint Georges « Les Chaillots » (millésime 1973) n’apparait plus parmi les 19 cuvées élaborées par les Hospices de Nuits en 2026.
Cartes postales anciennes de l’extérieur et la grande salle des malades de la Maison-Dieu, ou Hôtel-Dieu, de Tonnerre

Marguerite de Bourgogne et la Maison-Dieu de Tonnerre

Tout au nord de la Bourgogne, pas loin d’Auxerre dans l’Yonne, le centre hospitalier de Tonnerre a lui aussi gardé son vignoble ancestral. D’une surface de 1,07 ha planté en chardonnay, l’histoire du vignoble n’est pas dissociable de celle de l’hôpital, puisque c’est Marguerite de Bourgogne [12] qui en a fait don lorsqu’elle a fondé en 1293 la Maison-Dieu Notre-Dame de Fontenille, pour accueillir les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle ! Nous sommes un siècle et demi avant la construction de l’Hôtel-Dieu de Beaune. Et dans le cas de Tonnerre, le vignoble a immédiatement accompagné le fonctionnement de l’Hospice [5]. Notre-Dame de Fontenille est un des modèles d’hôpitaux-églises du XIIIe siècle, le plus long et un des plus anciens d’Europe. Le centre hospitalier actuel de Tonnerre, à orientation essentiellement gériatrique, garde des urgences, un service de médecine et un plateau d’imagerie.

Depuis 2025, il a adopté la même stratégie que les hospices de Beaune ou de Nuits : une vente aux enchères de vins, qui a lieu début avril lors des « Vinées tonnerroises » [13]. Le produit des ventes, dont celles de dont la Cuvée Marguerite de Bourgogne, le vin des hospices de Tonnerre, est dévolu à l’entretien et la restauration de l’Hôtel-Dieu, patrimoine architectural exceptionnel dont le centre hospitalier reste propriétaire. Il est également possible d’acquérir des bouteilles en s’adressant à la direction du patrimoine de l’hôpital [14].

Une renaissance, le domaine viticole de l’Hôpital de Dijon

Capitale des Ducs de Bourgogne, chef-lieu de la Côte d’Or, Dijon ne pouvait pas être en reste. Dijon est le siège du centre hospitalier universitaire, qui « chaperonne », dans la hiérarchie médicale, les centres hospitaliers voisins de Beaune et de Nuits, entre autres. Toutefois, le vignoble du CHU de Dijon a une histoire bien différente des trois précédents.

Le premier hôpital de Dijon a été créé en 1204 par Eudes III, Duc de Bourgogne, et doté de ses premières vignes en 1336. Son vignoble, issu de dons et legs pendant plusieurs siècles, couvrait plus de 45 hectares autour de Dijon et sur les communes d’Aloxe Corton, Beaune, Pernand-Vergelesses, Pommard, Puligny-Montrachet, Savigny-les-Beaune. Mais à la suite d’un décret de Charles X en 1833, l’hôpital a dû se séparer de la majorité de ses vignes, le roi estimant qu’il ne devait garder que la surface minimale suffisante pour fournir du vin aux malades. Le vignoble a ensuite été abandonné, comme une grande partie de l’ancien et prestigieux vignoble dijonnais.

Ce n’est que dans les années 1980 que le CHU de Dijon-Bourgogne a progressivement reconstitué un vignoble par transformation de parcelles, achats, dons [15]. Des vignes ont d’abord été plantées en 1986 dans des parcelles acquises sur un domaine situé au nord des communes de Savigny-les-Beaune et Pernand-Vergelesses, en appellation Bourgogne Hautes Côtes de Beaune.

Etiquette de 1995 du domaine de Chenovre-Ermitage, AOC Bourgogne. Les vins de ce domaine sont maintenant vinifiés en Crémant de Bourgogne.

Le domaine, dont l’existence est attestée à l’époque gallo-romaine, a été nommé Chenovre-Ermitage. Il a appartenu au XVIIIe siècle à l’Abbaye cistercienne de Maizières, été vendu comme bien national à la Révolution, puis reconstitué à la fin du XIXe siècle par un négociant en vins. Dans les années 1980-90, les 15 ha du domaine étaient exploités par une convention avec la maison Patriarche et le château de Meursault, avec la participation active d’adultes handicapés du centre d’aide par le travail (actuellement ESAT) du clos Chameroy de Savigny-les-Beaune, pour les travaux dans les vignes.

Etiquette actuelle des vins de  » l’Hospital de Dijon », produits par le Château de Marsannay.

Le CHU a poursuivi ses acquisitions en appellations villages et 1er cru. Le domaine couvre maintenant 23 hectares dont 7 ha en Côtes de Nuits et de Beaune actuellement exploités par le Château de Marsannay . Le reste, dont le domaine de Chenovre-Ermitage, est exploité par la maison Louis Bouillot de Nuits, qui produit du Crémant de Bourgogne, toujours en partenariat solidaire avec l’ESAT de Chameroy [16]. Les revenus des fermages, environ 100 000 euros par an, sont principalement réinvestis dans des équipements lourds qui améliorent le plateau technique et la qualité des soins (à titre indicatif, le budget annuel du CHU de Dijon, à l’équilibre, avoisine les 900 millions d’ euros !). Admirons la composition de l’étiquette actuelle : le terme « Hospices » a été abandonné et remplacé par « Hospital », histoire de se démarquer des célèbres voisins tout en gardant une connotation historique (comment dit-on CHU en vieux François ?). Tout ce qui est écrit sur l’étiquette est exact mais laisse croire à un continuum imaginaire entre les legs du Moyen Âge et la provenance du vin actuel, excellent au demeurant …

(à suivre…)

Liens et références :

  1. Cédric Arcos, Odile Capitani, Philippe Lagier, Valérie Ordonez, Arthus Paty, anciens élèves de l’ENSP/EHESS, . Vignobles et Hôpitaux de Bourgogne. Mémoire de l’ENSP, 2002. Ce mémoire n’est plus disponible en ligne.
  2. Vignobles et hôpitaux de France. Ouvrage collectif coordonné par René Tournier. Supplément au Bulletin de la Société française d’histoire des hôpitaux, 1998.
  3. Histoires d’étiquettes. Vignobles des Hôpitaux (Episode 1), Le Clos Chaînette d’Auxerre. https://histoiresdetiquettes.com/2026/09/08/vignobles-des-hopitaux-episode-1-le-clos-chainette-dauxerre/
  4. Site du Centre Hospitalier de Beaune / Hospices de Beaune. https://hopital.hospices-de-beaune.com/
  5. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, aucun vignoble ne fait partie de la dotation initiale de l’Hôtel-Dieu de Beaune lors de sa fondation par Nicolas Rolin, chancelier du Duc de Bourgogne Philippe le Bon, et sa 3ème épouse Guigone de Salins. Tous deux étaient pourtant déjà propriétaires de vignes à Beaune et dans les environs (très gros propriétaire pour Nicolas Rolin, alors âgé de 68 ans). Ce sont les revenus de l’exploitation du sel (de Salins), pas du vin, qui ont financé l’accueil initial des « pôvres ».
  6. Site de l’Hôtel Dieu et du musée des Hospices de Beaune. https://musee.hospices-de-beaune.com/
  7. Rapport annuel de la cour des comptes 2012. Tome I, Les observations. Chapitre IV, Le patrimoine immobilier des hôpitaux non affecté aux soins https://prd.ccomptes.fr/sites/default/files/EzPublish/Patrimoine_immobilier_hopitaux_non_affecte_aux_soins.pdf
  8. Laurent Gotti. Hospices de Beaune. La saga d’un hôpital-vigneron. Editions Féret, Bordeaux, 2009.
  9. Site de Nicolas Manginot. Magnitifique et complète iconographie d’étiquettes des différentes cuvées des Hospices de Beaune, récentes ou anciennes, voire disparues! https://collection-etiquettes-vins.blog4ever.com/
  10. Une des cuvées des Hospices, un Nuits St Georges 1er cru Saint Georges, est dédiée à Fagon.
  11. Site des hospices de Nuits. https://www.hospicesdenuits.com/le-domaine-des-hospices-de-nuits-saint-georges
  12. Marguerite de Bourgogne – Tonnerre (1249/1250 – 1308), comtesse de Tonnerre, veuve de Charles d’Anjou (roi de Sicile, de Naples, d’Albanie et de Jérusalem), et belle-sœur du roi Saint-Louis. A ne pas confondre avec une autre Marguerite de Bourgogne (v. 1290-1315), reine de Navarre et de France par son mariage avec le roi Louis X le Hutin, célèbre pour avoir été emprisonnée avec sa sœur à la Tour de Nesle avant de finir dans un couvent, pour suspicion d’adultère.
  13. Jean-Michel Brouard, Les hospices de Tonnerre inaugurent leur vente aux enchères. Site Terre de vins, publié le 15/04/2025. https://www.terredevins.com/actualites/les-hospices-de-tonnerre-inaugurent-leur-vente-aux-encheres
  14. Contact en 2026 : Madame Agnès GUINCHARD, responsable du patrimoine, mail : a.guinchard@ch-tonnerre.fr ; 📞 : 03 86 54 35 01. https://www.facebook.com/61558020610750/posts/cuv%C3%A9e-marguerite-de-bourgogne-la-cuv%C3%A9e-marguerite-de-bourgogne-est-arriv%C3%A9e-comme/122179363058267353/
  15. Le patrimoine viticole du CHU de Dijon. Vidéo publiée le 29/10/2018. https://www.youtube.com/watch?v=DSDKTp23n40
  16. Jeannette Monarchi. L’ESAT de Savigny-lès-Beaune à l’œuvre – Vendanges sous le signe de l’inclusion et de la tradition. InfoBeaune.com, Publié le 11 Septembre 2024. https://www.info-beaune.com/articles/2024/09/11/8117/l-esat-de-savigny-les-beaune-a-l-oeuvre-vendanges-sous-le-signe-de-l-inclusion-et-de-la-tradition/

© Texte posté le 03/10/2026

Les étiquettes de vin illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou des sites internet consultés. Article écrit sans le recours à l’intelligence artificielle générative.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.

Louis Bahèzre de Lanlay est un des principaux bienfaiteurs des Hospices, auxquels il légua sa fortune et ses vignobles hérités de son père, en 1884

Vin de bienfaisance …

Contrairement à ce que pourrait faire penser cette étiquette de vin de Beaune de la première moitié du XXème siècle, Allerey (Allerey-sur-Saône depuis 1974), commune de Côte d’Or située à moins de 20 km de Beaune, n’a pas de vigne sur son territoire.

L’histoire d’Allerey est cependant étroitement liée au commerce du vin de Beaune. Au hameau de Chauvort, qu’elle englobe, était situé un port fluvial important qui a constitué jusqu’au XVIIIème siècle le port du pays beaunois et de ses vins. 

Cette activité a fait la fortune de familles de négociants et transporteurs fluviaux, parmi lesquelles les familles Lebault et Leblanc. A son décès en 1868, Pierre Frédéric Leblanc, notable local, a légué tous ses biens  au « bureau des pauvres » de la commune d’Allerey, les destinant au « secours pour l’Indigent, et l’Ecole pour l’Enfant » . Parmi les biens légués, 68 hectares de terres à Allerey et un domaine viticole d’environ 5 hectares en 1er cru à Beaune et Savigny les Beaune ! [1]

Les bureaux de bienfaisance

Le terme utilisé par le donateur « bureau des pauvres » est le témoin d’une période de transition entre les organisations, religieuses puis laïques, d’aide aux pauvres qui se sont succédées dans de nombreuses communes ou paroisses de France. Faisant suite aux bureaux de charité institués dès le XVIe siècle puis développés par Turgot et Necker au XVIIIe siècle, les bureaux de bienfaisance ont été créés sous le directoire par la  loi du 7 frimaire an V (27 novembre 1796), avec pour mission de secourir les indigents et nécessiteux qui ne pouvaient ni bénéficier d’une loi d’assistance obligatoire ni être admis dans les hospices.

Comme l’explique l’historien Jean-Claude Thierry [2]: « De façon générale, jusqu’à la révolution, l’Eglise catholique prenait en charge l’action en faveur des plus démunis, par l’intermédiaire du clergé et des ordres religieux. Même dans les campagnes les plus reculées on trouve encore trace des «comptes de la charité». A la Révolution, sous l’influence des philosophes des lumières, apparaît l’idée selon laquelle l’assistance est un devoir de l’Etat et un droit pour le citoyen. En 1796, le gouvernement du Directoire crée les premiers établissements publics de secours : « les bureaux de bienfaisance » ; ce sont des services communaux placés sous l’autorité préfectorale. Au départ, la portée de cette loi reste limitée. La création des bureaux est facultative et quand ils existent, ils cohabitent souvent avec la charité privée. »

Dans son essai sur les mendiants et vagabonds en Bretagne au XIXème siècle [3], Guy Haudebourg précise un des objectifs de la loi : « Les secours à domicile sont nettement préférés aux secours hospitaliers. Afin de maintenir les indigents le plus possible chez eux, sous la Révolution française, ont été créés les bureaux de bienfaisance, bureaux qui remplacent les anciennes associations de charité de l’Ancien Régime. Ils fournissent des secours à domicile aux indigents (loi du 7 frimaire an V – 27 novembre 1796) mais n’ont pas le droit d’entretenir des pauvres dans les hospices selon l’avis du conseil d’État du 14 octobre 1833. De nombreux décrets, lois, ordonnances rappellent au cours du XIXe siècle qu’il doit être établi un bureau de bienfaisance dans chaque commune mais ils ne sont pas appliqués avec la même célérité par toutes les communes de France. »

Allerey en 1909

Le bureau de bienfaisance d’Alleray, héritier de la confrérie des pauvres… et ancêtre du CCAS

A Allerey, il existait depuis le début du XVIIIème siècle une confrérie des pauvres, dont le nom exact était « confrérie du Saint Esprit érigée en faveur des pauvres de l’église d’Allerey ». Le legs de Pierre Frédéric Leblanc atteste qu’un bureau de bienfaisance existait en 1868. L’affectation des fonds a été conforme aux volontés du défunt et à la mission du bureau de bienfaisance : « le bureau de bienfaisance construisit une école religieuse tenue par les frères des Écoles Chrétiennes, l’institut Leblanc, transformée plus tard en garderie-cantine puis en logements sociaux » [1]. On remarque que le don au bureau de bienfaisance, structure d’inspiration laïque, a gardé pour le légataire un « fléchage » totalement religieux. Mais la révolution, le directoire étaient loin, la France après un 1er empire, une restauration, une 2ème  république, vivait un second empire.

Plus tard, les « bureaux d’assistance » ont été mis en place par la circulaire du 19 janvier 1903 dans les communes dépourvues de bureau de bienfaisance. Nos actuels centres communaux d’action sociale (CCAS) en sont les héritiers. A Allerey, le legs a été géré par le bureau de bienfaisance, puis le bureau d’aide sociale et le CCAS de la commune. En 2014, à la faveur des regroupements en communautés de communes ou d’agglomérations, Allerey-sur-Saône a rejoint le « Grand Chalon » qui a pris la compétence de CCAS. Depuis, le legs a une ligne de trésorerie dédiée dans le budget communal.

Les vins du  Legs Leblanc

L’exploitation du domaine viticole d’Allerey, situé à Beaune et Savigny les Beaune, a été confiée à plusieurs vignerons successifs : Chanoine (années 1950-60), Raymond Milliard  (1970-1990) [4], Gossot (1990-2014).

Depuis 2014, l’exploitation est assurée par Philippe Germain, exploitant du Domaine Germain avec son épouse Isabelle et son neveu Maxime Champaud [5]. 

Jusqu’en 1983, les vins issus du legs Leblanc ont été vendus aux enchères au profit de la commune, et ces ventes étaient annoncées puis commentées dans la presse locale, comme en témoignent ces deux articles du Bien Public de 1977 et 1979 transmis par M Pierre Rageot, actuel maire d’Allerey-sur-Saône, que nous remercions.

Les étiquetages mentionnaient le nom du négociant acheteur/éleveur, comme c’est le cas actuellement pour les vins des Hospices de Beaune (ci-dessous, étiquetage pour la maison A. Bichot datant des années 1970).

Comme le notent les articles, la vente se déroulait à Beaune, 4 rue Rousseau-Deslandes, dans l’ancienne cuverie du domaine de la commune. C’est la façade de cette belle maison, munie d’une tourelle, qui est représentée sur la partie gauche de l’étiquette ancienne. La maison a depuis été vendue.

La tourelle de l’ancien chai de la commune d’Allerey, rue Rousseau-Deslandes à Beaune

 Aujourd’hui, les vins sont vendus directement par l’exploitant avec un étiquetage au nom du CCAS de la commune. Le projet de nouvelle étiquette de 2023, au design plus moderne, a supprimé la mention du bureau de bienfaisance, mais indiquera toujours : « vin issu du vignoble légué à la commune d’Allerey sur Saône par Monsieur Frédéric Leblanc ».

Respectueux des conditions du legs de Frédéric Leblanc, les bénéfice de la vente des vins d’Allerey-sur Saône continuent à financer les activités scolaires et du CCAS de la commune, par exemple la rénovation de logements à loyer modéré, les écoles  maternelle et primaire et leurs cantines, une garderie, un centre d’accueil de vacances [1] .

Remerciements : nous remercions monsieur Pierre Rageot, maire d’Allerey sur Saône, pour les renseignements et les documents d’archives qu’il a bien voulu nous transmettre.

Liens et références :

[1] Site de la commune d’Allerey sur Saône : https://www.allerey-sur-saone.fr/legs-frederic-leblanc

[2] Jean-Claude Thierry. Bureau de Bienfaisance de Chauny. Publication sur le site du centre de recherche et d’étude de la boulangerie et de ses compagnonnages. https://levainbio.com/cb/crebesc/bureau-de-bienfaisance-de-chauny/

[3] Guy Haudebourg. Mendiants et vagabonds en Bretagne au XIXe siècle.   Presses Universitaires de Rennes, 1998. https://books.openedition.org/pur/17741?lang=fr

[4] Notice nécrologique de Raymond Milliard. Le bien Public, 24/02/2014. https://www.bienpublic.com/edition-de-beaune/2014/02/24/raymond-milliard

[5] Domaine Philippe Germain. https://www.philippegermain.com/

[6] Les irréductibles vignerons du grand Chalon. Kaleidoscope.fr., publié le 15 octobre 2016. http://kaleidoscope.fr/2016/10/15/les-irreductibles-vignerons-du-grand-chalon/ (site redirigé, article consulté en 2022, non accessible en ligne en aout 2023)

© Texte posté le 31/08/2023.

Les étiquettes illustrant cet article sont issues de la collection de l’auteur ou des scanns d’étiquettes transmis par la mairie d’Allerey sur Saône.